La poésie des marchés
Épisode 17. Des enseignements
Épisode 17
Des enseignements
Le lendemain, Farid est revenu de la salle de Franck avec un sac contenant une robe de chambre rouge roulée en boule.
– Franck a perdu son pari, il n’a pu placer que sept aphorismes. Il a été fair play de me l’avouer, j’aurais été bien incapable de les compter. Enfin, je vais devoir me replonger dans Nietzsche, je n’en ai reconnu aucun, a soupiré Farid. On n’avait pas précisé la mise, il m’a refourgué une vieille robe de chambre qu’il ne met plus en guise de récompense.
J’ai rouspété pour la forme, même si j’avais beaucoup apprécié la tournure prise par la conférence :
– Votre pari a tout fait capoter. Linda était très déçue.
– Tout n’était pas raté. Moi, ce que j’ai préféré, c’est quand Franck m’a lancé le muffin et que je l’ai attrapé au vol. À cet instant, j’ai compris ce que signifiait la disponibilité immédiate au réel.
Nous avions tout de même eu quelques retours positifs. Quelques collègues du Back Office, que je connaissais mal, avaient trouvé que Franck avait une allure folle.
Linda avait poliment suggéré qu’on s’en tienne là. Franck l’avait bien pris :
– L’entreprise n’est pas mûre pour la philosophie, c’est un fait.
Moi, je ne m’étais pas résolue à ce que nous abandonnions Nietzsche. Il reviendrait, j’en étais sûre, mais nous devions trouver des ponts plus serrés entre sa philosophie et notre travail. Hélas, j’avais peu de temps pour y réfléchir. Les jours s’étaient remis à filer atrocement vite.
Le redoux n’avait été que temporaire, les températures hivernales étaient de retour. En conséquence, la consommation d’électricité augmentait, et les prix avec, tandis que le gaz continuait à grimper. À Marchés, nous étions sans cesse sollicités pour des analyses et des explications sur les prix. Nous buvions beaucoup de café, sans pouvoir discuter.
Depuis plusieurs mois, Benjamin et Philippe nous promettaient que tout irait mieux quand nous aurions fini d’intégrer le nouveau modèle informatique pour nos analyses de prix. Predictor, il s’appelait. On l’attendait avec impatience. Ou plutôt, nous attendions qu’il fonctionne. Car pour l’instant, nous avions passé davantage de temps à lister les incohérences du modèle qu’à l’utiliser.
Henri était responsable des sessions de formation. Il avait travaillé avec Jean, un des ingénieurs de Recherche et Développement qui avaient conçu le modèle. Ce service était hébergé avec d’autres services « moins cruciaux », comme disait Benjamin, aux Loges-en-Josas, dans un centre à la pelouse verdoyante. Là-bas, depuis la cantine, il y avait vue sur un petit étang, quelques nénuphars et des canards. Là-bas, à 17 heures tout le monde était parti – en tout cas c’est ce que nous avait dit Hortense, dont le mari y avait travaillé au début de sa carrière. Des navettes conduisaient les travailleurs entre le centre et la gare des Loges, la dernière décollait à 17 h 30 et elle était souvent vide. Là-bas, à midi, Hortense nous avait raconté qu’ils partaient courir dans la forêt environnante, puis ils revenaient et prenaient le café au soleil sur la terrasse devant l’étang. Ensuite, ils travaillaient quelques heures avant de repartir chez eux. J’y étais allée une fois pour une formation et j’avais trouvé que tout était très calme. Un peu trop calme.
Et si on se faisait muter là-bas ? nous demandions-nous de temps en temps avec Farid, quand la période était trop chargée. Mais il fallait savoir coder en un tas de langages inconnus que ni Farid ni moi n’avions jamais réussi à apprendre. En fait, nous aimions surtout savoir que cet endroit existait.
Robert était toujours en bas, avec Franck. Franck, d’ailleurs, continuait d’aller et venir dans nos couloirs et nos meetings avec une aisance déroutante. Pour réparer le succès relatif de la conférence sur Nietzsche, je lui avais proposé de m’aider à écrire mon livre. J’avoue avoir pensé que s’il était occupé à écrire, il risquait moins de se faire remarquer. Il m’avait répondu ne pas avoir la disponibilité d’esprit pour le moment, car il était tout à ses œuvres d’art. Je ne sais comment il parvenait à faire rentrer autant de matériel dans la salle. Des pupitres en métal, des petites tuyauteries, des tissus, des tiges en bois, en acier. Il élaborait des structures sous le regard placide de Robert, que je passais nourrir tous les matins.
Madeleine leur rendait visite le soir de temps en temps. Heureusement que Farid était là pour gérer les accès. Pour ma part, je n’osais plus mettre les pieds au local badges – la responsable menaçait de désactiver tous mes accès si je ne déclarais pas la perte ou le vol de mon précédent badge, que j’avais laissé à Franck. Depuis plusieurs mois, je prétendais qu’il était sans doute chez moi et que je le retrouverais sous peu. C’était ce que j’avais imaginé de mieux pour qu’il reste actif en parallèle de mon badge visiteur.
