La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 10 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 9. Un mercredi mouvementé

Épisode 9

Un mercredi mouvementé

 

Nuée solitaire

Fracas des talons pressés

Sirènes de fer

Mais le soleil prend son bain

Dans ma tasse de café

Le mercredi matin, je suis arrivée vers 8 heures devant l’entrée, où Farid m’attendait. Je suis rentrée avec lui sous l’œil vigilant d’Hervé.

– Il faudra que tu te refasses un badge, Lucie, si tu l’as perdu.

– Promis !

Farid avait mis une cravate, pour impressionner la mairie de Colombes.

– Je me suis annoncé comme un consultant immobilier perdu parmi toutes les réglementations, m’a-t-il expliqué.

Tandis qu’il me présentait sa stratégie d’approche, nous avons emprunté le long couloir qui mène à notre bâtiment. Il y avait un petit air de fête. Tous les quelques mètres se tenaient des stands avec des affiches colorées et des ballons de baudruche. Car aujourd’hui, nous a dit un des exposants sur le passage, c’était la journée diversité.

Linda attendait à l’entrée du bâtiment Patio. Elle distribuait des flyers en papier glacé arc-en-ciel avec le programme de la journée diversité. Farid a tout de suite repéré qu’il y avait un atelier musical. D’après Linda, il s’agissait d’une expérimentation, proposée par un salarié qui était chef de chœur sur son temps libre. Il nous apprendrait à chanter tous ensemble à partir de nos singularités. Linda nous conseillait surtout la mini-conférence qu’elle animait juste avant midi, dans laquelle elle donnerait quelques statistiques sur la diversité en entreprise de manière générale et en particulier chez Vega Énergie. Elle m’a semblé un peu inquiète sur la fréquentation de son événement. Ils avaient tous beaucoup travaillé pour cette journée, il fallait que le succès soit au rendez-vous. On a promis de venir à sa conférence.

Nous passerions devant le jury du concours innovation à 15 heures. Henri avait apporté un chariot à roulettes, celui qu’il utilisait quand il devait déménager des objets lourds. Grâce à lui, nous pourrions transporter les enceintes sans trop de difficulté. Nous avons répété une dernière fois. Je ferais un mot d’introduction, sur notre équipe. Farid interviendrait ensuite pour une mise en garde : ce que nous présentions n’était qu’une ébauche, la faute à la science qui avançait vite, mais pas assez. Henri prendrait alors la relève. Il mettrait en pratique les acquis de sa formation sur la prise de parole en public. Cela nous permettrait de capter l’attention de l’auditoire.

– Nous allumerons alors les enceintes, a dit Henri. Pendant ce temps, Farid et toi vous parlerez à mi-voix. Le jury pourra donc observer en direct l’effet des ondes alpha sur leur perception de votre discussion.

Pendant la réunion d’équipe hebdomadaire, Benjamin a parcouru les différents sujets. Comme Philippe la veille, il nous a demandé de nous montrer disponibles pour les traders en ce moment.

– Les traders font face à l’extrême volatilité du marché, ils ont besoin de plus en plus d’informations. Il ne faut rien lâcher.

Il a tapé sur la table avec son poing, surexcité.

– Ce que nous vivons sur les marchés de l’énergie est sans précédent. Une période historique !

Je me demandais comment faire pour concilier notre métier avec mon penchant pour une relation plus contemplative au monde. Lorsque tout s’agitait, je ressentais le besoin d’arrêter toute action pour chercher cette pierre au soleil sur laquelle je pourrais me remettre de mes émotions. Est-ce que j’aurais dû faire un autre métier ? J’en doutais. Car bien allongée sur cette pierre au soleil, il n’y a rien que j’aimais tant que contempler l’agitation des autres.

Farid a répété la blague de Philippe sur les risques pris par les traders qui étaient des risques prix, et il a ajouté qu’on avait quand même beaucoup de travail en ce moment. Benjamin lui a reproché de manquer de sérieux, que c’était une opportunité unique pour gagner en visibilité. Hortense aussi trouvait qu’on aurait pu en profiter pour engager une nouvelle recrue. Benjamin n’aurait pas été contre, mais il n’avait pas de ticket. Il nous a regardés tour à tour, et Farid était si dépité qu’il a oublié de baisser les yeux.

– Nous sommes prêts pour la démonstration d’innovation au jury cet après-midi, a dit Henri pour changer de sujet.

