La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 11 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 10. Les Timon lepidus

Épisode 10

 

Les Timon lepidus

 

Madeleine avait changé de chapeau. Ce jour-là, elle portait un béret vert couleur Timon. Comme convenu, elle est venue me chercher à l’entrée de service, pour que je puisse rentrer sans prendre de billet. Je commençais à m’habituer à pouvoir entrer dans différents lieux sans badge, et je me demandais si le monde était aussi policé et fermé qu’on voulait nous le faire croire. Barrières et frontières de tout lieu et tout temps, je vous franchirai à coups d’amour, j’ai pensé dans un élan d’affection. Nous nous sommes dirigées vers l’enclos des Timon lepidus.

Avec elle, je n’étais pas tombée n’importe où, d’après Madeleine. Elle comptait parmi les meilleurs soignants de sauriens, rapport à ce qu’on disait sur les Timon lepidus qui étaient difficiles à soigner et qu’elle avait tirés d’affaire. Elle m’a raconté à nouveau l’histoire du hard rock, à la Fête de la musique. Depuis que je l’avais entendue, j’avais répété cette histoire à tellement de gens que je la connaissais par cœur. J’ai dû me retenir de la corriger quand elle se trompait sur les détails.

Je n’aurais su dire si c’était de l’affection que j’éprouvais pour les Timon. Je ne ressentais pas l’envie de les prendre dans mes bras, contrairement à Madeleine qui les caressait en vérifiant leurs bracelets électroniques. J’imaginais avec tristesse le déracinement qu’ils avaient dû subir. Oh, je n’avais pas vécu d’expérience de déracinement au sens classique du terme. Pourtant, je voyais de nombreux parallèles entre le principe du zoo et celui de l’entreprise. Moi aussi, je me sentais arrachée à mon habitat naturel, lorsque je devais passer mes journées entourée de verrières austères et d’objets insipides, et ce malgré les machines Nespresso et les séminaires de développement personnel. On me rétorquerait que j’avais de la chance de gagner ma vie en restant assise derrière un ordinateur plutôt qu’en chassant des antilopes avec un lion à mes trousses. Eh bien oui, peut-être que j’avais de la chance. Cela ne m’empêchait pas de ressentir de la sympathie pour le déracinement des Timon. D’ailleurs moi aussi, je travaillais beaucoup mieux lorsque je pouvais écouter de la musique en rédigeant mes analyses de prix.

Madeleine m’a tendu le lézard qu’elle portait dans ses bras. Je l’ai pris entre les miens, il était très lourd et il gigotait. Je l’ai bercé doucement en fredonnant « Stairway to Heaven ». Il s’est calmé. Madeleine a sifflé, admirative.

– Tu t’y connais. Tu l’as presque endormi.

Encouragée par le compliment, je lui ai confié que je souhaiterais en emprunter un ou deux quelque temps, pour un projet de défense de l’environnement.

– Qu’est-ce que tu entends par emprunter ?

– Il s’agirait de les prendre avec moi une ou deux semaines, puis de les ramener à l’enclos, toujours en bonne forme et bien nourris.

– Où iront-ils ?

– Sur un terrain vague, j’ai répondu sans oser mentir.

– Qui les surveillera ?

J’ai garanti que ce serait moi. Je leur siffloterais des chansons, je m’occuperais de les nourrir. Madeleine n’était pas très enthousiaste. Elle a repris mon Timon.

– Et s’ils s’échappent ?

Madeleine a caressé la tête du Timon.

– Ils ne s’échapperont pas, j’ai répondu avec force en posant ma main sur le dos du Timon.

Je sentais le rayonnement de son troisième œil m’imprégner jusqu’à me remplir d’acuité sur le monde.

– Nous devrions tous avoir un lézard avec nous, j’ai dit avec conviction. Pour nous rappeler notre origine. Pour nous rappeler que nous étions des dinosaures avant de mourir d’une météorite. Pour ne pas oublier que la vie ne tient qu’à un peu d’oxygène.

