La mort est derrière moi

Charles-Henry Contamine · Chapitre 6 sur 24

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La mort est derrière moi

Chapitre VI

 

De la cendre, j’en avais plein la bouche quand j’émergeai ce jour d’après. De la cendre et le film de la veille qui me remontait lentement au cerveau.

Verres vides, cendars pleins, buffet en champ de bataille, les vestiges de la soirée baignaient dans le même soleil indécent que le jour d’avant. Il y avait donc bien une vie après la mort. Je retrouvai Véronique et Bernard à l’hôtel, note réglée, valises faites, et moi l’urne sous le bras, un poil embarrassé.

— Bonjour, Pierre, donnez-moi ça. Ça s’est bien terminé hier soir ?

— Oui, tard, mais je crois que c’était plutôt réussi, en tout cas les invités avaient l’air contents d’être là, ensemble.

— C’est vrai, même si nous nous sommes éclipsés tôt, c’était chaleureux, ma fille et vous aviez de beaux amis, Pierre.

— Merci, Bernard, c’est ce que votre femme a aussi fini par admettre, je n’en suis pas peu fier. Véronique, me confieriez-vous la boîte à secrets de Sofia ?

— Bien sûr, Pierre, tenez, prenez-en soin et ne perdez pas la clef, c’est la seule. Heureusement, j’ai toujours su où Sofia la cachait.

— Seulement parce qu’elle le voulait bien.

— Peut-être… Où va-t-on déjeuner ?

— Pas loin, prenez vos valises, on filera directement ensuite.

Je les avais installés à la table et prétexté un coup de fil à Souad pour faire le tour de la place, me remplir d’air glacé avant d’affronter le couple des ravagés.

Leur désarroi manqua de me transpercer, trop de souffrances et de passés dans leurs yeux, je préférai m’intéresser au menu. Le début du déjeuner se déroula mezzo voce, propos badins pour esquiver l’absence, du vide pour combler le vide, vainement. Et puis, ça arriva, en même temps que le steak d’espadon, le quasi de veau et ma bavette, on parla d’elle, on ne put s’en empêcher. Normal, mais moi j’aurais préféré l’éviter, la garder pour moi, ma Sofia. On parlait du même diamant à travers ses facettes mouvantes et multiples. Ses colères adolescentes, son humanité, elle avait horreur de l’injustice et de la méchanceté. Son goût pour la peinture, hérité de personne selon sa mère :

— Pas d’artiste dans nos familles, rien que des universitaires de mon côté, et des paysans devenus marins il y a cent ans pour Bernard. On n’a jamais compris d’où lui venait ce talent, peut-être du Ciel, comme elle aimait le prétendre.

Aucune idée non plus. On fit quand même défiler vingt ans de sa vie tout en toiles.

— Elle peignait encore, ces derniers temps ?

— Non, Véronique, plus beaucoup, et seulement en Bretagne. Je crois qu’il y a quelques tableaux en cours là-bas. Je vous enverrai des photos et vous me direz ceux que vous voulez, d’accord ?

— Merci, mais je ne sais pas si on en voudra vraiment, ça risque de nous…

— … faire plus de mal que de bien, c’est ça, Bernard ? Écoute, laisse Pierre nous montrer ce qu’il y a et on avisera.

— J’irai sûrement faire un saut à Graënec d’ici peu, je vous tiendrai au courant.

Et ça continuait… Je savais aussi bien qu’eux qu’elle aimait les animaux, davantage que ces hommes dont elle avait peur. Plutôt qu’un chien prisonnier dans un appartement parisien, elle avait choisi d’en avoir trois, confortablement installés au bout du Finistère. Vox, mon imposant schnauzer couleur ombre, avait été rejoint par deux garnements, Argia et Ness. Yvonne et Roger, les gardiens, s’en occupaient, ravis de cet accroissement de vie au manoir. Miracle, les chiens s’entendaient comme des chenapans, toujours heureux de nous retrouver lors de nos trop rares visites.

— Qu’est-ce que vous allez en faire ?

— Les garder, pourquoi ? Ils sont tellement bien, là-bas, promenades quotidiennes au bord des falaises, trois hectares rien qu’à eux pour gambader, un vrai paradis. Pourquoi cette question, Véronique ? Vous…

— Non, non, juste la curiosité. Ils ont quel âge, maintenant, les petits ?

