La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 25 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 24. Révélations en chaîne

Épisode 24

 

Révélations en chaîne

 

Les Échos, 29 février 2023

Vega sous l’emprise d’un gourou

Vega Énergie, le célèbre fournisseur d’électricité et de gaz, surpris dans une posture indélicate.

Une source interne a annoncé mardi que le service de trading de Vega s’en remet depuis quelques

semaines aux pronostics d’une prophétesse pour consolider ses positions sur les marchés de

l’énergie.

Que se cache-t-il derrière cette affaire douteuse ? Prise de positions illégales, trafic d’informations

ou, simplement, un responsable sous influence vaudou ?

La source n’a pas souhaité nous révéler l’identité de cette prophétesse qui opère en compagnie

d’un iguane. L’entreprise va à vau-l’eau. Les décisions prises sont parfois en contradiction avec les

modèles les plus sophistiqués, parfois même en écart avec notre politique de risque. Je crains pour

l’équilibre financier de notre entreprise, pour l’équilibre du réseau électrique et pour la santé

mentale des responsables, nous raconte la source. Cette affaire doit être exposée au grand jour,

avant que nos comptes n’explosent. La source n’a pas été capable de nous dire si les prophéties se

sont bel et bien réalisées. Vega Énergie, contacté ce jour, n’a pas encore exercé son droit de

réponse.

Vega sort du silence et dément

Les actions opérées par Vega Énergie sur les marchés sont en parfaite cohérence avec sa politique

de risque et ses modélisations. Aucune technique alternative n’a été pratiquée. Vega dénonce une

attaque ayant pour but de fragiliser son opération de rachat de l’entreprise Greenect.

Les Échos n’étaient pas les seuls à s’intéresser à l’affaire. Depuis le matin, il y avait une quantité d’articles dans tous les grands journaux et la presse spécialisée dans l’énergie. Le sujet semblait les passionner bien plus que le dernier effondrement d’une mine de charbon en Chine. Je les avais découverts en lisant dans le métro le dossier de presse du jour.

À 9 heures, je suis arrivée au bureau. L’open space était désert. Benjamin était déjà parti en réunion, Hortense télétravaillait. Ni Farid ni Henri n’étaient encore là. J’ai démarré mon ordinateur, hésitante sur la conduite à suivre. Pouvais-je faire comme si de rien n’était ?

J’ai commencé par relever mes mails et les nouvelles du jour. Le marché de l’électricité était tendu à bloc, on s’attendait dans la semaine à quelques heures de délestage, si la vague de froid continuait – c’est-à-dire que le gestionnaire de réseau ordonnerait la coupure de l’alimentation en électricité d’un certain nombre de clients, pour éviter un dangereux déséquilibre entre l’offre et la demande.

Une heure plus tard, Philippe a débarqué dans l’open space.

– Tu as un instant ?

Je l’ai suivi dans son bureau.

– On arrête tout. Les fuites dans la presse nous mettent dans une position délicate. On ne sait pas qui a parlé.

– J’ai lu ça. Je suis tombée juste à tous les coups, pourtant.

Ce n’était pas tout à fait exact, mais lorsque je me trompais, je prétendais avoir suivi les résultats du modèle Predictor.

– Ça devient ridicule. On a besoin de la confiance des actionnaires, et d’une bonne image dans l’opinion publique. Les sites complotistes se sont emparés de l’histoire, ils racontent qu’on sacrifie des petits enfants nus. On est la risée des réseaux.

Il m’a tendu une feuille. Il y avait la tête du PDG et dessous un petit texte plein de fautes d’orthographe : « Avan, Christian Gaberie avait des problème. Mais ça c’était avant qu’il rencontre Maitre Christianou. Maître Christianou résou tout. Problème informatiques, problème d’érection, trading achat vente d’électricité. »

Philippe a repris :

– Le PDG nous a passé un savon. J’ai expliqué que c’était une méthode expérimentale, qui avait montré de bons résultats, j’ai juré qu’on ne risquait pas toutes nos positions avec tes prédictions. Rien à faire. Il n’a pas voulu en entendre parler. Je te couvre, tu ne seras pas inquiétée. C’est moi qui me suis laissé emporter, j’aurais dû voir que ce n’était pas raisonnable. Va falloir faire le ménage. À la marge, tu peux continuer à utiliser tes intuitions, comme avant. Mais toute cette histoire, avec le gros lézard, Rodolphe, tout ça, ça ne passera plus.

– Robert, il s’appelle. C’est dommage, ça fonctionnait bien. Et j’étais de plus en plus précise.