Plus j’y pensais, plus j’en étais convaincue. Les Timon lepidus ne pouvaient nous apporter que du bonheur. D’ailleurs, dans le Science & Vie d’Henri, juste à côté de l’article qui parlait des ondes alpha, j’avais parcouru un entrefilet expliquant que les animaux de compagnie ont de nombreux bienfaits sur la santé. Parmi lesquels des impacts positifs sur la santé mentale. Ça n’a pas plu à Madeleine.

– Les Timon ne sont pas des instruments d’épanouissement personnel. Ce sont des êtres vivants à part entière, dotés de leurs propres instincts et désirs, ils ont même leurs propres penchants artistiques. Moi j’essaie de rendre les animaux heureux ici. Car une fois qu’ils sont emprisonnés, autant améliorer leur situation.

Je comprenais Madeleine. Pourtant, il me semblait évident que ce qui nous rendait aussi malheureux en entreprise, c’était l’effacement total de notre condition animale originelle, l’enfermement dans des modes de relation policés. Madeleine m’a conseillé de prendre un chien. C’était une piste, pas tout à fait satisfaisante. Certes, les chiens étaient de braves bêtes, plus vivantes que l’homme d’entreprise. Mais le chien était apparu il y a seulement quinze mille ans sur la Terre, lorsque l’homme avait paraît-il domestiqué un loup. Le chien est au loup ce que le salarié est au chasseur-cueilleur, je me suis dit en pensant tenir une formule. Une version allégée et adoucie par le progrès. Par opposition, les lézards, eux, habitent la planète Terre depuis deux cent quarante millions d’années.

– Avec un lézard, j’aurais l’impression d’avoir un planétarium à côté de moi, car un lézard, c’est presque aussi ancien que les étoiles. Et contrairement à une étoile, c’est vivant et puis ça aime la musique. Ce qui répond à ma problématique. Il y a quelque chose de fondamental, de non corrompu, dans le lézard. En plus, les lézards risquent de survivre à l’effondrement.

– Si tu veux vraiment un lézard, et que tu n’es pas figée sur les Timon lepidus, regarde sur leboncoin. Ils en vendent régulièrement. L’enlever à un propriétaire maladroit est bien mieux que d’en acheter un qui vient d’être capturé.

– Pourquoi pas.

Je suis donc repartie avec cette nouvelle piste, sans aucun Timon dans les bras. Je ne pouvais en tenir rigueur à Madeleine, j’aurais fait de même sans doute si j’avais été, moi, soigneuse de zoo. Qu’est-ce qui expliquait d’ailleurs que je sois aujourd’hui analyste marchés quand j’aurais pu être soigneuse de zoo, ou pourquoi pas, dresseuse de loups ? Cette question se posait à nouveau, sans l’ombre d’une réponse satisfaisante. Qu’importe, les lézards étaient une solution au problème de l’entreprise vivante. C’était d’ailleurs la solution de ces lézards qui m’avait permis de prendre conscience de ce problème. Pouvait-on en déduire que toute solution trouve toujours un problème ? Cette idée m’enthousiasmait, car elle promettait de justifier toute invention possible. En résumé, j’ai pensé en rentrant dans le métro, le monde est un chemin de surprises, dont les portes s’ouvrent surtout là où l’on n’avait même pas vu de porte.

Quand je suis arrivée au bureau, ils étaient tous affairés à droite à gauche, concentrés derrière leurs écrans, la mine soucieuse. Grâce à eux le monde tourne, j’ai pensé, en prenant conscience qu’il était déjà 11 heures. Enfin, à quel prix il tourne ! me suis-je dit pour me rassurer. C’était toujours ces mêmes sentiments contradictoires. L’envie de participer, à ma mesure, à cette machine huilée dont la complexité et la puissance me fascinaient, mais à la fois, l’urgence de m’en extraire, comme on voudrait se jeter hors d’une voiture folle qui fonce vers une falaise. Je n’étais jamais tombée raide dingue d’un bad boy, mais d’après Linda, c’était comparable en termes de sentiments. Et vu comme notre monde était shooté aux fossiles, j’avais nommé pétrospleen cette drôle de mélancolie.

