La poésie des marchés
Épisode 21. La saurothérapie
Épisode 21
La saurothérapie
– Henri va vous raccompagner à l’accueil, j’ai dit avec mon plus beau sourire. Merci pour votre confiance et à bientôt.
Farid et moi sommes restés dans la salle, autour de Robert. Farid m’a regardée.
– Je suis partagé. Je sais que nous sommes sur la piste d’un avenir meilleur, et en même temps j’ai une impression confuse. De la culpabilité, peut-être.
Je comprenais ce que Farid voulait dire mais je ne pouvais laisser affleurer mes doutes.
– Je ne vois pas le problème, ai-je dit. En plus, nous sommes alignés avec notre raison d’être.
En une séance, nous gagnions 100 euros pour l’association Timon, ce qui n’était pas négligeable. Je trouvais normal que Franck prenne trente pour cent : c’était lui qui avait rabattu nos premiers patients en faisant le pied de grue à la sortie du club de yoga voisin. D’ici quelques semaines, si les affaires continuaient à bien marcher, nous aurions de quoi financer notre opération d’envergure.
– Si nous apportons de la valeur à l’univers, il est normal que nous recevions de l’argent.
Ça, c’est ce que répétait toujours Juliette du Back Office. La porte s’est ouverte sur Henri, qui amenait la patiente suivante, Laura. C’étaient surtout des femmes. Depuis le début de la semaine nous en avions reçu deux par jour, entre midi et deux. Henri est ressorti faire le guet.
La femme a regardé autour d’elle.
– C’est très beau, elle a dit.
– Merci Laura, j’ai répondu avec dignité. Installez-vous.
Je lui ai montré le tapis de sol gonflable.
– Vous pouvez enlever vos chaussures et vous asseoir en tailleur. La séance se fera en compagnie de Farid, qui est soignant de sauriens et s’assurera ainsi que le bénéfice que vous en retirerez ne se fera pas au détriment du bien-être de Robert.
Laura s’est assise.
– Je vais d’abord vous poser quelques questions, puis nous allons entrer dans la pratique. Est-ce que vous êtes bien installée ?
Nous avons effectué l’entretien préliminaire. Comme tous nos patients, Laura souffrait d’anxiété, de stress et de perte de sens au travail. Farid a sorti Robert de sa cage et l’a amené au niveau de Laura.
– Si vous le pouvez, j’ai dit, mettez votre main sur son troisième œil, là au niveau du front.
Laura s’est exécutée.
– Il a une drôle de consistance.
– Apprivoisez la consistance doucement et soyez présente à l’instant.
Farid a démarré la bande-son de pluie en forêt tropicale.
– Inspirez par le ventre, soufflez par le nez, doucement, calmement. Après quelques respirations, vous allez dire tout haut ce qui vous chiffonne à propos de votre travail, ce qui vous obnubile. Cela peut être des mots en vrac, ou des phrases. Dites-les tout haut, en vous adressant à Robert, en gardant une respiration détendue et en écoutant le bruit de la pluie qui tombe dans la forêt.
– D’accord, a dit Laura. Je me sens un peu ridicule, mais d’accord.
– Adressez-vous bien à Robert.
– Deadline, a dit Laura. Jalon, jalon, jalon.
Robert restait impassible.
– Meeting, entretien. KPI, KPI. Jauge de succès. Performance.
Robert a cligné de l’œil avec un air d’ennui.
– Très bien, Laura, continuez, exactement comme ça.
– On est des warriors. Plan de licenciement. Atteindre l’excellence. Femme accomplie, disponibilité maximale.
Robert a bougé légèrement les pattes sur le tapis, le regard captivé par un petit gravier.
– Regardez Robert, j’ai dit. Regardez comme il s’en fiche. Robert respire, Robert mange. Robert dort. Robert existe, et c’est déjà beaucoup.
– C’est vrai, a dit Laura.
– Maintenant, dites-le encore plus fort. Criez, si vous voulez. Essayez de lui faire peur.
