La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 21 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 20. Une soirée au Pitch Project

Épisode 20

 

Une soirée au Pitch Project

 

Mais comment procéder ? Fonder une association écologique, ça ne s’improvise pas. J’ai appelé François, mon joker écologique. Lui avait participé à la création du Pitch Project, il saurait nous aiguiller.

– Venez jeudi prochain, pour la réunion mensuelle, a-t-il proposé. Vous verrez comment ça se passe !

La semaine s’est écoulée sans que nous ayons le temps de réfléchir dans le détail à notre projet associatif. Le jeudi, nous sommes partis tous les quatre, Franck, Henri, Farid et moi, pour assister à la réunion. Le QG du Pitch se trouvait dans une rue à l’arrière de la gare Montparnasse, au rez-de-chaussée d’un immeuble haussmannien.

Franck avait gardé sa robe de chambre verte et tout le monde nous regardait dans le métro. C’est curieux comme un peu de couleur et de fantaisie marque immédiatement les esprits. Nous nous sommes arrêtés au magasin bio, car François nous avait demandé d’apporter l’apéro.

– Tout sauf le vin biologique, a prévenu Henri.

Nous sommes ressortis les bras chargés de chips de betterave et de bouteilles de kombucha. François nous a ouvert la porte.

– Installez-vous, tout le monde n’est pas encore arrivé.

J’ai pris place dans le canapé, tandis que Farid et Franck s’installaient sur des petits coussins posés sur la moquette. Henri s’est approché du mur. Il était recouvert d’un long tissu beige, sur lequel étaient punaisées des cartes postales reliées entre elles par des flèches dessinées au marqueur noir.

– Ça, c’est la fresque du climat, a dit François avec fierté. C’est une sorte de jeu de société qui permet de pitcher efficacement la catastrophe climatique en cours. Et voici le plus important !

Il a attrapé un livre blanc posé sur une pile de livres semblables, à même le sol.

– Je t’en offre un. C’est le Pitch de transformation de l’économie française. Il rassemble toutes les mesures que nous proposons pour décarboner la France.

J’ai saisi le livre en le remerciant. Sur la couverture, une jeune femme en bonnet phrygien se retroussait les manches. Je l’ai feuilleté, il y avait beaucoup de texte, mais aussi quelques infographies et des graphiques. François me regardait, impatient d’avoir mon avis. Je l’ai félicité, c’était un sacré travail. Des milliers de bénévoles y avaient participé, lui-même y avait consacré des mois entiers, m’a-t-il dit en me montrant les chapitres qu’il avait coordonnés.

Je me suis juré de ne pas le découper pour mes collages, honteuse d’y avoir immédiatement pensé.

– Mais parlons plutôt de ton projet Robert Timon, a continué François. Ce dont tu pourrais avoir besoin, pour ton association, c’est d’une action fondatrice. Un buzz, un coup d’éclat, pour vous faire connaître.

Les membres sont arrivés les uns après les autres. Ils se sont entassés sur les poufs et les sièges. François a proposé de commencer.

– Bienvenue à tous les pitchers. Je vais ouvrir la séance. Je vois qu’on est de plus en plus nombreux.

– Où c’est qu’il est, le tire-bouchon ?

Un tire-bouchon a valsé à travers la pièce.

– Tu projettes ?

– C’est bon dans 3, 2, 1, top ! a dit le type derrière l’ordinateur, et le vidéoprojecteur s’est allumé.

– Nous allons d’abord vous présenter le rendu d’une étude menée avec quelques pitchers ici présents, sous l’égide d’Éric, notre vice-président.

François s’est assis à côté de moi, sur le vieux canapé. Éric était un petit type rondouillard, vêtu d’un costume gris clair et d’un nœud papillon bordeaux, qui gesticulait dans tous les sens et parlait en mangeant ses mots.

– Est-ce que vous vous y connaissez en moulins à vent ? a-t-il demandé.

– Non !

– Don Quichotte, a dit un autre.

– Le nombre de moulins à vent a crû d’une manière corrélée à la population au Moyen Âge, jusqu’à la Grande Peste. Elle a décimé toute l’Europe. Un instant clé. Terrible !

François s’était rapproché de moi. Il m’a chuchoté :

– Le problème avec Éric, c’est qu’il remonte toujours trop loin dans le contexte historique.