Farid a proposé un café. Nous sommes descendus voir si Franck était là. Il nous a fait entrer, il construisait une sculpture en tiges métalliques, qu’il avait récupérées chez le garagiste d’à côté. Farid s’est émerveillé :

– Ce qu’il faudrait, c’est qu’on expose tes œuvres dans l’espace devant la cantine, on y mettrait aussi celles de Lucie.

Franck avait déjà fait une exposition il y a quelques années.

– J’habitais à Londres, il nous a expliqué, j’étais pianiste. C’est pour cela que je n’ai pas peur de la pluie.

On a discuté de la possibilité d’introduire du vivant en entreprise. J’ai rappelé les avantages du lézard :

– Stabilité, résilience, incorruptibilité, compassion. J’ajoute qu’un lézard ne prend pas nécessairement beaucoup plus de place qu’un poisson rouge. Il y a toutes sortes de tailles.

– Et pour le chantier d’Henri ? a demandé Farid.

– Pour les Timon, c’est râpé pour le moment. Mais c’est un argument de plus : si nous prenons un petit lézard de compagnie, nous pourrons démontrer à Madeleine que nous savons en prendre soin. D’ici à lui emprunter ses Timon plus tard, il n’y a qu’un pas, que nous saurons franchir en temps voulu, ai-je dit avec assurance.

– J’aime cette idée d’un surcroît de vie, a dit Franck. Ce qui me revient moins, ce sont les lézards. Je suis perturbé par cette histoire de queue qui repousse. C’est un éternel retour un peu bancal puisqu’il n’est que partiel.

Ça a éveillé ma curiosité. Un éternel retour ? C’était une idée amusante. Franck avait l’air passionné.

– Je suis nietzschéen, il a dit sur le ton de la confidence.

– Dis-nous-en un peu plus.

– Vous connaissez Nietzsche ?

– Un peu, Farid a répondu. Je pense comme lui que sans la musique, la vie serait une erreur.

Franck a souri.

– Entièrement d’accord. C’est un début.

– Moi j’avais retenu quelque chose sur l’art, j’ai dit. L’art pour ne pas mourir de la vérité.

Franck a souri à nouveau.

– La vérité chez Nietzsche, c’est un sujet. Mais avant il y a le réel. Le choix du réel. Comment vous en parler simplement ? Nietzsche propose de casser les idéaux pour s’immerger dans le réel et sa pleine puissance. Ce qui fragilise l’homme, ce qui le tue, c’est son espoir et sa nostalgie, sa croyance illusoire en un idéal ou en un paradis perdu. Aimer le réel est une nécessité. Ceux qui espèrent sont faibles. Ils se revêtent d’un bouclier de pensées morbides dont ils croient qu’elles les élèvent. Au contraire, ces pensées, elles les enlisent dans un malheur rampant, dans une course absurde. Il faut dire que Nietzsche…

Franck a parlé encore longtemps et plus il parlait, plus je trouvais que Nietzsche était un chic type. Farid aussi avait l’air impressionné. J’ai interrompu Franck :

– Avant je ne pouvais m’empêcher d’espérer que j’allais accéder à quelque chose d’autre, je ne sais pas quoi, quelque chose de plus que les analyses de marchés. En attendant, j’ai commencé à faire mes œuvres d’art. Et plus le temps passe, plus je me demande si le présent de ces œuvres d’art et de ces haïkus, conjugué aux analyses, n’est pas mon seul destin, et par moments j’arrive à aimer cette expérience. Suis-je également nietzschéenne ?

– C’est exactement ça. C’est aussi ce que je fais avec la ville. Je m’approprie sa réalité terrestre par mes constructions. Attention ! Même sans art on peut être nietzschéen.

– Moi j’apprends le violon. Certes j’ai un idéal, c’est savoir jouer la Chaconne. Mais cet idéal ne me rend pas malheureux. Il me pousse à travailler, à partir de la condition présente de mes capacités, de mes doigts. En ce sens je ne suis pas empêché par mon espérance, en aucun cas elle ne ternit mon présent. Pourrait-on pareillement dire que je suis nietzschéen ?