– Respecte le jalon ! a crié Laura. Jalon, jalon, jalon !
Robert n’a pas bronché, il s’est dandiné, ce qu’il fait quand il a un peu faim. Farid a sorti une croquette pour lézard et la lui a donnée.
– Imprégnez-vous de son je-m’en-foutisme. Regardez comme Robert s’en fiche de votre pression. Robert n’en a rien à carrer. N’est-ce pas, Robert ?
Robert mangeait la croquette avec application.
– C’est vrai, a répété Laura.
– Maintenant, imaginez-vous dans une situation de pression. Votre chef vous demande de respecter un jalon, il crie, et en même temps, fermez les yeux, imaginez que vous êtes Robert. Comme lui, regardez paisiblement ce gravier et bâillez. Rappelez-vous que vous, les lézards, vous existez depuis des centaines de millions d’années sous les étoiles.
– Je suis un lézard et j’existe sous les étoiles, a dit Laura.
– Très bien, c’est exactement ça. Sentez votre respiration s’apaiser et le bien-être s’installer. Prenez encore quelques respirations.
L’heure touchait à sa fin.
– Comment vous sentez-vous ?
– Je me sens bien, j’ai l’impression d’avoir voyagé.
– Très bien. La prochaine fois nous continuerons à travailler sur le stress et nous amorcerons le sujet du sens.
Laura m’a donné 150 euros, que j’ai pudiquement mis dans la petite caisse que nous avions prévue à cet usage.
– Henri va vous raccompagner à l’accueil. Très bon après-midi et prenez soin de vous.
Nous sommes remontés au troisième étage. La Russie massait ses troupes à la frontière de l’Ukraine, certains disaient que l’invasion se produirait cette semaine si elle devait se produire. Les terrains marécageux qui empêchaient les chars russes de passer étaient plutôt secs en raison de la météo. Les prix du gaz s’envolaient.
Benjamin nous attendait.
– Dépêchez-vous, on sort l’artillerie lourde.
Le président avait demandé à recevoir dès maintenant un reporting des prix toutes les dix minutes. Le délai était trop court pour que nous puissions automatiser l’envoi du reporting. Nous disposions sur nos ordinateurs d’une interface nous permettant d’observer en temps réel tous les achats et ventes effectués sur les marchés. Dès que les prix s’agitaient, tous les grands directeurs, et cette fois-ci le président lui-même, voulaient en savoir plus et nous demandaient un suivi quasi instantané des prix. Je n’avais jamais vraiment compris ce qu’ils faisaient d’une information aussi précise, puisqu’ils n’étaient pas traders, mais nous nous exécutions de bonne grâce.
– J’ai installé la cellule active dans la bulle près de mon bureau. Je pourrai ainsi jeter un œil sur vous. Nous nous relaierons toutes les heures dans cette bulle. Chacun assure six envois puis laisse la place au suivant. Je vous envoie le mail modèle que j’ai préparé.
C’était à Farid de commencer. Il a pris son ordinateur et s’est installé dans la salle exiguë. Benjamin l’a rejoint pour lui expliquer comment procéder.
Henri et moi avons regardé Farid, qui écoutait Benjamin, l’air concentré. En sortant, Benjamin nous a rassurés :
– Vous verrez, c’est très simple. Vous observez sur l’écran les prix du gaz et de l’électricité. Vous les copiez-collez dans le mail, et hop, vous envoyez le mail à Isabelle, qui effectuera l’envoi au président. Et après, vous mettez une croix sur le tableau en face de l’heure à laquelle vous avez effectué l’envoi.
– C’est compliqué, faut pas mélanger les deux prix, j’ai dit pour rire. Imagine si on met le prix du gaz à la place du prix de l’électricité !
– En effet, il ne faut pas se tromper, Lucie ! Je compte sur toi, il a dit en me regardant avec intensité, comme c’était sans doute marqué dans le manuel.