Cette semaine, à nos analyses de prix s’ajoutait un programme réjouissant : la préparation de la fête de fin d’année. Elle devait se tenir un après-midi en décembre. Il y aurait un discours du PDG, puis plusieurs intervenants de l’entreprise pour illustrer les projets clés de l’année. Pour clôturer le tout, nous jouierions la saynète que nous avions écrite pendant le séminaire.
Nous devions répéter avec Benjamin et Henri tous les midis avec la Com’, qui avait invité un coach comédien pour l’occasion.
Le lundi, nous nous sommes retrouvés dans la salle de répétition un peu avant midi. Linda avait imprimé le scénario.
– Lucie, je propose que tu joues Dieu. C’est bien de mettre une femme sur le devant de la scène, et à un pareil rôle.
– Pourquoi pas !
Ce serait sans doute un costume qui me siérait à ravir. J’imaginais déjà des teintes roses vaporeuses, comme un nuage de tulle autour de moi.
– Benjamin et Henri, vous ferez les conseillers. Allons-y, a dit Linda.
Benjamin a proposé de faire le conseiller numéro 1.
– Pourquoi le numéro 1 ? a demandé Henri.
Benjamin a expliqué que c’était son chiffre préféré, mais qu’il pouvait changer bien sûr si Henri insistait.
Linda nous a proposé de commencer, elle nous guiderait avant l’arrivée du comédien.
Benjamin a pris le script dans sa main, il s’est levé et il a dit :
– « Les indicateurs de satisfaction client sont en baisse. De nombreux résidents… »
Linda l’a interrompu :
– C’est bien, Benjamin, mais essaie d’articuler un peu plus.
Benjamin a repris en articulant :
– « Les indicateurs de satisfaction client sont en baisse. »
– C’est beaucoup mieux, a dit Linda, essaie de t’adresser à Lucie maintenant.
Benjamin a recommencé en me fixant d’un air furibond, comme quand je n’ai pas fini mes analyses de prix à temps :
– « Les indicateurs de satisfaction client sont en baisse. »
Linda a commenté :
– Il faudrait que tu prennes l’air un peu plus inquiet. Tu parles à Dieu, tu es inquiet d’un problème que tu n’as pas su gérer. Imagine que tu parles à ton chef.
J’ai regardé Benjamin avec l’assurance d’un chef, comme si c’était de sa faute pour la température au Paradis.
Il a recommencé en essayant d’avoir l’air inquiet et fragile :
– « Les indicateurs de satisfaction client sont en baisse. »
– C’est mieux, a dit Linda.
Benjamin a demandé si on ne pouvait pas imaginer plutôt qu’il s’agisse d’un débat entre Dieu, le Saint-Esprit et Jésus, pour que ce soit plus équilibré comme rapport de force, car il n’arriverait pas à tenir la posture du conseiller humilié toute la scène.
– C’est du théâtre, Benjamin, a dit Linda. Tu n’as pas envie d’essayer une posture que tu n’as pas l’habitude de vivre dans la réalité ?
– Si, si, mais je ne veux pas que ça me marque trop. Le corps enregistre ces choses-là. Le leadership, c’est quelque chose qui se travaille à tout instant. Je suis très friand de programmation neurolinguistique et je sais qu’on ne plaisante pas avec ça !
Linda a passé les mains sur son visage en soufflant.
Henri venait d’apercevoir, sur le mur près de la porte, une affichette relatant un récent accident du travail. Il l’a détachée pour sa collection, l’a soigneusement pliée en quatre et glissée dans la poche arrière de son jean. C’était un accident dans l’escalier, sans gravité. Ces accidents étaient plutôt fréquents, mais c’était la première fois qu’il en repérait un dans le bâtiment A, nous a-t-il précisé, satisfait.
Le comédien est arrivé, il était trempé, il pleuvait.
– « C’est dingue ça, vous ne pouvez pas m’installer des filtres ! » j’ai dit.
– Parle plus avec le ventre, m’a conseillé Henri.
Le comédien a rigolé, il a dit bonjour, puis nous a expliqué qu’il ne voulait pas nous interrompre, mais que « avec le ventre », plus personne ne disait ça, c’était une image du e XIX siècle, on parlait bien plus volontiers d’alignement de la colonne d’air pour évoquer les résonances adéquates.
– C’est pourtant ce que j’ai vu en formation il y a quelques mois, a dit Henri, et j’ai trouvé que ça fonctionnait.
Puis il a crié très fort en écartant les bras de son ventre et en avançant vers le comédien :
– LA PREUVE !
Le comédien a reculé, Henri a dit :
– Vous avez vu que ça donne du volume sonore ?