– J’ouvre le houmous, allez, a dit un type aux lunettes en écaille.

Éric l’a foudroyé du regard.

– Et les moulins à vent, donc, étaient à l’époque une des seules possibilités pour l’homme s’il voulait augmenter sa puissance technique. Sa capacité d’action.

Le type de l’ordinateur a passé la slide suivante, sur laquelle on voyait des courbes de croissance économique et de production de pétrole.

– Pas si vite ! Reviens à la slide introductive, merci.

Le type a remis la slide précédente mais il a appuyé une fois de trop, donc la slide de titre est apparue et Éric a levé les bras au ciel.

– On est pas aidés ! Allez, donc, mes moulins.

– Les moulins ! a dit celui aux lunettes en écaille.

– Ça donne soif, quand même. Donnez-moi un verre pendant que je parle, a dit Éric.

Le type de l’ordinateur est allé chercher un verre à la cuisine attenante car tous les verres étaient utilisés. Henri lui a emboîté le pas. Les autres écoutaient studieusement.

– J’en arrive au pétrole, continuait Éric. Pétrole, pétrole, qui nous occupe tous. Ce qu’on voit sur ces courbes, c’est que la croissance économique mondiale est absolument, strictement, définitivement, corrélée à la production mondiale de pétrole !

Il a levé les bras vers le mur et a vu que c’était toujours la slide d’introduction.

– Slide suivante ! Allez, allez !

L’homme aux lunettes s’est approché de l’ordinateur et a passé la slide suivante.

– Vous voyez, ici, a montré Éric en tendant le bras vers le graphe qui était apparu sur le mur. On a pris les données des World Energy Outlook de l’Agence internationale de l’énergie…

J’ai écouté avec attention. Je connaissais bien ces publications, qui comportaient des graphes multicolores que j’utilisais dans mes collages.

D’après Éric, chaque point du graphique représentait une année. En abscisse, la production de pétrole ; en ordonnée, le produit intérieur brut mondial. Il nous invitait à observer que ces points étaient parfaitement alignés. Cela signifiait que la croissance économique mondiale était corrélée à la production de pétrole. Les seules exceptions étaient les chocs pétroliers, qui avaient conduit à des investissements colossaux pour réduire la dépendance au pétrole, comme, par exemple, la construction de centrales nucléaires en France.

Le public s’est extasié. La plupart trouvaient l’alignement bluffant, mais attention, corrélation ne valait pas causalité, a souligné un grand dégingandé assis au fond. Éric a repris son explication. Si on regardait maintenant les nouveaux points sur la courbe – si l’on voulait bien lui passer la prochaine slide, merci –, on observait ce que l’AIE avait prévu pour le futur selon ses différents scénarios. Et ce qui était terrible, c’est que cela montrait bien qu’année après année, les scénarios de l’AIE étaient démentis et que la croissance économique restait sérieusement dépendante du pétrole. Et du gaz, a ajouté quelqu’un dans le public. Éric allait maintenant nous présenter la version dynamique de ce travail. Il a demandé au type de l’ordinateur de vérifier les haut-parleurs et d’appuyer sur Play.

Des notes de violon ont retenti dans la pièce, Éric a battu la cadence avec ses mains. C’était l’Adagio pour cordes de Samuel Barber. Surexcité et effaré, il a contemplé avec nous, sur le mur, l’avancée solennelle des points. Ces points étaient des symboles de notre aveuglement, l’illustration parfaite des promesses chimériques de l’AIE, qui continuait à prétendre que de petites politiques climatiques permettraient de se libérer du pétrole… Ridicules, ils étaient ridicules ! Chaque année la réalité démentait leurs espoirs, chaque année ils récidivaient ! Les réactions n’ont pas tardé dans la salle.

– C’est dingue !

– Ils exagèrent, à l’AIE !

– C’est politique, ils ne peuvent pas dire qu’on va dans le mur !

– Il n’y a plus de vin ?

– Si tu changes ta définition de la croissance économique, tu résous bien des problèmes, Éric.

– Moi je veux bien, a dit Éric, j’y travaille, mais va le dire aux électeurs.

– Si, j’en vois deux bouteilles au fond.