Farid nous a entendus parler, alors il est sorti aussi. Benjamin lui a demandé de retourner à son poste, car il ne s’agissait pas de manquer un envoi par simple étourderie.
J’ai repris mes analyses de prix. Trente minutes plus tard, je suis allée faire un tour du côté de la bulle où était Farid. Il était assis et regardait fixement son ordinateur. Benjamin était au téléphone, alors j’ai rejoint Farid pour lui tenir compagnie.
– Comment ça va ?
– Je viens de faire l’envoi de 14 h 50, donc j’attends, il a dit.
Je me suis assise sur l’autre fauteuil. On est restés quelques minutes à guetter les nouvelles. Les chars russes n’avaient pas encore bougé. Poutine avait prévenu qu’ils étaient là seulement pour faire de l’exercice. Plusieurs traders gaz, en particulier ceux qui avaient acheté du gaz en avance sur le court terme, avaient intérêt à ce que la guerre éclate.
– C’est tout de même fou, a dit Farid.
Si la Russie envahissait l’Ukraine, le risque que l’approvisionnement en gaz de l’Europe soit interrompu pour une durée variable était non négligeable. Par exemple, en cas d’attentat terroriste ou de la destruction accidentelle du gazoduc Brotherhood, ou si la Russie décidait d’interrompre ses livraisons de gaz. Alors les prix enflaient, suivis de corrections à la baisse, mais au total s’orientaient fortement à la hausse.
– Concentrons nos efforts, j’ai rappelé. Pour le moment, nous nous attaquons au climat, et à la Poésie vibratoire du Vivant.
D’ailleurs, je venais d’avoir une idée. Une sacrément bonne idée. Comme toutes mes bonnes idées, elle s’est précipitée hors de mon cerveau par ma bouche en bousculant tous les mots, et Farid n’a rien compris.
– Je reprends, j’ai dit. Le cours du quota de CO ! Pour le climat, il est 2 nécessaire que le prix du CO augmente. Comment orienter le prix à la 2
hausse ? La plupart du temps, le cours s’emballe à la moindre analyse qui prédit qu’il atteindra un nouveau seuil majeur dans les prochaines semaines ou les prochains mois.
– Je te suis jusqu’ici, a dit Farid.
– Et si nous inventions des analyses pour prédire qu’il montera très haut ? Nous les donnerions aux traders, qui parieraient ainsi à la hausse, et tout cela ferait monter le cours.
– C’est une excellente idée ! a dit Farid. Mais est-ce qu’ils nous croiront ?
– Pas plus et pas moins que d’habitude. Ils travaillent pour l’essentiel à partir de nos analyses, je l’ai rassuré.
– Si ça ne fonctionne pas, ils pourraient perdre beaucoup d’argent. Et Vega Énergie avec.
– Il faut qu’on sache ce qu’on veut ! C’est sûr qu’on devra être discrets.
À cet instant, Benjamin est entré comme une furie.
– Il est déjà 15 h 10 ! il a dit. Je viens de voir que je n’ai reçu aucun envoi à 15 heures ! C’est quand même dingue, vous n’avez que ça à faire, envoyer un mail pour y copier-coller deux prix, et même ça, ça vous pose problème !
Farid s’est exécuté, penaud.
La situation devenait compliquée. Tant de pression pour un simple envoi de mail… Travailler, d’accord. Mais pas à n’importe quel prix. « Je peux concevoir que certains ne soient pas faits pour le travail », avait dit à son amie une dame, ce matin au café où je m’étais arrêtée quelques minutes avant de commencer ma journée. Je me demandais de plus en plus si ce n’était pas mon cas.
J’ai laissé Farid dans la bulle et je me suis installée à mon bureau. J’ai préparé quelques phrases sur le cours du quota de CO . Le prix de la tonne 2 s’établissait en ce moment un peu en dessous de 100 euros. Mais comme le prix du gaz avait grimpé, il faudrait que la tonne de CO coûte encore plus 2 cher pour que le gaz soit plus rentable que le charbon. J’ai jeté un œil aux analyses disponibles sur Carbon Purse et aux sorties de Predictor : tous pariaient sur une baisse pour les prochaines semaines.