Linda a demandé qu’on reprenne au début maintenant qu’Asmar était là. Asmar c’était le nom du comédien, il a secoué sa veste pleine de pluie et j’ai eu l’impression qu’il faisait exprès d’en mettre un peu sur Henri.
– « Les indicateurs de satisfaction client sont en baisse », a répété Benjamin avec une voix essoufflée.
– Pourquoi prends-tu cette voix ? a demandé Linda.
Benjamin préférait donner un peu de densité à son personnage. Il nous proposait d’imaginer qu’il venait de courir un sprint, voire un marathon, pour apporter au Comex les résultats qu’il venait de voler à l’entrée du Paradis.
– Je serais un peu comme Achille dans Troie. Je pourrais me mettre torse nu avec un pagne et un glaive, ça donnerait de la saveur à mon personnage.
– On verra plus tard pour les costumes, a dit Linda, pour l’instant on va filer le texte.
Asmar a dit que si c’était un simple filage, il ne servait à rien, il était plutôt là pour donner des indications sur le jeu. Il est parti fumer une cigarette en attendant. Henri m’a glissé qu’il n’aimait pas beaucoup Asmar, que le coup du ventre c’était vraiment du solide et que ses colonnes d’air, on s’en fichait un peu. Benjamin a continué à déclamer son texte, il sautillait sur place parce qu’il avait besoin de se défouler. Ensuite, Henri a parlé, il a utilisé son ventre, donc on a tous bien entendu ce qu’il avait à dire, puis c’était mon tour. On a filé toute la scène.
– Il faudra revoir certains passages, a dit Linda, il y a des mots un peu longs et compliqués qui ne passent pas à l’oral.
Asmar est revenu. Puisqu’il était de retour, il pouvait prendre la main, a dit Linda. Il nous a proposé quelques exercices de mise en jambe.
– On commence par des petites vocalises pour réveiller la colonne d’air, a-t-il expliqué en regardant Henri.
On a poussé des « Ho », « Ha », « Hi » en veillant à bien sentir la pression d’air dans notre colonne et dans les abdominaux. Puis on a joué au ping-pong de mots. Linda et Asmar ont joué aussi. Il s’agissait de dire un mot chacun à notre tour, sans réfléchir.
– Président, j’ai dit.
– Benjamin, a dit Henri.
– Héros, a dit Benjamin.
– Héroïne, a dit Asmar.
– Dépendance, a dit Linda.
– Affective, j’ai dit, puisque je venais de lire un magazine sur le sujet.
– Femme, a dit Henri.
– Lucie, a dit Benjamin.
Asmar a dit « Fer », puis il a dit « parce que fer, comme Lucifer ».
Maintenant, on allait passer aux choses sérieuses. Asmar a demandé qu’on choisisse chacun une phrase de notre texte. D’abord, nous allions la prononcer avec colère, être furieux de ce qu’on disait.
Henri a hurlé en écartant les mains :
– PERSONNE NE LE SAURAIT, QU’ON S’EST MIS À RECYCLER LES ÂMES, puis il s’est pris au jeu et il a dit : Vous m’entendez ? Personne ! Personne !, en se tournant vers Linda et Asmar.
On a enchaîné avec des tons pleurnichards, ce n’était pas si facile.
– Le texte n’est pas très expressif, a dit Asmar, ça complique les choses.
– Il devient expressif quand on prend appui sur le ventre pour articuler, a dit Henri.
– Si vous avez des suggestions, Asmar, je suis sûre que Lucie, Benjamin et Henri ne verront aucun inconvénient à ce que vous réécriviez quelques tirades, a dit Linda.
Asmar n’était pas là pour tout réécrire, car à chacun son travail, il a dit. Il nous a prévenus qu’on commencerait la prochaine fois par des exercices de mise en confiance. Pour nous, il était déjà l’heure de repartir en réunion.
Les jours suivants, nous avons progressé avec application. Le vendredi, nous avons apporté les costumes et nous avons fait la générale devant Linda et Franck. Visiblement, ils avaient poursuivi les conversations sur Nietzsche hors conférence. Ils avaient l’air très proches.
J’étais plutôt contente d’une telle issue, mais j’avais un peu peur que Franck vende la mèche à Linda sur son hébergement sur site.
– Franck sait ce qu’il fait, m’a rassurée Farid. Il a embobiné tout le service, tout le siège même.
Il avait peut-être raison.
Le week-end suivant, j’ai terminé les réglages sur le costume, avant de commencer le découpage du dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie, que nous venions de recevoir au bureau. Le découpage était l’étape la plus fastidieuse de mes collages. Si je ne profitais pas des week-ends pour m’y atteler, je n’avais pas le courage de m’y mettre le soir après le travail. J’ai rangé les graphiques bariolés, les camemberts et les courbes en vrac dans une pochette cartonnée, et j’y ai ajouté une étiquette « World Energy Outlook 2021 ».
Il y avait de quoi faire, les prochains mois promettaient d’être riches en création.
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