La poésie des marchés
Épisode 2. L’appel à projets innovants
Épisode 2
L’appel à projets innovants
Benjamin nous a fait signe de le rejoindre dans son bureau pour qu’il nous explique. En résumé, l’appel à projets était ouvert et il comptait sur nous. L’entreprise lançait un challenge innovation : pendant trois semaines, tous les salariés pouvaient réfléchir à des projets innovants pour améliorer le fonctionnement de l’entreprise. Les projets seraient évalués par le comité innovation, que Benjamin avait réussi à intégrer. Les cinq projets présélectionnés par le comité seraient soumis au vote des salariés. Les gagnants verraient leur projet mis en place et recevraient un téléphone portable pour leur usage personnel ainsi que des billets pour visiter les égouts de Paris. On pouvait concourir seul ou en équipe, de trois personnes maximum.
– Quelle est la marque du téléphone ? a demandé Henri.
C’était un iPhone dernière version.
– Qu’est-ce qu’on entend par améliorer le fonctionnement de l’entreprise ? a demandé Farid, parce qu’il trouvait qu’elle fonctionnait quand même déjà bien.
Hortense a resserré son chandail rouge autour d’elle en pinçant les lèvres. Benjamin s’est levé avec les deux mains appuyées sur le bureau et nous a regardés tour à tour. Farid a baissé les yeux. Moi j’oublie toujours. Il y a quelques semaines, nous sommes tombés sur le guide du parfait orateur que Benjamin a reçu à sa dernière formation manager. Le guide conseillait « Regardez tour à tour chacun de vos interlocuteurs dans les yeux, pendant quelques secondes ». Depuis, nous nous efforçons de rendre l’exercice plus stimulant en regardant partout sauf vers Benjamin lorsque c’est notre tour d’être scruté. L’idée, c’est de le mettre en situation de progrès. Puis il a dit :
– Je veux que le projet gagnant soit porté par quelqu’un de l’équipe. Je compte sur vous. Au boulot !
Avec Henri et Farid on allait s’associer, et gagner ce téléphone. Mais il était bientôt midi, et nous avons préféré prendre des forces avant de nous lancer dans la bataille. Nous nous sommes dirigés vers la cantine, conquérants et solennels. Nous avons traversé la grande verrière ensoleillée, bordée de fauteuils accueillants sur lesquels personne ne s’assoit jamais. Je leur ai jeté un regard soupçonneux. Quand j’étais venue passer mon entretien d’embauche ici, ces fauteuils avaient contribué à me convaincre que Vega était une entreprise où il faisait bon vivre. J’avais découvert par la suite qu’ils étaient purement décoratifs. À chaque fois que j’avais essayé de m’y asseoir, l’hôtesse d’accueil était venue me voir en me demandant si j’avais un problème.
Vers 13 heures, nous nous sommes installés dans une petite salle à l’écart de l’open space, pour éviter les oreilles indiscrètes, et nous avons commencé à partager nos idées. Henri avait apporté les chocolats de Farid, et Farid les marqueurs noirs, mais ceux qui s’effacent, pas comme la fois où on jouait au pendu et que le mot CRÉTIN est resté affiché toute la journée en attendant qu’on recolle un double de tableau blanc adhésif. Il se tenait debout près du tableau, marqueur débouchonné, prêt à noter nos fulgurances.
– Je vous écoute, il a dit, après cinq minutes de silence pendant lesquelles nous avons terminé les chocolats avec Henri.
– Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose à faire avec les drones ?
Henri avait regardé la veille une émission sur les drones utilisés pour aider les arbitres de foot en prenant des vidéos aux meilleurs endroits sans déranger les joueurs. Farid a inscrit « DRONES » en haut du tableau.
– Mais pour quelle application ? j’ai demandé. Parce que les innovations pour les innovations, c’est le meilleur moyen de construire des usines à gaz et de réinventer l’eau froide, j’ai précisé en me rappelant mes cours de stratégie et innovation.
Ils ont reconnu que c’était un bon point.
– Commençons par lister ce qui dysfonctionne, a proposé Farid.
On s’est exécutés. Au début c’était difficile mais un dysfonctionnement en appelait un autre et par association d’idées on a commencé à identifier un bon paquet de problèmes. Ça commençait par la queue à la cantine. Elle serait aisément résolue par l’ajout d’un stand salade bio pour ceux qui font un peu attention. En proposant une file alternative, cela réduirait le débit des files steak-frites et plat du jour, et on pouvait même espérer qu’elle inciterait les plus pressés des salariés à opter pour la file salade, si toutefois celle-ci était bien conçue, a précisé Henri, car c’était toujours le risque avec les stands en libre service. Pour ceux qui font attention, pourquoi ne pas avoir une salle de gym, comme dans l’entreprise de la femme d’Henri ? De là nous avons pensé à Benjamin, qui est très sportif. Le dysfonctionnement, en ce qui le concernait, était que son bureau était trop près du nôtre. Ça nous empêchait de nous concentrer quand il parlait au téléphone. Puisqu’on parlait de téléphone d’ailleurs, ne pourrait-on pas changer nos anciens modèles pour les remplacer par des téléphones Bluetooth intelligents, dont chaque salarié pourrait choisir la couleur qui lui conviendrait le mieux ? Cela permettrait d’égayer un peu les open spaces. Les téléphones ne dysfonctionnaient pas en tant que tels car on pouvait les utiliser pour passer des appels, a remarqué Farid.