– Pas exactement, Farid, a répondu Franck. Bien sûr Nietzsche ne déconseille pas de pratiquer la musique. Pour autant, je ne suis pas sûr qu’on puisse dire que tu es nietzschéen.

Farid était un peu déçu. On est partis déjeuner à la cantine en méditant ce que Franck nous avait dit sur Nietzsche. Farid était perplexe :

– Je suis pourtant sûr que je suis nietzschéen. Je l’ai senti au fond de moi quand Franck nous a raconté sa vie. J’ai ressenti comme un écho. Je m’apprêtais à raser ma moustache, mais je ne suis plus sûr de rien.

– Franck ne te connaît pas vraiment. Il est possible que tu sois nietzschéen si c’est ce que tu ressens, ne t’inquiète pas. Il faudrait en rediscuter.

– Je me demande si on pourrait proposer à Linda une conférence sur Nietzsche. Tu sais, dans le cadre des ateliers thématiques d’ouverture culturelle qu’elle organise à midi de temps en temps.

– Excellente idée ! Et Franck a l’air au point.

Franck était d’accord. Je pensais de plus en plus qu’on avait une sacrée veine d’être tombés sur lui.

Le lendemain, j’ai discuté avec Linda, qui m’a demandé d’organiser un rendez-vous pour lui présenter Franck.

Le jeudi suivant nous nous sommes retrouvés dans le bureau de Linda. Franck s’était vêtu de son blouson kaki de chasseur pour l’occasion. Elle nous a proposé des tisanes pomme-cannelle. J’en ai accepté une avant de me souvenir que ces tisanes étaient plutôt faites pour être senties. J’ai siroté le breuvage insipide, tandis que Franck déclinait avec sérieux la liste de ses qualifications. Il était docteur en philosophie des sciences, spécialisé en sciences cognitives. Même si Nietzsche n’est pas ma spécialité d’études, a-t-il expliqué, il est digne d’intérêt. Si cela vous plaît, je pourrais vous présenter d’autres philosophes et d’autres sujets.

Linda était très contente. Elle n’avait plus qu’à clarifier quelques détails administratifs.

– Je vous calerai après la conférence diversité. Comment connaissez-vous Lucie ? lui a demandé Linda.

– Nous nous sommes rencontrés dans une galerie d’art.

– Ce qui serait bien, c’est de rendre ça un peu dynamique, un peu participatif. Peut-on imaginer une partie débat ? Avec un titre accrocheur, par exemple « Pour ou contre Nietzsche » ? ou même, « Nietzsche et le recyclage. Éternel retour, Nietzsche était-il le premier écolo ? ».

– On peut imaginer beaucoup de choses, a dit Franck.

– Ce qui compte, c’est de faire le lien avec l’énergie et la vie en entreprise. Est-ce que ce serait envisageable aussi de raccrocher un peu Nietzsche au thème du féminisme ?

– Tout est possible, l’a rassurée Franck. Pour le féminisme, il faudra en rediscuter, ça risque de prendre un peu plus de temps.

En repartant du bureau avec Henri, je lui ai raconté comment Franck et Nietzsche étaient susceptibles de nous changer la vie.

– Ils sont prodigieux, j’ai dit.

Henri était d’accord :

– La philosophie, tout compte fait, vaut bien la technique. D’ailleurs, coïncidence amusante, Nietzsche est partout : pas plus tard qu’hier, j’ai appris que ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts, c’était lui et pas Johnny.

Je suis rentrée les yeux grands ouverts, j’étais sûre qu’il y aurait d’autres signes de Nietzsche dans les jours à venir. C’est ainsi que ça fonctionne. Bien sûr qu’il n’y a là rien de magique, on sait que ce sont des histoires d’inconscient aux aguets, mais j’aimais l’idée de devenir pour quelques jours un détecteur de Nietzsche, ça promettait d’être intéressant.

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