La poésie des marchés
Épisode 5. Le bottin artiste de l’entreprise
Épisode 5
Le bottin artiste de l’entreprise
Il s’agissait du bottin artiste de l’entreprise. Grâce à ce bottin, j’espérais créer du lien dans nos existences séparées, adoucir un peu nos interactions professionnelles. Trop souvent nos échanges se résumaient à des comparaisons de chiffres et des critiques de tableaux Excel. J’en éprouvais une tristesse confuse, l’impression d’un rendez-vous manqué permanent.
Mon idée était simple : d’abord, prendre chaque employé en photo. Ensuite, discuter avec lui jusqu’à le connaître assez pour rédiger un haïku qui lui corresponde. J’y ajouterais un dessin à l’encre de Chine, une forme hybride combinant un objet en lien avec l’énergie et une représentation stylisée de l’employé. Par exemple, je me représenterais moi-même en une longue silhouette, bras levés vers le ciel, émergeant élégamment d’un puits de pétrole dans une gerbe de sang et de fleurs. Un peu comme ces femmes qui sortent des gâteaux dans Lucky Luke, vous voyez ?
Je rêvais que nous puissions ensuite offrir à chaque employé une carte de visite avec au recto son nom et au verso le haïku et le dessin. Il ne me restait qu’à convaincre Benjamin que ce projet était d’utilité générale. J’ai hélé Farid, qui regardait sur son écran le cours du gaz, une règle à la main pour déceler une tendance.
– Si je te dis 5-7-5, ça te dit quoi ?
Farid m’a regardée avec méfiance.
– Il y a peut-être une astuce.
– Essaie toujours.
– Deux accords de dominante et une septième ?
Il faut dire que Farid s’est mis au violon récemment, avec l’ambition de jouer la Chaconne avant janvier prochain. Il reste trois mois, c’est dire si ses week-ends sont remplis. Il nous montre souvent les cals sur ses doigts, pour nous impressionner. Forcément, ça en impose. À l’inverse, depuis que je me suis mise au jonglage, j’ai quelquefois eu des courbatures aux avant-bras mais aucun stigmate visible. Henri dit que c’est là qu’on voit toute la différence entre un loisir noble et un plaisir superficiel. Lui-même a une cicatrice sur le genou, vestige d’un temps où il skiait tellement qu’il aurait pu devenir professionnel si sa mère l’avait laissé faire. Je lui ai donné l’indice clé :
– Pense littérature.
Puisque Farid ne trouvait pas et que le temps pressait, je lui ai expliqué, ainsi qu’à Benjamin et Henri qui revenaient de réunion, que 5-7-5 c’était le nombre de pieds d’un haïku en français, et qu’il y en aurait dans le bottin. Autrement dit :
– Con-ci-si-ion et ryth-me, j’ai scandé en sept syllabes.
Puis j’ai lu : « Poème classique japonais de dix-sept syllabes réparties en trois vers (5, 7, 5), permettant de noter les émotions, le moment qui passe, et qui émerveille ou qui étonne. »
Henri ne connaissait pas le principe, et la définition lui a bien plu. Puisqu’ils étaient courts, on pouvait en lire plus dans le même temps, et c’était un avantage non négligeable par rapport à de la poésie classique.
Hortense est arrivée, de retour d’une réunion sur les marchés dérivés. Elle a déposé son cahier et son ordinateur sur son bureau et s’est assise à sa place.
– Qui a utilisé ma chaise ? s’est-elle enquise, soupçonneuse. La hauteur a été modifiée.
– Je crois que c’est Benjamin, quand il a revu les slides de Farid.
Le bureau d’Hortense est contigu à celui de Farid, lui-même en face du mien. Hortense a pesté à mi-voix, car Benjamin, dont le bureau est dix mètres plus loin, a une bonne oreille.
Hortense était la candidate idéale pour inaugurer mes haïkus, car elle n’était pas au courant du projet. Ça me permettrait de tester si je devais aborder le haïku en amont ou en aval de l’entretien.
– Un café ? j’ai essayé de prendre une voix douce et réconfortante.
J’ai toujours l’impression que je dois me faire pardonner quelque chose, quand j’interagis avec Hortense. Pourtant, il n’y a rien qui bloque entre nous, rien de plus qu’une divergence de vues sur la marche du monde. Elle a déposé son ordinateur et saisi sa tasse immaculée. On oublie souvent de la prévenir quand on va au café et cela lui fait de grosses journées, mine de rien.
Dans le couloir nous avons croisé Philippe en élégant col roulé noir. Il avançait tête baissée en pianotant sur son smartphone.