– Rien n’interdit d’inventer une croissance verte !

François s’est penché vers moi :

– La croissance verte, on n’aime pas trop ça, ici au Pitch. On est obligés de faire avec pour décrocher quelques partenariats… en réalité, on est convaincus que personne n’y croit. Mais il y a toujours quelques idiots qui sont là par hasard.

– On va lancer un autre groupe de travail, a dit Éric, pour évaluer les différentes hypothèses de croissance économique dans les scénarios majeurs : AIE, OCDE, IMF, WEC…

La liste des acronymes a duré un certain temps et bon nombre d’entre eux m’étaient inconnus.

François a jailli du canapé en attrapant un des livres et s’est adressé à tous :

– Pour retrouver l’espoir, rappelez-vous que nous avons, heureusement, notre PTEF ! Le Pitch de transformation de l’économie française, qui propose des solutions pour décarboner. Vous êtes tous invités à le lire – si vous n’avez pas participé à l’écrire –, et à l’offrir à vos proches. Et j’espère qu’il vous redonnera le sourire !

Quelques applaudissements ont retenti.

– Merci Éric, je reprends la main. On passe au suivi des projets pitchers.

Le type derrière l’ordinateur a passé la slide suivante, affichant un tableau avec des projets, des pilotes et des degrés d’avancement. Tout ça était parfaitement structuré.

– Un mot sur les projets Pitch ton zinc et Pitch la vie ?

– Ça avance bien, a dit l’homme aux lunettes d’écaille. On fera une présentation pour la mensuelle de juin.

– La mensuelle de juin, ce sera la séance de questions-réponses avec Jean-Côme, a dit François, faudra qu’on se recale.

– On en reparle.

– Je passe à la suite, alors, un point sur le bilan de la politique Territoire Énergie positive.

Un homme au look de consultant s’est avancé. Il avait une trentaine d’années, un costume élégant, des slides polies et une bonne élocution.

– Ce que montre notre étude, c’est que les budgets alloués lors de la mise en place de la loi pour les territoires zéro carbone n’ont pas servi à grand-chose. En matière de bilan carbone, soixante pour cent du budget n’ont eu aucun impact carbone.

Slide suivante.

– Bien souvent, les budgets ont été alloués à des projets qui comportaient seulement une infime part écologique. Par exemple, vous pouviez obtenir le budget pour rénover toute une école, l’équiper en matériel informatique, changer tous les jeux dans la cour. Je dis pas que c’est pas utile, mais ça n’a rien à voir avec l’écologie. Dans ce cas, si le projet incluait le changement des fenêtres pour du double vitrage, vous obteniez les subventions pour tout le reste des travaux.

J’ai regardé Henri, il lisait l’étiquette sur la bouteille de kombucha. Lire les étiquettes ou collecter les affiches, c’est souvent ce qu’il fait lorsqu’il entend des choses trop désagréables. Farid et Franck papotaient face à la fresque. Le consultant poursuivait la présentation. Lorsqu’il a eu terminé, François s’est avancé et a dit qu’on continuait avec un temps d’échanges libres. Il a redonné la liste des projets en manque de bénévoles, et a souhaité à tous une bonne fin de soirée.

Je me suis rapprochée de mon trio.

– Qu’est-ce que vous en pensez ?

– C’est dense, a dit Franck. Mais c’est pas pour moi. Trop de costards et d’hommes blancs.

– J’ai bien aimé Éric, a dit Farid. Et la mise en scène avec l’Adagio de Barber, c’était réussi.

– En tout cas, c’est inspirant de voir comment font les autres, a dit Henri. Dites, j’ai du mal à respirer, il fait trop chaud ici. Si on allait boire une bière et manger un steak ?

On est partis dans le petit bar d’à côté, après avoir remercié François pour l’accueil.

– Moi aussi, j’ai trouvé ça très intéressant, j’ai dit alors qu’on s’était installés autour d’un tonneau renversé. À mes yeux, ça confirme l’intérêt de notre association. Car dans cette salle, hormis le kombucha, et l’animation, j’ai trouvé qu’il n’y avait pas assez de Poésie vibratoire du Vivant.

– Ça manquait d’un temps de méditation autour d’un iguane, par exemple.

