La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 4 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 3. Une question de soleil

Épisode 3

Une question de soleil

 

Il fallait maintenant attendre.

– Attendre, c’est un art, a dit Farid en se carrant dans son fauteuil, les bras étirés.

Depuis une semaine, il laissait pousser sa moustache. D’après ses calculs, elle aurait atteint la taille requise pour la finale du concours innovation, si nous étions sélectionnés. Ça ne te grandira pas, avait commenté Henri, mais c’est vrai que ça te donne du cachet.

J’ai ouvert en grand le vantail qui donne sur le couloir, pour évacuer l’odeur de vernis à ongles. Le patron de la division Asie, dont le bureau est le plus proche, est venu renifler par ici. Je lui ai proposé un cannelé. Car la semaine commençait bien, Henri avait rapporté des cannelés de chez sa tante à Bordeaux.

Henri, pourtant, avait l’air soucieux.

– J’ai un moment, si tu veux discuter, ai-je proposé.

Ce serait l’occasion de différer le début de mon travail sur les prix du quota de CO , ce qui n’était pas pour me déplaire. Avec Farid, nous l’avons 2

suivi dans la salle café. J’ai posé les cannelés sur la table haute. Le coffret rouge Baillardran brillait sous les néons blafards et me mettait l’eau à la bouche. J’ai dénombré discrètement les cannelés restants, il y en avait sept. Je pouvais espérer en manger trois, voire quatre : connaissant Henri, s’il les avait apportés, c’est qu’il n’aimait pas beaucoup ça. Nous nous sommes juchés sur les tabourets blancs.

– Je vais être bref, il a dit. J’ai appris ce matin, en relevant mon courrier, qu’un immeuble sera construit juste derrière le mien. Ma femme a discuté avec les voisins, ils sont formels. Jusqu’au deuxième étage, l’immeuble empêchera le soleil d’arriver directement dans les appartements. No more sun – Henri parle souvent anglais quand il est ému –, no more sun pour nous qui sommes au premier. Je suis sur les nerfs !

Les cannelés étaient délicieux. J’en ai attrapé un deuxième tout en digérant l’information. J’étais sincèrement désolée pour Henri. J’avais des idées très arrêtées sur le pouvoir du soleil, et il me paraissait invraisemblable qu’on puisse en être privé sans préavis. Farid s’est enquis de la réglementation sur le sujet. Henri n’était pas encore très renseigné, mais ce qu’il pouvait nous dire, c’est qu’il n’allait pas se laisser faire comme ça. Forte de notre collaboration sur le concours innovation, je leur ai proposé un brainstorming.

– Il y a sans doute des solutions. Je pense en vrac à des enceintes qui diffuseraient des ondes sonores pour perturber la construction, ou même à un recours juridique.

– Je ne crois pas qu’on puisse tout résoudre avec le bruit, mais je veux bien qu’on en reparle à l’occasion. Boys, je vous remercie. Ça tombe le jour de notre anniversaire de mariage, en plus. Holy shit !

Il s’est levé, les épaules basses, en emportant avec lui le reste des cannelés. Nous l’avons regardé parcourir le couloir, avec sa démarche d’ogre bourru aux baskets rutilantes. Henri avait besoin de nous, et nous allions répondre présent.

Il était 11 heures. Si je revenais à mon bureau, je risquais de tomber sur Benjamin qui me demanderait des nouvelles de mon analyse. Le plus simple était de filer directement au service juridique, pour y retrouver Séverine. Non seulement je devais relire un contrat avec elle, mais en plus le jeudi était le jour des viennoiseries au service juridique. Les cannelés m’avaient ouvert l’appétit. Le sucre, c’est comme la liberté, j’ai pensé, une fois qu’on y a goûté, on en veut toujours plus. J’aurais bien noté cette comparaison, mais je n’avais pas mon carnet sur moi. J’ai mis la phrase de côté dans mon cerveau et emprunté l’escalier vers le quatrième étage.

Contrairement à l’équipe Marchés, les juristes n’étaient pas dans un open space. Ils disposaient de bureaux individuels à l’ambiance feutrée. Si le métal, le verre et les écrans dominaient à notre étage et à celui des traders, l’étage des juristes était plus boisé, plus intimiste. Certains bureaux avaient des tables en bois, quelques-uns des tableaux sur les murs, parfois même des livres sur les étagères. J’aimais l’atmosphère de cet étage. Mais sa douceur n’était qu’apparente. Toutes les fois où j’allais la voir, Séverine croulait sous le boulot.

