La poésie des marchés
Épisode 23. Le pot aux roses
Épisode 23
Le pot aux roses
Malgré les excellents résultats que les traders obtenaient à partir de mes analyses et le soulagement d’avoir atteint une forme d’équilibre, il restait au fond de moi une anxiété diffuse. J’étais convaincue de rendre service à Vega Énergie mais qu’en penserait Vega Énergie s’ils découvraient le pot aux roses ? Quant à l’exercice de la saurothérapie qui entraînait des allées et venues et des demandes de badges, était-il viable sur le long terme ? La nuit précédente, je m’étais réveillée en sursaut au milieu d’un cauchemar dans lequel j’étais renvoyée pour exercice illicite de la saurothérapie dans les locaux de l’entreprise.
J’ai partagé mes inquiétudes avec Farid.
– On va essayer de régulariser tout ça, m’a-t-il rassurée. Regarde : Madeleine va bientôt reprendre Robert, nous avons déjà 1 800 euros, c’est de quoi acheter un bon paquet de fleurs. Quant à Franck, peut-être qu’il pourrait aller ailleurs. Et puis tes analyses, essaie d’y aller mollo sur les formules pendant quelque temps ?
– Peut-être. Mais je n’ai pas non plus envie de retourner au monde d’avant, dans lequel ni Robert ni Franck n’étaient avec nous.
– Je comprends, moi non plus. Allons les voir, on réfléchira avec eux !
Nous avons pris l’ascenseur pour nous rendre au rez-de-chaussée. Tandis que nous nous engouffrions dans le couloir qui mène à notre salle, nous avons aperçu Franck à l’autre extrémité, sortant des sanitaires. Il tenait un large rouleau de papier-toilette, qu’il cachait sans succès sous sa robe de chambre verte. Nous l’avons rejoint.
– Robert a la chiasse, il y en a partout, c’est infâme.
– Mince alors. Tu as besoin d’un coup de main ?
Il ne manquait plus que ça. Nous devions être très prudents. J’ai appelé Madeleine, à qui je faisais des rapports fréquents sur l’état de Robert. Elle s’est inquiétée :
– Qu’est-ce qu’il a mangé ? J’espère que vous ne lui avez pas donné de blé, Robert a horreur du gluten. Est-ce qu’il tousse ? Vous l’avez mis dans un courant d’air ?
Je lui ai passé Franck, qui était plus renseigné :
– J’ai ouvert un peu, c’est vrai, ça sentait le phoque, il faut bien que j’aère de temps en temps. Il a pu manger un bout de croissant par mégarde, j’en avais rapporté d’un petit déjeuner d’anniversaire ce matin.
– Couvrez-le avec un chiffon, une petite laine humide et chaude. J’arrive avec les médocs.
À l’autre bout du couloir, nous avons aperçu Isabelle qui marchait à grands pas vers la verrière. Franck m’a jeté le rouleau dans les bras.
– Salut Isabelle ! il a crié en agitant la main. Ça boume ?
Elle a gloussé et fait un petit geste de la main, puis a continué sa course.
– Il faut qu’on soit prudents, Franck. J’ai peur qu’on soit démasqués pour la saurothérapie. Il serait plus prudent de ranger la salle et de mettre Robert à l’abri. Si nous profitions de la venue de Madeleine pour tout débarrasser ?
– Doucement, Lucie, a dit Franck. Il y a mes constructions là-dedans. La peur n’est pas une bonne conseillère. Ça va s’arranger. Attendons Madeleine.
La perspective de vider la salle me glaçait. Je ne concevais plus de travailler chez Vega Énergie sans ce havre de paix que nous offraient Franck et Robert, au milieu de mes tableaux colorés.
J’étais fichue. On croit que certaines choses sont anodines. Quel mal y a-t-il à écrire des haïkus ? pensais-je encore il y a quelque temps. À rêvasser d’un lieu secret et accueillant, niché dans des bureaux hostiles ? J’avais cru que tout cela était inoffensif, un babillage gratuit. Eh bien je découvrais que j’avais eu tort. Quand on met un pied dans la fantaisie, elle nous mange entièrement. Un jour ou l’autre. La fantaisie est un piège dangereux. Addictif. Vous ouvrez la fenêtre et vous découvrez dans votre salon une jungle hétéroclite de personnages sans queue ni tête, alors que vous vouliez seulement prendre un peu l’air. Vraiment, je préférais me retrouver sans emploi que de recommencer à travailler, jour après jour, avec sérieux et abnégation, sans cette échappatoire. Bien sûr, c’était facile à dire, on verrait à l’usage.
Nous sommes entrés dans la salle pour nous occuper de Robert. Il y avait des excréments partout et ça puait horriblement. Robert tremblait sur ses pattes, nous regardant avec un regard de victime accusatrice. Vous m’avez donné du gluten, semblait-il dire, et je meurs à cause de votre négligence.
J’ai ouvert en grand la fenêtre. Une de mes toiles était tachée. Je la renommerais : « Volatilité des perspectives, excréments d’iguane ». À quoi bon ! Si tout disparaissait demain.