— Un peu plus de deux ans, je les avais offerts à Sofia pour le premier anniversaire de notre rencontre.

On aurait pu continuer comme ça pendant des heures, mais le train n’allait pas attendre, fallait bouger.

— Non, Bernard, s’il vous plaît, je vous invite.

— Merci, Pierre, et surtout merci pour tout ce que vous avez fait pour elle et pour nous ces derniers jours. Sans vous je ne sais pas comment nous aurions fait, nous sommes dévastés, j’en ai pleuré des nuits entières, c’est plus que notre fille qu’on nous a arraché, c’est notre raison de…

— Bernard, ça va, Pierre aussi est bouleversé, un peu de courage, on ne va pas…

— Arrêtez, Véronique, ça fait une semaine qu’on se tient, qu’on s’accroche à nos masques de fausse force et d’impossible dignité, je crois qu’on a tous les trois plus que personne le droit d’être tristes et de se l’avouer. C’est pas joli, la pudeur qui ment…

C’était l’heure du départ. On roulait dans une ambiance cotonneuse, la morgue apparut dans un virage, bientôt le parking de la gare, les adieux aussi, tant mieux, j’avais mon compte, et un peu plus aussi.

Néons et béton bruts, ascenseur et regards vides, puis la surface et le bruit, je baissai la tête un instant, des billes noires dans les yeux.

— J’ai deux courses à faire et on se retrouve devant le wagon, le quai devrait s’afficher sous peu, si la SNCF tient ses promesses.

— Voiture 3, c’est bien ça, ma chérie ?

— Oui, Bernard.

Elle avait disparu dans la cohue, me laissant seul avec le vieux et un pressentiment diffus.

— Bon, Pierre, encore merci, je…

— Ça va, Bernard, qu’est-ce que vous avez à me dire ?

— C’est à propos de Sofia…

— Vraiment ? Je…

— Je ne comprends pas ce qui est arrivé… Si ce n’est pas un accident, alors pourquoi ? Que s’est-il passé pour qu’elle ait assez mal pour vouloir en finir, et de cette manière, sous terre, sans lumière, ça ne lui ressemble tellement pas, même dans la mort.

— Je ne…

— Laissez-moi finir !

L’ancien officier de marine plaisantait rarement, mais là encore moins.

— Vous n’aviez rien remarqué ces derniers temps, ces derniers jours ? Mauvais sommeil, réveils difficiles, sautes d’humeur, elle s’était remise à fumer ? Qu’est-ce qu’elle lisait ? Vous aviez annulé Colognac à la Toussaint, pourquoi ? Des soucis que vous vouliez nous épargner ? Ça n’allait plus dans votre couple ? Vous alliez la quitter ?

— Mais ça va pas, Bernard, je vous interdis de dire ou de penser ça ! Recommencez ne serait-ce que le début d’une fois et…

— Pardon, Pierre, je me laisse emporter par… C’est impossible à comprendre, donc à accepter. Des ordres, j’en ai pris et donnés toute ma vie, sans discuter ni expliquer, mais là, non, non et non, j’ai besoin d’y voir clair, et Véronique aussi. Elle m’a parlé de votre conversation l’autre soir, mais ne vous y trompez pas, elle est autant taraudée que moi par ce « pourquoi ? ».

— Tout comme moi, croyez-le… Mais pour l’instant je ne vois rien qui aurait pu annoncer ça, rien de ce que vous avez évoqué. Aucun de nos amis n’avait rien remarqué, Souad non plus, moi encore moins.

— Eh bien, continuez à creuser, vous finirez bien par trouver quelque chose. Et si vous demandiez encore à la police, peut-être…

— Leur enquête a confirmé le suicide, mais pas ses causes, ce n’est pas leur domaine. Non, je ne pense pas que ce soit d’une quelconque utilité.

— Je ne parle pas d’utile, je parle d’essentiel, de la vie de notre fille que vous n’avez pas sauvée, je, je…

Mâchoire bloquée, poings serrés, j’étais parti pour lui en mettre une, seuls les sanglots qui parcouraient ses rides et un éclair d’humanité de mon côté m’en empêchèrent.

— Pardon, Pierre, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je n’en peux plus, j’ai besoin de m’asseoir, où est Véronique ?

— Je ne sais pas, mais votre train est annoncé hall 2, on va marcher, ça nous fera du bien.

On prit le long des rails, au grand air.