– Trop intellectuel, peut-être. L’homme est un corps avant d’être un esprit, a dit Franck.

– Nous, nous allierons l’intellectuel et l’art, et la vie.

– Ça sera moins déprimant. On a besoin de rêver, a dit Henri en caressant son ventre.

Nous avions la raison d’être de notre association. Défendre la Poésie vibratoire du Vivant, en entreprise comme sur la planète. S’inspirer de la résilience de l’iguane pour inventer des process et des manières d’être au monde plus apaisées, plus respectueuses. Robert en serait le symbole.

Il nous fallait maintenant une action fondatrice, l’équivalent de la fresque du Pitch, j’ai dit. De quoi lancer le mouvement, trouver des adeptes, et construire avec eux les bases d’une nouvelle civilisation.

– On pourrait écrire un manifeste.

– Ce sera absolument nécessaire, a confirmé Henri. Il faut que nos adhérents sachent ce à quoi ils s’engagent.

– On pourrait manifester devant l’Assemblée nationale pour réclamer la prise en compte du vivant ?

– Nous devons nous méfier, a remarqué Farid. Il ne faudrait pas que nous soyons confondus avec une association pro-vie tout simplement.

– Franck, tu pourrais peut-être nous faire une grande sculpture en forme de lézard ? On l’exposerait dans la rue de manière sauvage.

– Je ferme dans dix minutes, a dit le patron. Je vais vous encaisser.

On s’est quittés en se promettant de poursuivre le brainstorming. Franck est parti à pied, dans sa robe de chambre verte. Où dormait-il ? Est-ce qu’il allait rejoindre Linda ? Nous cherchions à résoudre des problèmes lointains mais lui, est-ce que nous l’aidions assez ?

En même temps, Franck ne demandait rien. Plus le temps passait, plus il semblait délicat de rappeler qu’il avait une situation différente de la nôtre.

Le lendemain, au café, Henri est arrivé avec une devinette :

– Qu’est-ce qui pollue et qui a suffisamment mauvaise réputation pour que nous puissions nous y attaquer sans nous mettre qui que ce soit à dos ?

– Les voitures ? j’ai tenté.

– Non.

– L’industrie du textile, a dit Hortense qui passait par là.

– Essaie encore.

– Benjamin ? a dit Farid. Il prend beaucoup l’avion.

– Mais non ! Les BANQUES, pardi ! a dit Henri en parlant très fort avec le ventre. Imaginez. Nous nous attaquons à une banque avec douceur et vie. C’est en voyant les nouveaux géraniums que ma femme a mis à la fenêtre que j’ai eu l’idée. Nous allons lancer une opération « Le vivant dans la finance ». Pour cela, je propose de recouvrir de fleurs, d’arbustes et de cœurs en peluche toute la devanture de l’agence de la BNN, celle qui est juste devant Vega.

– Les banques ne polluent pas, a dit Hortense. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fleurs ! Vous avez du temps à perdre.

– Les banques sont complices, Hortense, elles financent des activités polluantes, c’est la même chose.

– Pourquoi pas, mais je mettrai un masque pour rester incognito, car c’est l’agence où j’ai mon compte, a dit Farid.

L’après-midi, à la cantine, on a chiffré le coût de l’opération. C’est rudement cher, les fleurs et les arbustes. Je n’avais aucune envie de mettre mon seringa à contribution, déjà suffisamment ébranlé par l’hiver. Farid a trouvé sur internet une boutique à Saint-Ouen qui vendait des fleurs et des arbustes à moitié prix, mais ça restait cher, environ 5000 euros si nous voulions couvrir la surface ; sans compter le fait qu’Henri refusait que nous utilisions sa voiture – nous serions cagoulés et masqués, avec des tee-shirts verts sur lesquels nous aurions thermo-imprimé « Robert Timon ». Il nous faudrait donc aussi louer la voiture et fabriquer les tee-shirts. Toute l’opération allait nécessiter un financement.

– Une levée de fonds ? a proposé Farid.

C’était compliqué. Nous n’étions pas encore très connus.

– Quand nous aurons des adhérents, nous proposerons une cotisation. Pour l’instant, nous ne sommes que quatre, ça ne peut pas fonctionner.

C’est là que Farid a eu une idée géniale, comme il en a souvent.

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