Mon portable a sonné. J’ai dit aux autres :
– C’est Madeleine. Elle a besoin d’un badge parking,
– Je demande à Hervé, a dit Farid. Je devais le conseiller sur sa tenue pour un dîner demain. Ce sera l’occasion.
Il a disparu dans le couloir. Franck s’est assis sur un coussin propre. Ses dreadlocks atteignaient le milieu de son dos.
– C’est bizarre, à aucun moment je n’ai eu l’impression de faire quelque chose de mal, lui ai-je expliqué. Mais par moments je m’inquiète, quand je regarde le résultat.
L’air glacé entrait dans la pièce. Franck a frissonné et resserré les pans de sa robe de chambre autour de lui.
Madeleine et Farid sont arrivés. Madeleine a attrapé Robert, que nous n’avions pas fini de nettoyer.
– Comment tu vas mon joli-joli ? elle a dit.
– Pas top mais d’habitude il pète la forme, a répondu Franck à la place de Robert.
Farid a rassemblé tous les papiers sales dans un sac-poubelle. C’est alors que nous avons entendu frapper.
Nous nous sommes tous regardés. Était-ce Henri ? Nous n’attendions plus personne.
La porte s’est ouverte sur Philippe.
Il est entré, éberlué. Il s’est bouché le nez, a toisé Madeleine, dont les cheveux roux ébouriffés avaient trempé dans les restes de caca de Robert. Il a agrippé la poignée de porte, hébété. Il a dévisagé Franck et a regardé tout autour la salle couverte de mes tableaux énergétiques et au fond l’enchevêtrement de constructions en métal et voilages de Franck.
Puis il a vu Robert, que Madeleine avait reposé dans le vivarium. Ses yeux sont devenus plus ronds que je ne les avais jamais vus. Sa mèche de cheveux elle-même tressautait de fureur et d’étonnement.
Farid et moi étions dans le coin opposé près des rideaux. À son regard, j’ai vu que Farid envisageait de sauter par la fenêtre pour rejoindre la cour.
– Ne t’inquiète pas, j’ai chuchoté. Je m’en occupe.
Philippe a appuyé sa main contre le mur, à un des endroits restés libres. Il a balbutié dans le vide. Puis il nous a vus dans le fond et il a dit :
– Lucie ! Farid ! Explications.
Je me suis avancée.
– Tout est de ma faute, Philippe.
– Qui sont ces gens ? Quelle est cette chose ?
– Franck, Madeleine et Robert. Ils vont nous laisser pendant que je t’expliquerai tout, nous serons plus tranquilles.
Je leur ai fait signe de filer. Franck et Madeleine ont soulevé le vivarium et se sont dirigés avec difficulté vers la porte en enjambant les coussins. Franck a jeté un coup d’œil de regret à ses sculptures en métal, avant de franchir la porte.
– Va-t’en, Farid, je vais tout expliquer à Philippe, j’ai dit. Vraiment !
Farid m’a regardée avec inquiétude, puis il a déguerpi sans demander son reste. La porte s’est refermée derrière lui.
J’ai invité Philippe à s’asseoir sur un coussin. Il a refusé, et il est resté debout, appuyé contre la porte.
– Ce que j’ai à te dire, Philippe, est un peu curieux. Étonnant. Mais il va falloir que tu m’écoutes attentivement, sinon tu ne comprendras rien.
– Va droit au but, a dit Philippe.
– Mes performances incroyables ces temps-ci, tu sais ? La projection de la hausse du CO qui nous a fait gagner 200 millions, la prévision du prix 2
du charbon… Tout ça, c’est grâce à Robert.
– Rebber ? Rebber and Co ? Tu as fait appel à un cabinet externe ?
– En quelque sorte. On pourrait l’appeler le cabinet Robert Timon – PVV.
– Robert Timon ? Connais pas. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ne change pas de sujet, c’est quoi tout ce bazar ? Vous avez embarqué un gros lézard dans un vivarium ? J’aurais dû appeler la police plutôt que de les laisser filer. Explications précises attendues immédiatement.
– Nous vivons dans un monde rationnel. En entreprise, nous essayons de rationaliser les process, les prises de décision. Mais les marchés ne sont pas rationnels. Nos modèles sont inefficaces. On ne peut jamais rien prévoir. Toi-même tu relevais qu’on est aujourd’hui sur des scénarios qui avaient il y a un an moins d’une chance sur un million de se produire.
– Et alors ?
– Eh bien, à comportement irrationnel, solution irrationnelle.
– Et ?
– Quand on parvient à se connecter à la Poésie vibratoire du Vivant, Philippe, autrement dit la PVV, on peut obtenir sur le monde beaucoup d’informations inaccessibles à des circuits de réflexion rationnelle.