Elle m’a fait signe de m’asseoir sur le siège invité.

– Comment vas-tu, Lucie ?

– On fait aller, j’ai dit. Toujours un peu le pétrospleen, mais on vit avec.

Séverine a acquiescé distraitement, fouillant dans ses papiers à la recherche du dernier contrat que Benjamin lui avait demandé.

– Il avait dit que c’était pour hier, a-t-elle ajouté, l’air soucieux. Je l’avais pourtant sous la main il y a une heure à peine.

Pour me faire patienter, elle m’a proposé des croissants. Ce n’est pas de refus, j’ai dit, puis elle s’est demandé où je les mettais parce que j’étais toute mince, et j’ai répondu que c’est parce que j’étais grande que j’avais besoin de beaucoup manger. Nous avions cette même conversation un jeudi sur deux environ, c’était pour rire, une plaisanterie entre nous. Enfin… en voyant Séverine plongée dans ses papiers, j’ai soudain eu un léger doute. S’était-elle vraiment aperçue que nous rejouions cette scène à chaque fois ?

Séverine devait achever la relecture d’une dizaine de contrats pour la semaine prochaine alors que sa fille était malade. Elle risquait de rater son rendez-vous chez le médecin. J’ai mesuré une fois de plus combien les destinées peuvent être différentes à quelques étages d’intervalle. Pourquoi ne pourrions-nous pas nous en charger, de ces contrats, avec Farid ?

– Je veux bien, mais vous n’y connaissez rien.

J’ai rassuré Séverine : je ne m’y connaissais pas plus sur les sujets sur lesquels j’écrivais des notes à destination des traders et pourtant ils les lisaient et en redemandaient. Pourquoi ne pas procéder de la même manière pour ses contrats ?

Un document en particulier lui donnait du fil à retordre. Il s’agissait d’un contrat préparé par le service juridique de Verdita, une petite filiale qui s’était spécialisée dans la vente d’énergie renouvelable. Sur le conseil du service marketing, la filiale avait acheté une véritable éolienne. Cette éolienne serait un symbole, m’expliquait Séverine. Avec l’éolienne, Verdita montrerait qu’elle produisait véritablement de l’électricité renouvelable, qu’elle ne se contentait pas de la commercialiser.

Manque de pot, une association écologiste avait identifié un repaire de lézards à l’extrémité du champ. Elle s’opposait donc à l’installation de l’éolienne, qui risquait de perturber l’habitat naturel du lézard. La construction, qui aurait dû durer quelques mois, était ainsi reportée d’année en année.

Il s’agissait ici de relire le contrat prévoyant la mise en place d’un pierrier à lézards dans une zone annexe, située deux champs plus loin. L’accord engageait Verdita à surveiller le nombre et l’hygiène de vie des lézards pendant vingt-cinq ans et à garantir la présence d’un minimum de cinq lézards en période d’hiver. En cas de décroissance de la population, de fortes pénalités étaient prévues. En contrepartie, Verdita pourrait installer l’éolienne après une phase de test. Ce contrat avait été négocié par les contract managers les plus expérimentés, il ne restait qu’à vérifier quelques aspects réglementaires. Oui, je pouvais relire ce contrat sans difficulté. Je pensais à un ami, François, qui faisait lui-même partie d’une association écologiste. Il pourrait me donner un coup de main. Je l’ai appelé, il était disponible pour déjeuner vendredi prochain.

Séverine m’a remerciée, et je suis repartie sans oser lui demander de regarder le contrat pour lequel j’étais venue.

Je suis retournée au troisième étage en passant par l’escalier de secours pour prendre un peu l’air. De ce côté-ci, on n’apercevait que des immeubles, surplombés de quelques grues appartenant au chantier voisin. Il faisait gris et froid pour une matinée d’été. Seule éclaircie dans le paysage, là-bas, contre un hangar en bardage, un petit carré de pelouse sur lequel s’affairaient deux ouvriers en habit jaune fluorescent.