– Situation dangereuse, j’ai dit pour plaisanter, et pour montrer que j’avais été attentive au séminaire sur la santé et la sécurité au travail.
Il a relevé la tête et m’a souri. Les sourires de Philippe sont rares. Emplie de fierté, j’ai continué la tête haute dans le couloir. Ne se pouvait-il pas, tout compte fait, que je sois à ma place dans cette grande entreprise énergétique ?
Hortense s’est juchée sur le tabouret face à la machine. Tandis que le café coulait, j’ai détaché l’affichette qui nous demandait d’être vigilants car un accident de plain-pied, lié à un dossier rangé à même le sol sur une voie de passage, s’était produit la semaine précédente. Henri faisait collection de ces affichettes. Elles étaient de plus en plus difficiles à trouver depuis le déploiement des actions de sensibilisation sécurité sur notre site.
C’était le moment. J’allais commencer par une question brise-glace :
– Comment s’est passée ta semaine ?
Ça n’a pas pris comme je voulais. Elle m’a rappelé qu’on était mardi. Mais je ne me suis pas découragée, car la persévérance est l’apanage des plus têtus, comme je me répète souvent.
– Si tu devais choisir une couleur, ce serait laquelle ?
Hortense s’est penchée vers le panneau en métal du distributeur, scrutant ses racines dans le reflet.
– Je trouve assez malvenu de me faire cette remarque, attendu que je n’ai pas eu une minute à moi depuis que Paul est né. La grossesse a été épuisante et j’ai quelques cheveux blancs depuis, mais tu ne peux pas le savoir bien sûr, que c’est épuisant.
L’avantage avec Hortense, c’est qu’elle n’a pas peur de rentrer dans le vif du sujet. J’ai préféré enchaîner, car il me fallait encore un peu plus de matière. J’ai essayé avec des questions plus fondamentales :
– Est-ce que tu aimes les prix de l’énergie ? Et si tu devais choisir un combustible fossile par exemple, lequel prendrais-tu ?
– Je te rappelle que je suis responsable des analyses sur le gaz en particulier, et je n’ai pas l’intention de changer, si c’est ce que tu me demandes.
Hortense a vidé son café et s’est levée. Nous sommes retournées à notre bureau, où elle a commencé à taper très fort sur son clavier. J’ai senti que je ne pouvais pas en demander davantage et que je devrais me débrouiller avec les informations glanées. J’ai relu les règles de création des haïkus, il fallait des références à la nature, aux saisons, des images simples. D’un jet, car il fallait de la spontanéité, précisait la définition, j’ai composé celui d’Hortense :
Des cheveux d’hiver
Gaz logé dans les entrailles
Force dans les doigts
Je l’ai recopié au Stabilo vert, en soignant mon écriture, puis j’ai déposé le papier sur le bureau d’Hortense, en lui disant que j’avais fait un poème à partir de son interview. Hortense a saisi la feuille et, sans même le lire, m’a reproché d’avoir fait un poème à son insu, ce qui s’apparentait à une violation de personnalité. Et qu’il était sans queue ni tête, a-t-elle ajouté après l’avoir lu.
Pour ce premier essai, le résultat était décevant. Il était déjà tard, j’ai préféré partir. La journée était encore passée en un clin d’œil. Sur le chemin, j’ai croisé Philippe à nouveau. Après les portillons, Hervé de l’accueil nous a souhaité une bonne soirée. Nous avons descendu les marches, une par une et avec précaution, car elles étaient luisantes de pluie.
Tout en bas, contre la rampe, au niveau de la bordure du gazon, se trouvait un homme, allongé, recouvert d’une veste molletonnée kaki. Il semblait dormir, en chien de fusil. Il ressemblait à un chasseur. Ses cheveux étaient rassemblés en dreadlocks nouées par des élastiques roses. La couleur candide de ces élastiques contrastait avec sa veste et me le rendait sympathique.
Philippe a regardé sa montre.
– Il est 19 h 10, il m’a précisé, je file.
Je suis restée debout en bas des marches : 19 h 10, c’était tôt pour dormir. D’ailleurs, il n’y a pas d’heure pour dormir sous la pluie.
C’est parfois embarrassant comme la vie vous tombe dessus alors que vous avez faim et que vous savez qu’il vous reste de la croziflette de la veille dans le frigo. Mais j’ai senti un haïku qui venait, alors j’ai sorti le carnet et j’ai écrit :
Chassé sous la pluie
Il dort. Si les gouttes pleurent,
Ses cheveux sourient
Ce n’était pas un haïku rigoureux. Il manquait la saison, quoique la chasse soit une activité saisonnière, donc je pouvais espérer m’en sortir ainsi. Cela dit, les hommes seuls qui dorment à toute heure sous la pluie sont certainement chassés en toute saison.