Il faut dire que des députés européens commençaient à s’alarmer du niveau du prix, qu’ils jugeaient trop élevé. Certains d’entre eux avaient déposé des amendements prônant la mise sur le marché de quotas supplémentaires, ce qui aurait pour effet de faire baisser le cours… Dans pareil contexte, j’avais intérêt à trouver une formule-choc si je voulais diffuser l’idée d’une hausse. Tiens, j’allais viser 200 euros la tonne, pas moins.
Au fond de mon cerveau se dandinaient une vague culpabilité et la conscience délicieuse de prendre un léger risque. Léger…, l’avenir nous le dirait. Est-ce que j’aurais dû écouter ces petites voix ? Je n’en sais rien. À dire vrai, il y a en moi un appétit pour les formules-chocs, quelle qu’en soit la qualité, appétit qui m’a toujours joué des tours. C’est le pire ennemi de mon honnêteté. La perspective de faire dévier mon travail d’ingénieur vers le monde de la formule littéraire me rendrait capable de faire n’importe quoi. Face à mon écran, la promesse de mener à bien cette manigance avec un peu de poésie a balayé mes quelques réticences. Cependant, il fallait rester simple. Les traders ont besoin d’images concises et de mots faciles à comprendre, me suis-je rappelé. J’ai hésité entre « Vers l’infini et au-delà » ou « Le quota largue les amarres ».
J’ai ajouté quelques banalités sur des paris positifs sur la croissance économique, j’ai mélangé ça avec des considérations ni vraies ni fausses sur la Bourse et quelques dessins techniques. Pas la peine d’en faire trop non plus, il suffisait qu’ils soient tous convaincus que leurs collègues pensaient que ça allait monter pour que ça monte.
Le quota largue les amarres.
Ça y est, le filet des 100 euros lâche et l’univers des possibles se déploie enfin pour le quota, gonflé à bloc. Le prix de 100 euros vous impressionnait déjà beaucoup ? Attendez la fin du trimestre ! Deux grands cabinets de stratégie ont indiqué cette semaine qu’ils étaient très optimistes pour l’avenir du cours de la tonne de CO . Une croissance exponentielle est 2 attendue dans les prochains mois, sous l’effet d’une conjonction de facteurs économiques et réglementaires. Les amendements déposés par les députés européens sont oubliés, le marché ne semble pas y croire. Ces cabinets parient sur un franchissement rapide des seuils techniques de 100 €€/T et 102 €€/T, suivis d’un rallye haussier qui ne devrait pas faiblir avant d’approcher les 200 €€/T.
Je suivais depuis longtemps les analyses d’un Italien, Vittorio Giardi, qui écrivait des billets sur le carbone dans son blog, Carbon Retracker. Je lui ai envoyé un mail à partir d’une adresse ProtonMail et d’un faux nom :
Cher Vittorio, en remerciement de vos analyses, si précieuses pour mon travail, vous trouverez ci-
joint une information confidentielle en avant-première. Bien à vous, Victor, un fervent lecteur.
Aurais-je dû utiliser un VPN ? L’idée m’a traversée alors que mon email était déjà parti, mais je ne m’y suis pas arrêtée… J’ai copié-collé mon analyse en commentaire de plusieurs articles des sites Carbonpat et Carboneway, pour qu’elle soit visible par tous ceux qui se renseignaient sur le cours du CO . Puis je l’ai envoyée à Mathieu, notre trader CO , sans plus 2 2 tarder. J’avais hâte de voir ce dont notre association était vraiment capable.
– C’est ton tour, Lucie, m’a dit Farid, qui venait de terminer sa session d’envois de prix.
Le cœur allégé par cette nouvelle piste d’action, je suis rentrée dans la bulle.
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