— Et au travail, ça allait ?

— A priori, oui, business as usual, comme elle disait, un rythme infernal, les fonds chinois bien plus avides que les Ricains, tout roulait !

— Elle travaillait toujours autant, davantage ?

— Non, même pas, nous devions partir en vacances en février, deux semaines en…

— Je vais sans doute vous paraître obstiné, mais essayez quand même de vous renseigner sur son bureau, de voir s’il ne s’y est pas passé quelque chose.

Nous étions arrivés, Véronique approchait. On ne s’était sûrement pas tout dit, mais assez pour que les au revoir ne prennent que quelques instants. Derrière la vitre sale, leurs sourires absents, un signe amical de Véronique, le regard impérieux de Bernard, et c’en était enfin terminé.

Descente au parking, assis dans la voiture côté passager, le petit coffre rouge tout droit sorti d’un film de pirates sur les genoux, l’ouvrir ou pas, était-ce bien nécessaire, ça ne pouvait vraiment pas attendre ? Plus fort que la raison, l’instinct parla et je soulevai lentement le couvercle bombé…

À quoi ça se résume une jeunesse, une montre Minnie, deux tubes de Pez, un dollar US, des Marks et des livres sterling, une médaille de la Vierge et un méli-mélo de cartes postales et de photos, une au lycée Dumont d’Urville, Toulon 1993 ; un portrait de Julien, son premier amoureux qu’elle revoyait toujours, deux déjeuners par an et pas mal de tendresse réciproque, un mec bien, heureusement qu’il l’avait plaquée sans quoi je ne l’aurais jamais rencontrée ; deux photos de nous, merde, je les avais complètement oubliées celles-ci, un barbecue à Colognac, et un truc plus guindé, un mariage, il y a deux ans, quand elle avait mis des fleurs dans ses cheveux, je me souviens, mais c’était qui ? Ah oui, son binôme de chez Sanson, le prénom m’échappait, une belle fête au-dessus de Saint-Tropez, un peu nouveaux riches, mais belle fête quand même ! Le pinard était somptueux, les couples établis pleins d’eux-mêmes, l’habituel concours de quéquettes et de talons, et les célibataires des deux sexes prêts à tout pour ne pas rentrer seuls à l’hôtel. En revanche, pas la moindre idée de qui pouvait bien être cette blonde platine assise à ses côtés dans un Photomaton, mines aguicheuses et fous rires en cascade ; sans doute une copine de fac, les années folles…

Tapi sous une série de cartes postales de Doisneau et de Helmut Newton, passions adolescentes, je découvris un collier de cuir tressé qui traversait une pierre plate, environ cinq centimètres de diamètre, gravée de deux symboles inconnus, aucune idée de l’époque, de l’endroit et encore moins de la civilisation qui avait bien pu produire ce bijou, mais j’aurais parié sur les temps anciens, pourquoi pas préhistoriques, il en émanait quelque chose de fort, d’universel. Une carte postale d’Argentine signée « Maman », une autre de l’Arizona et une dernière, expédiée du Congo, me rappelèrent que Véronique pourrait élucider l’énigme…

Je reposai le collier mais il restait une feuille de papier pliée au fond du coffret. Je la dépliai précautionneusement, craignant d’y découvrir une explication posthume même si je ne doutais pas un instant que je passais après sa mère dans ce funeste inventaire. Je reconnus immédiatement son écriture serrée, un banal mais dévastateur « Mon chéri » en préambule, une page, pas plus, et la date du 16 août en haut. Il me fallut de longues secondes pour réaliser qu’il s’agissait de notre premier 16 août, et non pas du dernier. Elle avait écrit ces quelques lignes à Graënec, il pleuvait ce jour-là, j’étais en mer, pas encore rentré, et elle, installée dans son atelier, un cabanon que je lui avais aménagé, vue sur mer et tranquillité garantie. Elle avait délaissé ses pinceaux pour m’écrire le bonheur d’être ensemble, de s’être trouvés, pour me dire sa peur du bateau, me promettant de la surmonter, ce qu’elle n’avait jamais fait, c’était ainsi, et pas bien grave. En trois ans, elle avait sillonné le cap Sizun côté terrien, m’emmenant sur des sentiers insoupçonnés, me faisant découvrir l’autre visage de ce bout du monde.