Mais est-ce qu’être laid, c’est dysfonctionner ? Ça dépend si on parle d’une œuvre d’art ou d’une caisse à outils, a dit Henri, même s’il existe des boîtes à outils très jolies. La femme d’Henri, d’après lui, se mettait plus volontiers au bricolage depuis qu’il avait collé des gommettes I love NY sur la caisse à outils. Selon Farid, il aurait fallu de toute façon se mettre d’accord sur ce qu’était la beauté, or on en avait tous des visions différentes, à considérer le tee-shirt qu’Henri portait ce jour-là. Tout sauf l’apparence physique, j’ai répété la règle de nos discussions et j’ai pris le feutre à mon tour, dont je sentais bien qu’il donnait du poids à ma parole.
À cet instant Benjamin est entré dans la salle avec des yeux furibonds car Isabelle attendait l’analyse de prix. Je m’en suis souvenue, c’est vrai que je m’étais arrêtée au milieu des débats de l’Opep. Farid a pris en photo le tableau blanc avec son téléphone – ça rendrait mieux si on avait déjà l’iPhone XX qui est pourvu de l’appareil photo Lumix Pro, il a précisé –, mais c’était surtout pour le contenu de toute façon. Nous avons effacé le tableau pour protéger nos idées. Il faut dire que la semaine précédente nous avions eu une formation sur l’intelligence économique et la protection des données, et c’étaient des histoires à vous faire froid dans le dos. « Vigilance constante », nous avait dit le formateur, ancien agent de la DGSE, tandis que, montrant du doigt un point imaginaire situé sur le mur en face, il fauchait à Farid intrigué le cahier sur lequel figuraient toutes ses notes de la journée.
Le lendemain, nous nous sommes retrouvés très tôt à la machine à café. Ni Henri ni Farid n’avaient bien dormi, l’esprit occupé par les nombreux dysfonctionnements que nous avions listés. Leur importance les frappait maintenant tellement qu’ils n’arrivaient plus à les oublier. C’est tout de même fou d’avoir vécu si longtemps sans le voir, comme disait cette femme à qui l’on venait de faire remarquer le tic de langage de son mari. Retourner à la cantine risque d’être au-dessus de mes forces, disait Henri, je ne peux plus voir cette file interminable alors qu’il suffirait d’ajouter un stand salade. Farid redoutait le prochain appel de Benjamin, qui combinerait le dysfonctionnement du téléphone filaire et celui du niveau sonore de Benjamin, mais se rassurait en pensant que Benjamin était en réunion toute la matinée.
Moi-même, cette séance de brainstorming ne m’avait pas laissée indemne et j’avais rêvé d’innovation. J’étais dans un amphithéâtre aux bancs en bois terne et usé qui ressemblaient à ceux de mon école d’ingénieur et je présentais à une foule agressive mais bien peignée et habillée en costume-cravate ma plus récente invention. Il s’agissait d’une disloupe panoramique, fabriquée entièrement à partir de matériaux de récupération. Elle permettait de voir le monde de manière déformée, à l’abri des perspectives classiques, et fournissait ainsi un moyen concret de voir « out of the box ». J’étais sous le feu de vives critiques car on me rétorquait que pour « penser out of the box » il n’était point besoin de « voir out of the box » et que, par conséquent, ma disloupe était pour le moins superflue, si ce n’est contre-productive. Mon réveil avait sonné au milieu d’un débat philosophique dans lequel j’avais été entraînée malgré moi, qui consistait à déterminer si la vision précédait la réflexion, une question dont, à la réflexion, je ne voyais pas du tout ce qu’elle voulait dire.
En voulant s’accouder sur la table, Farid a mis sa manche dans le café qu’Henri venait d’y renverser. Tu ne pourrais pas faire attention ? il a dit, et Henri a essuyé le reste du café avec son avant-bras, puis il lui a tapoté le dos pour le consoler. Les bras d’Henri sont particulièrement poilus, il les appelle « mes petites balayettes portables » et d’après lui c’est en partie grâce à ces attributs que sa femme est tombée sous son charme. Pour laisser ses balayettes apparentes, et parce qu’il a toujours chaud, il porte des tee-shirts été comme hiver, ce qui exaspère Farid, très pointilleux sur le style.