J’ai vu qu’il m’écoutait, et j’ai continué. Je me suis rappelé la maxime de Farid : « Quand tu pousses le bouchon un peu trop loin, souris comme si tout était normal. » J’ai souri avec distinction et mansuétude, comme on sourit à quelqu’un d’ignorant qu’on a jugé digne d’être dépositaire de notre savoir.
– Comment se connecter à la PVV ? Tout simplement grâce à la méditation pleine conscience, combinée aux vibrations du vivant. Ici, un iguane.
Philippe a ouvert la bouche pour protester. Je ne l’ai pas laissé parler.
– Je te demande uniquement de te souvenir de la pertinence de mes analyses ces derniers temps. Et de te rappeler combien nous ne savons rien sur le monde. Combien tout reste à découvrir, en témoignent les dernières avancées de la physique quantique, des ondes alpha, même…
Philippe m’a regardée, incrédule.
– Tu plaisantes ?
– Est-ce que ce lieu a l’air de plaisanter ? ai-je dit en balayant de la main la salle jonchée d’œuvres d’art et de coussins. Est-ce que mes résultats plaisantent ?
– Toutes ces structures bizarres ?
– Ce sont des œuvres d’art favorisant le climat de méditation. C’est secondaire, ça. Je les ai apportées pour voir si j’augmentais ma capacité de couplage avec la Poésie vibratoire du Vivant.
Capacité, couplage, c’étaient des mots qu’il comprendrait, que nous utilisions souvent dans le domaine de l’électricité.
– Et alors ?
– Eh bien, l’amélioration est marginale.
Marginal, idem, c’était un mot qui lui serait familier. J’allais arriver à quelque chose, j’en étais sûre.
– Tu aurais dû nous en parler.
– Vous n’auriez jamais accepté avant de savoir si ça marchait.
– Rien n’obligeait à installer tout ton attirail ici. Tu aurais pu méditer chez toi si c’est ce que tu veux faire.
– J’ai besoin d’être au cœur du réacteur.
Au cœur du réacteur, ça aussi ça lui parlerait. J’étais sur la bonne voie.
– De là à amener un lézard au bureau !
– C’est un iguane. Sais-tu que de nombreux bureaux favorisent maintenant la venue d’animaux domestiques pour réduire le stress des salariés ?
– Et cette salle ? Comment l’as-tu obtenue ?
– Personne n’y va jamais, quand nous n’y sommes pas, nous bloquons sa serrure.
Nous avons parlé encore longuement. Et je crois bien que j’ai réussi à le convaincre. Avec Benjamin, ça n’aurait jamais marché. Mais Philippe, c’est autre chose. J’ai toujours senti qu’il avait un truc spécial.
– Vous continuez quelques semaines et on voit ce que ça donne. Vous n’en parlez à personne d’autre, ce serait trop long à expliquer. La prochaine fois que vous vous plantez dans une analyse, on arrête tout.
– Génial ! Tu ne le regretteras pas, je te le promets.
– Attends, j’oubliais. Ces gens qui étaient là ? Il y avait l’original en robe de chambre, chargé de communication technique ou de je ne sais quoi, qui nous avait parlé de Nietzsche. Qu’est-ce qu’il fichait là ? Et la grande rousse, elle travaille chez Vega Énergie ? Je ne l’avais jamais vue.
– Ils m’aidaient à prendre soin de Robert. Ce sont des prestataires avec qui j’ai sympathisé.
– Ça, ce ne sera plus possible. Cette affaire ne doit pas s’ébruiter, tu gardes le lézard et tout ton barda si tu veux, mais que personne d’autre ne s’en mêle. Allez, file, avant que je ne change d’avis !
Je suis ressortie de la salle et me suis dirigée vers les locaux techniques. Personne. Où étaient-ils partis ? Madeleine était sans doute venue en camionnette. J’ai pris l’ascenseur vers le sous-sol. Je les y ai retrouvés, juste devant l’ascenseur, échevelés et inquiets. Madeleine avait pris Robert dans ses bras et le caressait doucement.
– On prend les mêmes et on recommence ! j’ai dit, euphorique.
Farid et Franck ont poussé des cris de joie. On s’est tous serrés dans les bras.
– Attention, nous a avertis Madeleine. Je vous laisse Robert car je n’ai pas réglé mes problèmes de voisinage, mais je compte sur vous pour être plus vigilants. Sa santé est fragile.
C’est ainsi que pendant plusieurs mois j’ai consacré officiellement la moitié de mes journées à méditer près de Robert et Franck, allongée sur un tapis moelleux, avec la visite régulière de Farid et Henri. Henri avait apporté un jeu d’échecs. Farid et lui enchaînaient les parties sous le regard bienveillant de Franck, qui s’était révélé un maître en la matière.
Lorsqu’un haïku d’analyse me plaisait particulièrement, je le calligraphiais sur un petit carton et nous l’ajoutions sur le mur, entre mes autres haïkus et mes collages. Plus le temps passait, plus je tenais à cette salle remplie de couleurs et de prédictions apocalyptiques, que j’imaginais comme une grotte silencieuse couverte de peintures témoignant du monde qui changeait.
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