– Lucie, quand j’y repense, c’était absurde de se lancer là-dedans. À part l’équipe Marchés, personne n’est au courant. On mènera une enquête pour savoir d’où viennent les fuites. Je compte sur toi pour ne pas dire un mot sur le sujet. Tu te débarrasses de Rodolphe et tu débarrasses ta salle en vitesse.

J’ai senti la volatilité de mes sentiments s’accroître. J’ai plongé d’abord dans une profonde déception. Depuis que je donnais mes analyses intuitives, j’avais imaginé étendre mon empire au monde entier. « Prévisions en tout genre », « Sauro-prévisions », « Troisième Guerre mondiale, effondrement, voyages intergalactiques, découvrez ce que le monde vous réserve », aurais-je écrit sur mon site internet. Juste après, cependant, j’ai éprouvé un vif soulagement. Ainsi, la réalité m’empêchait de devenir une escroqueuse mondialement renommée, rôle que j’aurais rempli à merveille, pensais-je sincèrement, et avec beaucoup de bonne foi.

J’ai imprimé l’article des Échos, le premier qui était paru sur mes prophéties. Tant qu’à faire, autant l’utiliser pour un collage. Je suis descendue à la cafétéria prendre un sandwich, puis je me suis rendue dans la salle de Robert pour les prévenir. Farid et Henri s’y trouvaient, en plein milieu d’une partie d’échecs. Franck peignait des fils de fer avec de la gouache fuchsia et vert pomme, puis il les entrelaçait en une sorte de tour Eiffel multicolore.

– On arrête tout, je leur ai dit. Vous avez vu les fuites ? Philippe vient de me convoquer dans son bureau.

Ils n’avaient pas lu les journaux. Je leur ai tendu l’article des Échos, qu’ils ont parcouru, ébahis. Sans rien dire, Henri a fermé les yeux, comme il fait toujours quand sa migraine ophtalmique le reprend. Je me suis inquiétée.

– Ça va, Henri ?

– Je suis fatigué, m’a-t-il répondu, la voix faible. J’espère qu’on ne va pas être virés.

Je l’ai rassuré, Philippe nous couvrait toujours, il ne nous avait pas lâchés dans l’affaire.

– Robert est célèbre, s’est réjoui Farid.

Franck a découpé l’article des Échos et l’a punaisé au mur, à côté des haïkus.

– Comme quoi la vie me réserve encore des surprises, il a dit, les yeux humides. Ma mère m’avait dit que les temps changeaient.

Henri avait retrouvé ses esprits :

– Je me demande d’où vient la fuite… Hortense, peut-être ?

Je me suis assise sur un coussin, près du vivarium. Robert avait repris du poil de la bête, depuis son dernier épisode de diarrhée. Je l’ai attrapé dans mes bras.

– Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

J’ai envisagé un instant la possibilité de le garder avec nous, malgré le scandale et l’interdiction de Philippe. C’était trop risqué. Il y a un monde entre prendre des libertés dans les espaces vierges des interdictions non formulées et aller contre un ordre explicite, me suis-je dit. Décidément, rien ne valait la clandestinité. Non, ce soir, j’appellerais Madeleine, pour qu’elle vienne le chercher.

J’ai caressé le troisième œil de Robert, en soupirant. Tout de même, cette histoire d’interdiction explicite était à creuser… Philippe m’avait ordonné de me débarrasser de Robert, mais m’avait-il explicitement interdit d’héberger un autre iguane ? Non, ça il ne l’avait pas dit. Maintenant que j’y pensais, il ne m’avait même pas demandé de me débarrasser de Robert, mais de Rodolphe. L’ordre pouvait être exécuté sur-le-champ ! me suis-je réjouie, car il n’y avait jamais eu de Rodolphe ici. Il m’avait ordonné aussi de débarrasser toute la salle, mais m’avait-il interdit, une fois débarrassée, de la remplir à nouveau ?

Le plus prudent était tout de même de faire le ménage, comme Philippe l’avait demandé. Nous allions vider la salle, mais ce ne serait que temporaire. J’étais une éternelle optimiste. Oui, plus j’y réfléchissais, plus j’étais certaine que l’histoire continuerait.

Henri s’était allongé, les yeux fermés, sur le tapis de sol que nous utilisions pour la saurothérapie. Franck avait recommencé ses peintures sur fil d’acier. Farid engloutissait une tablette de chocolat au praliné. Il m’en a tendu un morceau, préoccupé.