J’ai senti que la conversation allait dévier et j’ai remis le sujet de l’innovation sur la table. Farid et Henri avaient progressé dans des directions différentes. Henri avait passé la soirée à consulter des sites de vente de drones en réfléchissant à la manière de les utiliser pour solder au moins un des dysfonctionnements de manière technologique et innovante. Pour le moment, son idée était d’avoir à disposition un drone que nous aurions dirigé vers Benjamin lorsqu’il parlait trop fort au téléphone. Benjamin, mis dans la confidence du signal, aurait alors compris qu’il devait baisser un peu le ton. Mais ne serait-ce pas contre-productif en terme sonore ? Car un drone pouvait aussi être bruyant, c’était presque certain que nous n’aurions pas les moyens d’acheter un de ces drones furtifs que l’armée américaine employait. D’ailleurs même ces drones furtifs devaient faire du bruit, c’était plus rapport aux radars que rapport au son qu’on disait qu’ils étaient furtifs, a remarqué Henri.
Farid, lui, avait planché sur cette histoire de concentration. Le dysfonctionnement qu’il avait retenu était le niveau sonore et irrégulier dans l’open space, qui nuisait à la concentration, donc à l’efficacité, donc à nos primes de fin d’année, CQFD. Farid avait d’abord pensé à des casques antibruit, mais c’était incommode et Henri qui se met du gel sur les cheveux n’était pas séduit, car le casque aplatit les mèches, et une fois que le pli est déformé, c’est fichu.
Farid avait ensuite envisagé l’installation d’objets antibruit dans l’open space : il s’agirait d’ajouter de la matière textile sous forme de poufs, de coussins et de voilages, pour accentuer l’absorption du son. Là où c’était astucieux, c’est que rien ne nous empêcherait d’utiliser ces poufs et coussins pour nous asseoir dessus, notamment à l’heure de la sieste, et c’était deux innovations pour le prix d’une. Deux innovations pour le prix d’une, ça plaisait bien à Henri, qui achète régulièrement en vente privée des objets dont il n’a pas l’utilité pour le plaisir de savoir qu’il les a eus à moitié prix. Mais nous avions de strictes normes pour le mobilier. Nous n’aurions droit qu’à des poufs qualifiés ignifuges, donc à un catalogue restreint de teintes et de textures. Je craignais aussi que Benjamin ne voie d’un mauvais œil ces accessoires de détente, lui qui avait déjà passé des nuits entières sur un voilier en ne dormant pas plus d’une heure, par tranches de dix minutes.
Nous nous sommes interrompus car l’heure tournait, et nous avions quelques analyses sur la planche.
À la cantine, nos idées ont convergé : pourquoi n’installerions-nous pas de gigantesques haut-parleurs pour diffuser un bruit de fond de type ondes alpha ? Ce son nous aiderait à nous concentrer en masquant les voix irrégulières. Car la concentration, c’était une histoire de fréquence. Parfois un bruit sonore mais homogène est plus supportable qu’un bruit irrégulier et aigu par exemple, a illustré Farid.
– En bonus, a dit Henri, nous pourrons utiliser les haut-parleurs pour écouter les matchs.
Quand c’était Roland-Garros, nous diffusions les matchs sur les grands écrans où figuraient d’ordinaire les prix du gaz et du pétrole, mais le son était très faible, presque inaudible.
Henri a trouvé un article de Science & Vie, « La fin des insomnies, des résultats prometteurs », qui s’appuyait sur une étude du Massachusetts Institute of Technology.
Le lendemain, nous avons terminé le dossier. Il se composait d’une diapositive d’explication, qui avait pour titre :
DU BRUIT CONTRE LE BRUIT
Cette diapositive présentait le contexte et la problématique, précisait la solution que nous avions retenue avec trois avantages (modularité, efficacité, technicité), et comparait cette solution avec l’alternative du drone signal, dont nous détaillions trois inconvénients (sécurité, consommation d’électricité, spécificité). Suivait un plan de l’open space sur lequel nous avions dessiné où nous positionnerions les enceintes, il y en avait cinq avec connexion Bluetooth. Cela permettait d’éviter le risque sécurité lié aux fils qui courent dans l’open space. L’avant-dernière diapositive présentait le chiffrage du projet, que nous avions complété par l’estimation du manque à gagner lié à la baisse de concentration dans l’open space, estimation prudente. Sur la dernière diapositive figurait l’image libre de droits d’une jeune femme zen qui méditait avec un sourire angélique devant son ordinateur.
Heureux et fiers, nous avons envoyé le dossier à la boîte mail du concours innovation et nous avons croisé les doigts.
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