Avant que Benjamin ne revienne, j’ai expédié l’analyse sur les prix du quota de CO . 2

Le prix du quota de CO , d’ailleurs, vous voyez bien ce que c’est ? CO , 2 2 c’est l’abréviation du dioxyde de carbone, un des principaux gaz responsables du réchauffement climatique.

Le 1er janvier 2005, l’Union européenne a mis en place un marché de certificats de CO , espérant qu’il permettrait d’encourager progressivement 2

la réduction des émissions de CO . Le principe ? Les industriels qui 2 émettent du CO avec leurs activités doivent détenir autant de certificats de 2

CO qu’ils en ont émis. Un certificat, un quota, c’est un tampon 2

électronique en quelque sorte. Ces certificats sont vendus ou cédés par les gouvernements, via des enchères ou des allocations gratuites. Ensuite, ceux qui polluent peuvent se les revendre, les échanger, sur ce marché. Puis chaque année, on calcule la somme de leurs émissions de CO sur l’année 2 précédente, et ils doivent présenter des certificats de CO pour toutes les 2 tonnes de CO qu’ils ont émises. Comme dans tous les marchés, il s’établit 2

donc un prix pour ces quotas, qui reflète, en théorie, l’équilibre entre l’offre et la demande. L’idée était bonne : plus le prix de la tonne de CO serait 2 élevé, plus les industries polluantes se tourneraient vers des solutions moins émettrices, car ça leur reviendrait moins cher en certificats. Mais ce système a d’abord été un fiasco retentissant : le prix de la tonne de CO s’est fixé à 2 un niveau très bas, en dessous de 10 euros la tonne, ce qui est bien trop faible pour constituer une incitation pour les pollueurs. Pourquoi un tel prix ? Parce qu’il y avait beaucoup trop de certificats émis par rapport à la pollution concernée par ce marché. L’Union européenne a alors voté de nouvelles mesures pour réduire les certificats mis en circulation. Laborieusement, ces mesures, dont la création de la Réserve de stabilité du marché, ont permis de rehausser le cours du quota de CO . Depuis 2019, il 2 grimpe sans cesse, et en septembre 2021, il dépasse 60 euros la tonne. L’histoire continue, mais je vous en parlerai plus tard…

Une fois mon analyse terminée, je me suis attelée au contrat sur les lézards. L’engagement et les pénalités portant sur une espèce particulière de lézards, ils avaient mis des photos en annexe pour illustrer, et je les trouvais rudement mignons. Il fallait vérifier que les textes cités étaient bien exhaustifs et applicables. Farid n’était pas encore revenu. J’ai demandé conseil à Hortense. Connaissait-elle la réglementation relative à la protection de l’environnement ?

Hortense m’a informée qu’elle venait de terminer un dossier très compliqué sur le gaz, et qu’elle était donc très détendue et disposée à m’aider. Ensemble, nous avons passé une heure à recenser les lois, règlements et arrêtés applicables, pour les comparer avec ceux qui figuraient dans le contrat. Tout semblait en ordre.

Lorsqu’il est revenu de réunion, Farid nous a entendues parler de lézards. Je lui ai expliqué toute l’histoire de Verdita. Il s’est gratté le crâne, avec un doigt, comme il fait toujours quand il réfléchit, par peur d’avoir l’air vraiment intelligent, et m’a demandé :

– Est-ce que ça ne serait pas une bonne nouvelle pour Henri ?

– Précise ?

– Les lézards ont permis de décaler la construction des éoliennes pendant cinq ans. Tu te souviens de ce qu’Henri nous a dit ce matin ? L’immeuble qu’ils vont construire juste derrière son appartement, et qui va masquer tout le soleil au point que sa femme veut déménager ?

– Il n’y a pas de lézards dans le terrain vague derrière son appartement.

– Il n’y en a pas, pour l’instant, a dit Farid.

Farid a toujours des idées originales. J’ai consulté le site de référence en la matière. Tous les permis de construire ne requièrent pas d’étude d’impact. Mais la surface des bureaux qui allaient être construits derrière chez Henri les classait dans la catégorie des permis de construire dont l’étude d’impact peut être requise, décision au cas par cas d’après l’annexe de l’article R122-2 du code de l’environnement.

Il fallait creuser sans tarder. Moi, je m’occuperais de trouver des lézards suffisamment rares. Farid allait solliciter une étude d’impact et sensibiliser la mairie à ce sujet.

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