La poésie des marchés
Épisode 15. L’atelier de lecture
Épisode 15
L’atelier de lecture
Au retour du séminaire, les marchés se sont calmés comme par magie. Les prévisions météo étaient formelles : les prochaines semaines seraient ensoleillées, les températures douces et stables. Les marchés de l’énergie en déduisaient que les consommations de gaz et d’électricité seraient modérées. Accalmie méritée. Les acteurs de marché arrêtaient de se battre pour acheter des électrons et du gaz supplémentaires. Tout le monde soufflait.
Pour l’atelier de lecture, j’avais rendez-vous au café La Source à 20 heures, le mercredi 9 décembre. Le café se trouvait juste à la sortie du métro La Tour-Maubourg, en face d’une fontaine sans eau, bordée de quelques bancs déserts à peine éclairés par les lampadaires du boulevard. Cette petite place discrète aurait été idéale pour accueillir les œuvres urbaines de Franck. Tristan m’avait informée la veille qu’il ne pourrait pas être présent. Mais que je ne m’inquiète pas, Sabrina assurerait l’atelier, je pouvais avoir toute confiance.
Je m’y suis rendue directement après le travail. Une dizaine de personnes étaient attablées au fond de la salle du restaurant. Quand je suis arrivée, le patron leur expliquait qu’ils étaient les bienvenus, comme chaque mois, à condition de consommer toutes les heures.
Une femme vêtue d’un pull-over rose s’est levée et l’a rassuré. Elle m’a fait signe de m’asseoir, j’ai pris place à sa droite. Elle a dit :
– Bonjour, je suis Sabrina, pour ceux qui ne me connaissent pas encore.
Un homme d’une soixantaine d’années en chemise blanche a émis une petite toux, pour montrer qu’il n’était pas concerné. Sabrina a continué :
– Tristan ne sera pas là ce soir, nous allons donc commencer. Je me présente succinctement. Je suis bibliothécaire, j’adore lire, et j’anime cet atelier en binôme avec Tristan depuis trois ans.
L’homme en chemise a ricané que le temps passait vite, en regardant autour de lui avec un sourire en coin. Il s’est repoussé à l’arrière de sa chaise, les mains derrière la tête.
– Enfin bon on n’y peut rien, il m’a glissé en levant les mains au ciel, quand il a vu que je le regardais.
– Je souhaite que cet atelier soit un lieu d’échange satisfaisant, dynamique et respectueux, poursuivait Sabrina. Je vais maintenant laisser la parole à Jacques.
Le patron, qui était resté debout derrière elle, l’a interrompue :
– Je vais prendre les commandes, comme ça ce sera fait !
Un homme a demandé un café, mais la brasserie ne servait plus de boissons chaudes à cette heure-là.
– Donnez-moi la carte alors, il a dit.
Ça a donné l’idée à d’autres de regarder la carte aussi, surtout ceux qui prenaient toujours la même chose et qui avaient soudain envie de changer. Mais il n’y avait pas assez de cartes pour tout le monde, donc le patron est parti en chercher. Une femme assise à l’autre extrémité du groupe a dit que ce n’était pas légal de refuser de servir des boissons chaudes, quelle que soit l’heure. Sa voisine n’était pas d’accord, une discussion a commencé de leur côté.
Le patron est revenu avec les cartes, il les a tendues à la cantonade mais personne n’en avait plus besoin.
– C’est bon moi j’ai choisi ! s’est exclamé un petit homme chauve vêtu d’un pull à carreaux rouges et noirs.
Le patron lui a demandé :
– Ce sera quoi alors ?
– Les dames d’abord, a dit le petit chauve, et le patron s’est tourné vers Sabrina, qui ne l’a pas vu car elle discutait avec l’homme en chemise.
Le patron a avisé une femme d’une quarantaine d’années en veste de cuir.
– Pour vous, madame ? il a dit en haussant la voix.
La dame a commandé une pinte de Leffe puis elle a soufflé à la femme à sa droite qu’on ne l’appelait pas madame habituellement. La femme à sa droite lui a répondu qu’elle faisait toute jeune en effet, elle lui a retourné le compliment, plus personne ne prêtait attention au patron.
– Vos commandes ! Je vais prendre vos commandes ! il a fini par crier.
Sabrina s’est tournée vers lui, doucement « Pour moi, ce sera un gin tonic ». J’ai pris une limonade, puis tout le monde a commandé chacun à son tour, jusqu’au chauve qui a dit comme ça :
– Ah on fait pas les femmes d’abord alors ! Eh bien d’accord on y va, eh bien on y va !