– Si le monde s’effondre, tu crois qu’on pourra revenir se cacher ici ?

– On ne baisse pas les bras, lui ai-je dit. On fait le gros dos et on attend la suite ! Il en va de la PVV.

J’ai reposé Robert dans son vivarium. Farid a avalé le dernier carré sous mon regard envieux, puis il m’a demandé :

– Qu’est-ce qui est multicolore, silencieux et bruyant, et qui ne disparaît jamais tant qu’il y a de la vie ?

– C’est la PVV ! ai-je deviné, car les devinettes de Farid portaient toutes sur la PVV depuis quelques semaines.

J’ai eu une soudaine illumination :

– Farid, tu sais, notre projet de recouvrir l’agence bancaire de fleurs en espérant que la Poésie vibratoire du Vivant y germe ?

– Oui ?

– Eh bien, je me dis à l’instant que nous avons aussi une autre piste pour faire connaître notre projet PVV et l’association Robert Timon.

– Dis toujours.

– Notre livre ! Tu as vu comme les journaux se sont intéressés à cette histoire de prophétie ? Essayons de le publier, ça peut marcher ! On dira que ce sont les fuites qui nous l’ont inspiré.

Farid a acquiescé, sans enthousiasme.

– Qu’est-ce qui te déplaît dans cette idée ?

Il semblait gêné, il n’a pas répondu. Henri s’est redressé, puis s’est étiré longuement. Ils ont regardé partout autour de moi sans croiser mon regard, avec une moue dubitative. On aurait dit qu’ils m’en voulaient.

– Qu’est-ce qui ne va pas ? j’ai demandé.

Henri a regardé Farid et lui a fait un petit signe de tête.

– Quoi, Henri ? j’ai dit.

– Vas-y Farid, explique-lui.

– Comment ça m’expliquer ? Vous me faites peur.

Farid a remonté la fermeture éclair de sa veste beige en cuir, celle qu’il met ces derniers temps pour venir dans la salle de Robert, ça lui permet de protéger ses chemises de l’odeur.

– On l’a lu, ton livre, m’a avoué Farid. Il y a une semaine. Tu avais laissé ta session d’ordinateur ouverte, et j’en ai profité. Henri aussi.

– Je ne vous félicite pas. Je vous avais interdit de le faire avant que j’aie terminé.

Ils tiraient des têtes de six pieds de long, je me suis radoucie.

– Allons, ce n’est pas si grave. Je vous pardonne !

– Ce n’est pas ça, le problème, a continué Farid. On ne t’en a pas parlé tant qu’on pensait que tu ne ferais rien de ton bouquin, mais si tu veux le publier, c’est différent. Le problème, c’est que…

– Quoi ? ai-je aboyé.

– Tu ne parles pas assez de nous. Surtout vers la fin, il n’y en a plus que pour tes prophéties, on passe au second plan. On est une équipe, la PVV, c’est tous ensemble qu’on la sauve. On veut être aux manettes, nous aussi. On a des choses à dire.

– Tu n’as pas raconté que nous aussi, on t’a inspiré des prophéties ! a ajouté Henri. Quand Farid a mimé les sables mouvants, et que ça t’a donné une idée sur le pétrole ? Les dernières pages, c’est ton petit projet à toi, Lucie par-ci, Lucie par-là. Tu nous fais passer pour des suiveurs, alors qu’on te donne la plupart de tes idées.

J’étais sans voix devant tant d’audace.

– Je vous signale tout de même que c’est moi qui m’y colle, tous les midis deux pages, pendant que vous, vous roupillez ou vous jouez aux échecs !

Franck s’est levé. Il préférait nous laisser régler cette histoire entre nous.

– Je pars faire un tour à l’étage de la Com’ !

Henri m’a tourné le dos et s’est approché de la fenêtre. Il venait d’aller chez le coiffeur – c’est fou comme peu d’hommes sortent améliorés d’une séance chez le coiffeur. Après quelques jours ça s’arrange, mais là je voyais sa nuque épaisse et ses cheveux de pelouse tondue, je préférais encore quand il avait sa longue mèche.

Farid a entrepris de ranger le jeu d’échecs en m’ignorant complètement. Ils voulaient jouer à ça ? Ils allaient voir. J’ai mis la playlist tropicale, je me suis allongée sur le matelas et j’ai laissé mes pensées divaguer, sans plus leur prêter attention. Les gouttes de pluie ont résonné dans la pièce, avec des croassements de grenouilles, des flûtes et des petits grelots.