À peine trois mois que nous étions ensemble à l’époque, et déjà cette fusion qui nous caractérisait. Elle m’avait raconté ses angoisses, ses peurs, son adolescence tourmentée mais tout cela lui semblait loin derrière, nous n’étions que lumière, bonheur et avenir, concluait-elle. Sa souffrance avait pourtant gagné, me laissant seul, trois ans plus tard, les yeux embués, dans la froideur d’un parking parisien.

Il devait être autour de 15 heures. Raté, 16 heures passées, mon horloge interne bégayait, merde, je devais appeler Zeynal juste après le train. Mon pote me soutenait à bout de bras et moi, j’étais là, plongé dans mon chagrin, accaparé par des babioles dont j’ignorais encore l’existence le matin même.

Contact, accélérateur, sortie du tunnel un peu trop rapide, le jour s’en allait déjà.

Souad me trouva assoupi sur le canapé, un cigare refroidi dans le cendrier, coup de chance, j’aurais aussi bien pu cramer les coussins, le reste et moi avec. Une prochaine fois peut-être…

— Bonjour, Pierre. Comment vas…

— Bof… J’ai déposé ses parents à la gare, le vieux m’a pris la tête avec le pourquoi du comment du suicide de Sofia, limite à sous-entendre que c’est ma faute, j’ai failli lui foutre ma main dans la gueule. Ce n’est pas parce qu’il vit dans une bicoque mal chauffée, qu’il regrette ses années de haute mer et que Véronique le mène à la baguette qu’il doit me parler comme ça. Va falloir qu’ils m’oublient un peu, ceux-là !

— Tu peux le comprendre, non ? Ils ne sont pas les seuls à tâtonner, tu sais, je n’ai pas voulu trop t’en parler, mais franchement c’est troublant. Elle était belle, drôle, en pleine forme lundi soir, et le mercredi elle se jette sous un train ? J’aimerais savoir ce qu’il s’est passé dans sa tête, au bureau, entre vous… J’aimerais…

— Putain de bordel de merde, mais tu vas pas t’y mettre toi aussi, vous êtes tous devenus fous, vous pensez que je l’ai tuée, que j’étais sur le quai, que je l’ai poussée sur les rails ? Tu penses peut-être que je me les pose pas, ces questions ? Mais ça va pas, va te faire foutre, laisse-moi seul, seul avec mes doutes et son fantôme, je ne supporte plus ces conneries, et encore moins de ta part !

— Mais Pierre ! Tu ne…

— Non, dégage, faut que je te l’épelle, ce mot ? Dé-ga-ge, t’as plus rien à faire ici, à un de ces jours ! !

Je me terrai dans la chambre, pas fier, la porte de l’entrée claqua, je me sentai comme une hyène en prison, inenvisageable de passer la soirée seul. J’enfilai un manteau, direction ma cantine. Je remontai les rues Guynemer et Assas, héros français dont la bravoure s’effaçait devant le règne des faux penseurs et des analphabètes cathodiques, rappelai Souad, messagerie, je raccrochai, déjà arrivé.

Calé dans un coin de la terrasse, couvé par un chauffage réglé sur position rôtissoire, je tirais sur mon havane, commandai un verre, et un autre encore, engourdissement salutaire. Échanger des vannes inconséquentes avec Hervé, le maître d’hôtel, causer Bretagne, prendre des nouvelles de son petit garçon, allez, un dernier godet pour le chemin du retour, et encore un cigare, pas sûr qu’il en reste à la maison, bonsoir et à l’année prochaine. Une bise et ce fut la nuit, un soupçon de vent balayait Port-Royal et Saint-Michel. Le trottoir vibrait, une de ces saloperies de RER qui passait, direction Châtelet-Gare du Nord, la zone ensuite, jusqu’à Charles-de-Gaulle et ses promesses de lointains, mieux que l’Étoile et son terminus pour le grand rien.

Le Val-de-Grâce resplendissait au bout de la rue, il n’était pas minuit, ma Ville prétendument lumière ne dormait pas encore, Souad non plus, fenêtre éclairée, on allait pouvoir parler, elle me pardonnerait, comme toujours…

Je compris vite combien je me trompais, trois coups d’interphone sans réponse, comme mes appels en rafale avant que je me rende à l’évidence, elle était fâchée, et elle n’avait pas tout à fait tort. Inutile d’insister, j’étais seul avec ma honte, mauvaise conseillère… Comme l’autre soir, encore trop de vie sur le boulevard, direction le Panthéon et nos grands hommes, normalement il n’y aurait personne.