Là-dessus il a pris la carte en disant qu’avec tout ça il avait oublié ce qu’il voulait, il a mis quelques minutes à choisir, le patron a dit qu’il allait donc d’abord prendre la commande de sa voisine.
– Pour vous, madame ?
Au même moment, le chauve a demandé un verre de brouilly, mais le patron n’a pas compris puisqu’il s’était adressé à la dame.
– Ah finalement les dames d’abord, s’est interrompu le chauve. C’est ce que je vous disais de faire.
Enfin tout le monde a donné sa commande, et Sabrina a réclamé le silence.
– Je disais donc, elle a repris, que Jacques allait vous présenter Plateforme, puis Marie présentera L’Ennui.
Jacques, l’homme en chemise, a raconté Plateforme en quelques mots.
À son tour, Marie – c’était la quadragénaire en cuir noir – nous a donné quelques informations sur la vie de Moravia ; elle préférait ne pas centrer sa présentation sur L’Ennui car elle n’avait pas terminé de le lire.
Sabrina les a remerciés tous les deux.
– Mon équipe de choc, elle a dit. Place au partage et au débat.
Le chauve en pull rouge et noir a levé la main. Il a dit qu’il aurait bien aimé faire remarquer, quand même, qu’il ne comprenait pas ce qu’on trouvait à Houellebecq, car c’était toujours pareil, du sexe, de l’islam, et c’était mal écrit, il n’avait aucun style. Tout le monde s’est mis à parler en même temps, la plupart des participants étaient d’accord mais ils essayaient tous de le dire en premier. Marie a défendu Houellebecq, qui avait commencé par écrire des poèmes, donc c’est bien qu’il savait écrire, et pour le démontrer elle a lu, en criant presque, une phrase prise au hasard :
– « Je me réveillai avec un mal de crâne atroce, et je vomis longuement dans la cuvette des W-C. »
Juste à ma droite, Émilie, qui était ingénieure, a dit que L’Ennui ça l’avait ennuyée, et comme il y avait une accalmie dans la conversation commune, elle a repris un peu plus fort, que L’Ennui ça l’avait ennuyée, et qu’on aurait dit que c’était fait pour d’ailleurs, il n’y avait qu’à voir le titre. Un retardataire est arrivé et s’est installé juste derrière Émilie, en tirant une chaise depuis une autre table. Là-dessus le patron du restaurant a surgi et nous a dit qu’on ne pouvait pas prendre une chaise de plus, car on occupait déjà la moitié des chaises alors qu’on avait peu consommé, en plus ça le gênait pour passer. Le retardataire à qui Sabrina faisait les gros yeux s’est levé et a soufflé très fort, mais Stacy, au fond, a enlevé ses affaires de la chaise à côté d’elle, Stacy c’était celle qui était américaine et venait pour découvrir la culture française.
– Je prends les choses au vol, a dit le retardataire en s’installant, mais ce qui est amusant à souligner, c’est que le personnage principal de L’Ennui est un peintre. Et ça c’est digne d’intérêt qu’il y ait comme ça un lien entre écriture et peinture, car c’est un lien fréquent.
Comme il parlait très fort, tout le monde s’est mis à l’écouter.
– Tenez à titre d’exemple, moi je peins, je peins et j’écris également. Sabrina d’ailleurs, on avait évoqué la possibilité d’étudier un de mes manuscrits la prochaine fois, tu penses que ce serait bon ?
Avant que Sabrina puisse répondre, Émilie a dit à Sabrina qu’elle aussi, Sabrina, avait un manuscrit à soumettre.
– Mais c’est de la fantasy et j’attends d’abord le retour des éditeurs, nous a-t-elle expliqué.
– Parce qu’on est tous là à lire, a continué le retardataire, mais c’est pas ça l’important. Vous savez ce qu’a dit Nietzsche ? Il est devenu philosophe le jour où il a arrêté de lire.
Un signe de Nietzsche ! Ça alors, je n’étais pas venue pour rien.
– Merci Romain, a répondu Sabrina. C’est bien mais on va d’abord se concentrer sur les livres de cette fois-ci, et j’en profite pour vous dire qu’il y a l’atelier La Plume parigote si vous souhaitez confronter vos propres textes.
– Dis donc, tu as vu l’heure ? a dit Jacques.
Il était déjà 22 heures et l’atelier touchait à sa fin.
– On va voter pour le prochain livre maintenant, a dit Sabrina, qu’est-ce que vous voudriez lire ?