– Vous reconnaîtrez Eugène, nous a expliqué Benjamin, c’est celui qui porte des cravates de couleurs vives. N’oubliez pas la journée diversité non plus. De préférence les ateliers qui demandent un émargement, comme ça la direction verra que l’équipe est bien représentée.

Ce qui était appréciable avec Benjamin, c’est qu’il ne faisait pas semblant.

Avec Henri et Farid, nous avons filé à la conférence de Linda. Au fond de la salle, elle nous a montré le buffet qui regroupait des plats typiques préparés par tous les salariés qui avaient des origines. Elle a demandé à Farid s’il avait apporté quelque chose, il a répondu qu’il n’avait pas su choisir entre les spécialités de Saint-Ouen alors il avait préféré ne rien apporter. Linda nous a communiqué quelques statistiques sur les femmes et la couleur de peau des postes à responsabilité dans différentes entreprises françaises, puis elle nous a donné des petites astuces pour lutter contre la discrimination dans notre quotidien. Il fallait par exemple éviter de complimenter les femmes sur leur apparence physique pour ne pas les enfermer dans un rôle d’objet. Henri s’est réjoui à l’idée de raconter le soir à sa femme qu’il était à la pointe du féminisme.

Farid est revenu de son rendez-vous à la mairie de Colombes juste à temps pour la présentation. Nous avons attendu dans le couloir, avec les enceintes sur le chariot à roulettes. Puis Benjamin a ouvert la porte.

– C’est à vous !

Ils étaient une dizaine, j’ai repéré Eugène Sauderet. Il avait une cravate jaune et les cheveux mi-longs, l’air un peu renfrogné, il était assis au bout des tables. Par chance, il y avait une prise du côté de l’espace réservé aux orateurs. Farid a branché les enceintes pendant que je commençais la présentation.

– Bienvenue, j’ai dit.

Puis je me suis rendu compte que c’était plutôt nous qui venions d’arriver.

– Bienvenue dans notre présentation, j’ai complété, pour rattraper ma bévue. Nous sommes Farid, Henri et Lucie de l’équipe Marchés, et nous allons vous présenter notre dispositif « Du bruit contre le bruit ».

Comme prévu, Farid a pris la relève :

– Avant toute chose, nous voulons vous prévenir que cette innovation, à la pointe du progrès technique, doit encore être testée et consolidée par des études complémentaires. C’est maintenant Henri qui va vous en dire un peu plus sur ce que nous avons prévu.

Henri s’est avancé, il a écarté les bras vers le jury.

– BONJOUR, il a dit très fort.

Eugène Sauderet a sursauté, et à côté de lui un type qui s’endormait a ouvert les yeux. Henri a pris un moment de silence, comme il avait appris, pour aller à la ligne. Puis il a dit, avec la voix qui montait vers les aigus pour marquer la dynamique interrogatoire de la phrase :

– Qu’est-ce qui nous empêche tous de travailler efficacement ?

Puis, à nouveau en repartant d’une note assez grave :

– Qu’est-ce qui nous déconcentre ?

Là-dessus, il a fermé les bras. Il a pris une profonde inspiration, et en rouvrant les bras, avec un grand pas vers le jury, il a crié :

– LE BRUIT !

Je crois qu’ils ont tous eu peur, même Benjamin.

Henri a reculé un peu, en baissant les bras. Il s’est tourné vers la slide derrière lui et a demandé en chuchotant à Coline, qui faisait défiler la présentation :

– Slide suivante, s’il te plaît.

La slide suivante listait les quelques nuisances sonores observées en open space. Henri a chuchoté :

– Merci.

Puis il a repris d’une voix modérée :

– Le bruit déconcentre. Mais plus que le bruit même, ce qui nous déconcentre, c’est…

Là il s’est arrêté pour mettre en gras le mot qui allait suivre, il a ouvert les bras et on a tous senti qu’il allait hausser le ton :

– L’IRRÉGULARITÉ du bruit.

Cette fois-ci les membres du jury étaient prêts, ils s’étaient tous redressés par avance et personne n’a sursauté.

– D’où notre idée, a repris Henri, slide suivante, s’il te plaît. Grâce aux ondes alpha, nous voulons créer un tapis sonore reposant et HOMOGÈNE, qui effacera la nuisance des coups de téléphone et des discussions de l’open space.

Henri s’est avancé à nouveau, très près des tables du jury.