Dix minutes plus tard, nous n’avions pas progressé. Henri restait immobile face à la fenêtre, épaules voûtées, l’air de porter toute la misère du monde, et je me suis souvenue que notre association n’avait même pas réussi à résoudre son problème de soleil… Farid avait entrepris de ranger l’étagère sur laquelle nous stockions la nourriture de Robert, alors qu’il savait très bien que je le trouvais irrésistible quand il se mettait à tout ranger. J’avais de plus en plus de mal à faire comme s’ils n’étaient pas là. J’ai senti que j’étais en train de craquer.

– C’est d’accord, j’ai dit. Vous me donnerez vos commentaires mais je garde un droit de veto.

Farid m’a regardée avec dignité, formant un V avec deux doigts de sa main gauche.

– Un V pour veto, il a dit, puis il a levé l’index et le majeur de sa main droite, et deux V pour la PVV.

– Lovely Lucie Shaft, a dit Henri, c’est un deal. Damned, j’ai oublié notre réunion sur les prix du CO . 2

Ils sont partis, me laissant avec Robert. Tout ça m’avait épuisée. Franck est revenu peu de temps après.

– Qu’est-ce que tu vas faire, Franck ? On peut se débrouiller pour que tu restes ici, si tu es toujours d’accord.

Franck m’a regardée avec gravité.

– Je m’en vais, Lucie. Je reviendrai, c’est certain. Mais le plus simple est que je libère le plancher, pour le moment. Et puis j’ai envie d’aller voir un peu ailleurs. Pourquoi pas m’installer sur les marches de La Défense quelque temps. Là-bas aussi, il y a de l’espace, sur la dalle et dans les bureaux.

J’ai senti mon cœur se serrer. Si Franck parvenait à trouver un autre lieu de chute, allions-nous vraiment le revoir ? Je l’ai regardé faire ses paquets, les gestes tranquilles. Il ne semblait pas inquiet. Il me laisserait ici la plupart de ses sculptures, en souvenir. Elles ne rentreraient jamais dans mon appartement, mais je trouverais une solution. À mon tour, je lui ai offert « Volatilité des perspectives, excréments d’iguane ». J’ai enveloppé la toile de tulle rose pour la protéger, tandis qu’il récupérait quelques tubes de gouache sur l’étagère. Il m’a remerciée avec émotion.

– C’est un beau cadeau. Ne te sens pas obligée de rester : j’en ai encore pour un moment, m’a-t-il dit, le temps de trier ce que j’emporte et ce que je laisse ici.

Je l’ai serré dans mes bras en lui ordonnant de revenir vite, et j’ai quitté la salle, les larmes aux yeux.

J’ai emprunté l’escalier de secours extérieur, le pas lourd. Arrivée au palier du troisième étage, je me suis accoudée à la balustrade et j’ai regardé la ville étendue devant moi. Sous le ciel gris, la rue grouillait. Quelques taxis, des bus et des passants pressés. Je me suis perdue dans le fourmillement des allées et venues de mes semblables. De la sortie côté parking des locaux, juste en bas, j’ai vu surgir Franck. Il avançait sans hâte sur le trottoir, regardant tout autour de lui, vêtu de sa robe de chambre vert clair, les dreadlocks sautillantes sur ses épaules. Il portait sous son bras droit ma grande toile, qui glissait sans cesse et l’obligeait à s’arrêter tous les trois mètres. Le tulle rose dont je l’avais enveloppée se défaisait lentement et formait derrière lui une traînée pastel qui dansait dans le vent. Son autre main tenait un sac plastique débordant de tiges métalliques et de voilages. Les passants le dévisageaient, s’écartant de lui avec méfiance. J’ai suivi du regard sa marche insouciante et colorée, jusqu’à ce qu’il tourne dans le boulevard.

J’ai regagné mon poste dans l’open space feutré. Les marchés étaient calmes, cet après-midi. Quelques mètres plus loin, les écrans suspendus affichaient des courbes léthargiques. Tout était assourdi sous un voile morose.

J’ai repris mes analyses sans entrain, dans une demi-somnolence. L’image de marchés assoupis comme des grosses bêtes repues s’est imposée à mon esprit et j’ai senti un vers de haïku qui venait : « Pétrole overdose ». J’ai retrouvé le sourire. J’avais encore du pain sur la planche, il allait falloir trouver la suite et terminer le bouquin.

Ce soir, j’appellerais Madeleine pour qu’elle récupère Robert. Ensuite, on verrait bien.

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Site de la narratrice :

www.lucieshaft.com

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