Voilà que j’avais honte. Le type dormait toujours et je venais de lui écrire un haïku à son insu. S’il ne le savait pas, c’était peut-être moins grave. C’est en tout cas ce que disait Benjamin lorsqu’il retirait son alliance avant de se rendre aux soirées d’entreprise, mais je me méfiais de moi. Comme dans la nouvelle de Poe où le coupable finit par crier haut et fort le meurtre qu’il est le seul à savoir avoir commis, je pouvais être certaine que le haïku volé me tarauderait la nuit, venant fragiliser mon sommeil hésitant.
Je me suis accroupie. Peut-être pouvais-je le lui murmurer dans son sommeil ?
– Chassé sous la pluie, j’ai chuchoté en m’approchant de son oreille.
J’ai eu le souffle coupé par l’odeur d’essence qui se dégageait de lui. La pluie coulait dans mon col. L’homme a gémi. Il s’est relevé, prenant appui sur un bras. Je voyais son visage maintenant, une barbe brune, des fossettes à la commissure des lèvres. Il voulait de l’eau, c’était drôle de la part d’un homme aussi humide. Je n’avais rien sur moi. J’ai avisé Hervé en haut des marches, il lui a donné sa bouteille.
– Ça va mieux, a dit l’homme après avoir avalé trois grandes lampées.
Il avait les yeux sombres, avec une drôle de lueur, presque malicieuse. Je me demandais si le moment était venu de lui dire pour le haïku.
– Vous aimez la poésie ?
Sur sa barbe, les gouttes de pluie se mélangeaient avec l’eau qu’il buvait. Il a haussé les épaules.
– Tenez, c’est un petit poème pour vous, ai-je dit en lui tendant le papier.
Je me sentais parfaitement ridicule.
– Je m’appelle Lucie, j’ai ajouté.
Il a tendu la main et attrapé la feuille en me dévisageant. Je suis partie et j’ai laissé la pluie goutter sur lui en espérant qu’elle ne tremperait pas le papier avant qu’il puisse prendre connaissance du haïku volé.
Le lendemain, Farid m’a proposé de m’aider pour l’écriture du haïku d’Henri. Nous avons filé à la cafétéria, avant la réunion d’équipe. Le mercredi la journée est dense et les réunions s’enchaînent. Celle de l’après-midi est une réunion transverse stratégique que nous ne pouvons pas manquer quand nous sommes là, c’est pour cela que dans la mesure du possible j’essaie de poser des jours de congé le mercredi. Des syndicalistes distribuaient des chocolats roses avec des tracts. J’en ai pris un et nous nous sommes installés dans notre coin, au fond, la table collante.
– Henri est un homme simple et bon, j’ai commencé. Ce qui évoque une douceur sucrée comme du chocolat, par exemple. Ou le parfum d’une fleur. Quelque chose de simple, une joie évidente.
– Des pétales de rose ? a proposé Farid.
– Cinq syllabes, ça fonctionne.
Je l’ai écrit sur le tract.
– Il ne faut pas oublier qu’il est passionné de sport, a continué Farid, qu’il y consacre beaucoup de temps.
Nous nous sommes rappelé le sourire d’Henri quand il avait réussi à afficher Roland-Garros sur le grand écran de l’open space, à la place des prix. Nous avions tellement d’anecdotes sur lui. J’ai repensé à l’autocollant, I love NY, qu’il avait mis sur sa caisse à outils pour que sa femme ait davantage envie de bricoler. Depuis, j’avais trouvé un autocollant identique et je l’avais collé sur sa souris, pour l’encourager au travail. J’ai résumé en un jet :
Pétales de rose
La lucarne illuminée
Cœur sur la souris
C’est à cet instant que je me suis aperçue que l’exercice était ardu. Non, impossible de résumer Henri à ce haïku. Je me rappelais ses bras poilus, sa carrure de rugbyman et sa voix rugissante. Il était simple et bon, mais peut-être qu’enfermer quelqu’un dans dix-sept syllabes est impossible, après tout. Mieux valait renoncer. Farid n’avait pas d’avis, mais nous étions déjà en retard pour la réunion d’équipe. J’ai pris mon calepin et barré le bottin artiste de ma liste. À côté, pour conclure, sans respect des règles artistiques du haïku, mais dans leur triste respect métrique, j’ai écrit d’une traite :
Une réunion
Encore une autre, toujours
Ainsi les jours passent.
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