– DÉMONSTRATION.

Benjamin a reculé d’un coup. J’ai lancé l’enregistrement d’ondes alpha sur mon téléphone branché aux enceintes. Nous devions maintenant parler pour démontrer que les ondes alpha masquaient notre discussion. Nous avons commencé à échanger quelques mots, il me semblait vraiment que tout le monde continuait à nous entendre. J’ai monté encore le volume. C’était difficile de trouver des choses à dire à Farid avec un tel public.

– Comment avance ton dossier prix du quota de CO ? lui ai-je demandé. 2

– Il avance très bien, j’ai fait de nombreuses recherches, la plupart fructueuses et pertinentes, m’a répondu Farid. Et toi, comment avance ton projet Timon ?

J’ai eu envie de rire et j’ai regardé du côté du jury si notre discussion leur était encore audible. Benjamin était blafard, on aurait dit qu’il allait vomir. Il s’est levé et a quitté la salle en courant, en disant qu’il revenait. Le plus grand, à l’autre bout de la table par rapport à Eugène Sauderet, je crois que c’était lui le directeur innovation, nous a dit :

– Merci, vous pouvez couper.

J’ai éteint l’enregistrement. Henri s’est avancé à nouveau.

– Il faudra bien sûr préciser les dosages, car si le poison est parfois le remède, le remède est parfois le poison.

Il s’est incliné légèrement, et Eugène Sauderet a applaudi très fort.

– J’aime beaucoup votre conclusion, il a dit.

Puis il a montré les enceintes.

– Est-ce que ce sont des Victa ?

J’ai répondu qu’on les avait achetées d’occasion, et que c’était de la qualité. Eugène a hoché la tête en marmonnant :

– Très bien, très bien.

Il a griffonné sur sa feuille et s’est adressé aux autres membres du jury :

– Et vous, est-ce que vous avez des questions ?

Personne n’en avait. On est sortis avec le chariot à roulettes, Benjamin était dans le couloir, toujours blafard.

– C’est l’horreur votre truc, j’espère vraiment qu’Eugène n’insistera pas pour qu’on le mette en place.

Nous sommes repartis avec le chariot.

– Déposons les enceintes chez Franck, j’ai proposé. Au moins elles n’encombreront pas le bureau de Benjamin et on pourra toujours aller écouter de la musique là-bas.

Franck n’était pas là. Nous avons installé les enceintes à côté de la peluche. La salle commençait à avoir fière allure. Il avait ajouté quelques voilages, qui faisaient comme un tipi pastel autour des chaises.

Il manquait encore quelques coussins confortables. Je me suis assise par terre, entre deux de mes toiles, Henri s’est adossé à la peluche et Farid s’est appuyé à la porte en la refermant.

– Comment on va faire ? il a demandé.

– Pour ?

– Pour arrêter de travailler autant.

– Je n’en ai aucune idée. Ça va peut-être se calmer.

Henri a dit qu’il fallait qu’on tienne bon, qu’il y avait malgré tout des côtés intéressants. C’était vrai. Quand même, je serais bien restée quelques heures de plus ici. On aurait mis un peu de bossa nova, et on aurait oublié qu’il y avait des ordinateurs et des bureaux froids tout autour.

En reprenant nos analyses de prix, Farid m’a raconté que son rendez-vous à la mairie ne s’était pas passé de manière idéale.

– Au début, tout allait bien, il m’a expliqué, mais l’interlocutrice a cherché à me googler. Elle n’a rien trouvé qui se rapporte à des projets immobiliers. Elle a cru que je me moquais d’elle, et j’ai dû partir en courant. J’espère que je n’aurai pas de soucis avec la police. Ils ont mon nom.

J’ai rassuré Farid. Elle avait sûrement d’autres chats à fouetter.

Il faudrait être d’autant plus prudent sur le projet Timon. Devions-nous l’abandonner ? J’avais très envie de retourner voir Madeleine au zoo de Vincennes et d’en savoir plus sur ses lézards. Une fois les lézards sur le lieu du chantier, nous pourrions simplement organiser une manifestation pour alerter les riverains sur le trésor écologique qui s’y trouvait. Nous n’avions peut-être pas besoin de passer par ces histoires d’étude d’impact.

– On maintient le projet, j’ai dit à Farid. On ne va pas se laisser abattre. Je prends rendez-vous dare dare avec Madeleine.

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