C’était pas loin mais il fallait d’abord traverser les groupes de soiffards agglutinés devant les bars de l’ancienne voie romaine ; marre du boucan, des relents d’alcool et des bagnoles, je bifurquai, direction la maison par la rue Malebranche, toujours tranquille sur ses deux niveaux, portes quasi médiévales et vieux pavés, et cet antiquaire déjanté que je soupçonnais de s’approvisionner dans les greniers du diable.

Un bruit de voiture, klaxon, coup de freins. Ça va, mec, je me suis écarté, ça passe large.

— Eh, trou d’balle, on t’a jamais dit qu’il y avait des trottoirs pour les piétons ? J’ai failli t’emplâtrer, t’es…

— Bonsoir, monsieur, on respire, tout va bien, vous avez la place.

— C’est ça, j’y vais et si tu bouges pas, je te roule dessus !

— On se tutoie donc, c’est bien ça ? Alors tu fermes ta gueule de petite frappe et tu repars gentiment dans ta berline de faux luxe ! Que tu sois chauffeur, dealer ou les deux, je m’en cogne, je veux la paix et ça commence par le silence.

— Comment tu me parles, toi ? Tu te permets ça parce que je…

Le gars ouvrit sa portière, menaçant, mon coup de boule partit, violent, son crâne rebondit contre le mur, peut-être un peu trop vite, sans doute un peu trop fort, mais ce n’était déjà plus mon problème ; le moteur ronronnait toujours tandis que je poursuivais ma descente vers le Luco. Je rallumai mon cigare.

À croire que l’altercation m’avait soulagé, je pionçai d’une traite. Les autres semblaient enfin m’avoir oublié, pas de messages, juste celui, réglementaire, de Zeynal. Les placards de la cuisine regorgeaient de tout ce que j’aimais gamin, Souad m’avait gâté, le remords m’envahissait. Et elle qui ne daignait toujours pas répondre… Je lui fis livrer des fleurs dans une tentative de réconciliation dont je me doutais bien qu’elle ne suffirait pas. Mais c’était un premier pas.

Ça caillait sévère, ciel grisâtre, trottoirs risqués, je me calfeutrai à la maison, téléphone à portée de main dans l’illusoire espoir d’un appel de Souad, mais ce fut Zeynal, rendez-vous le soir même, à peine le temps de raccrocher que ça vibrait de nouveau, Cécile, et une invitation pour le 31. J’acceptai, difficile d’échapper à tout, tout le temps, et puis elle avait raison, Sofia n’aurait pas aimé me voir geindre sans cesse.

L’heure du dîner n’approchait que trop lentement, j’avais tout le temps de tuer le temps et décidai d’y aller à pied, de m’enfiler la rue de Grenelle, du

VIIe des rues, riche de commerces et d’histoire, à celui des boulevards, impersonnel et distant. À gauche, après les Invalides mordus par la bise, nuit presque noire, on aurait dit que l’électricité de tout le quartier venait de sauter, une seule devanture éclairée, j’étais arrivé et, comme souvent, j’étais le premier, mais ça n’avait pas duré, les amoureux débarquèrent avant la fin de mon premier verre. Zeynal et Layla tenaient le crachoir, plus besoin de trop parler, juste de me laisser bercer par leur babil. À peine un mois qu’ils se fréquentaient et ça causait déjà vacances, copains, voyages, une vraie diarrhée d’amour et un dîner vite avalé…

— Allez, mes tourtereaux, ciao ! Ne m’en voulez surtout pas mais j’ai du mal à supporter votre bonheur, je file.

Taillé dans un baobab, le chauffeur du taxi me laissa mariner dans mon purgatoire. Rue de Vaugirard, enfin, le claquement de la portière me sortit de ma torpeur. Toujours pas de nouvelles de Souad, ni appel ni texto. « Pardonne-moi, s’il te plaît, j’ai besoin de toi ! » Je lui écrivis ensuite un message, trop long sans doute, très intime c’est sûr, chancelant, quoi.

Ça sentait bon le cigare froid chez moi, je ne sais par quel miracle je parvins à ne pas fracasser un carreau ou à balancer le cendrier à travers le salon, le silence était traversé de « pourquoi », mais le problème, c’était moi.

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