Je suis repartie juste avant le vote. À la réflexion, je n’étais pas sûre d’avoir le temps de continuer ce club de lecture. La lecture, c’était une chose, oui. Mais Nietzsche avait vu juste. Ce que je voulais vraiment, c’était écrire. Depuis que Tristan m’avait confié qu’on pouvait écrire à partir de tout, même sans une vie sensationnelle, je caressais l’espoir de mener à bien un projet d’écriture réaliste. « Une vie de labeur », ça s’appellerait. Ou peut-être, « La Poésie des marchés ». Je comptais bien y glisser quelques haïkus.
Comme je ne sais rien faire sans m’en vanter immédiatement à tous ceux qui m’entourent, je n’ai pu m’empêcher de raconter mon projet à l’équipe dès mon arrivée le lendemain matin.
– Est-ce que tu parleras de nous ? a demandé Hortense.
– Sans doute un peu, mais je changerai vos prénoms.
Farid était soucieux :
– J’aime ton idée, Lucie. Mais on a déjà tellement de projets. Tu te souviens qu’il y a Robbie ?
J’ai juré que je restais sur le coup.
– Qui est Robbie ? a demandé Hortense.
– C’est une expérimentation, je ne peux pas t’en dire plus.
– Est-ce qu’on pourra collaborer au livre ? a demandé Henri.
– On verra !
Ils étaient tous encourageants. Farid nous a montré une tribune qu’il venait de lire dans Le Monde à propos du niveau littéraire des ingénieurs qui chutait. L’article démontrait que non seulement les ingénieurs d’aujourd’hui ne savaient plus compter, leur formation étant tout entière orientée sur la manipulation de logiciels et de calculatrices, mais que, plus grave encore, ils n’étaient plus capables d’aligner deux mots. Pire que tout, ils n’avaient pas d’âme, car il fallait être sacrément obtus pour croire au progrès technique aujourd’hui. Enfin, les ingénieurs n’avaient pas de goût et aucune culture, aucun sens esthétique, emprisonnés qu’ils étaient dans une vision fonctionnelle et utilitariste. Ce phénomène concernait tous les ingénieurs de moins de trente-cinq ans, précisait l’auteur. Cerise sur le gâteau, comme tout le monde s’en rendait compte, plus personne ne voulait devenir ingénieur. Les rares qui choisissaient encore cette voie étaient de véritables caricatures. « Inquiétantes perspectives pour une société en mal d’avenir », concluait l’article.
– C’est injuste, s’est indigné Henri. On n’est pas des bœufs !
Benjamin nous a tous rassurés. Cet article abordait certainement le problème des ingénieurs d’écoles à faible classement. On ne pouvait pas en dire autant des élites. Lui en tout cas n’était pas concerné.
– Je ne dis pas ça contre vous, il a ajouté, quand il a vu nos regards interloqués. Il y a des exceptions.
– Regardez, Lucie écrit un livre ! a dit Farid pour changer de sujet. C’est bien la preuve qu’on est encore capables d’écrire.
– Je n’ai pas encore écrit grand-chose, j’ai tenu à préciser. Mais c’est vrai que l’article est décourageant. Nous aussi, nous sommes des poètes.
– Moi j’ai une âme, en tout cas, a dit Hortense. C’est encore un article de gauchiste décroissant.
– Et puis je joue du violon, a dit Farid. Je progresse sérieusement sur la Chaconne.
– On est tous un peu artistes dans le fond !
– Parle pour toi ! Je ne suis pas artiste, moi, a dit Hortense, l’air dégoûté. J’aime les choses carrées.
Farid a froncé les sourcils en agitant ses doigts devant nous pour nous montrer ses cals. Henri avait lui-même lu un livre l’année dernière et deux l’année précédente. En aucun cas, il ne pouvait laisser dire qu’on était des illettrés.
– On va faire une action coup de poing, il a proposé. Pour leur montrer qu’on est pas des bœufs. On va leur montrer la POÉSIE des ingénieurs et leur ÉLOQUENCE .
– C’est sûr ! On n’est pas des bœufs ! Ça sonne bien comme slogan, a dit Farid.
Benjamin a fait remarquer qu’un ingénieur n’avait pas à être poète pour se sentir accompli. Cet article appelait aussi et surtout à démontrer que nous savions compter, réfléchir, innover.
– Peut-être, ai-je répondu. Mais pour ma part je ne me sens pas utilitariste, je me sens plutôt nietzschéenne.
– Tout le monde ne se retrouve pas dans tes concepts fumeux, a objecté Benjamin avec bienveillance.
Il est parti, sa bouteille d’eau à la main, pour préparer la salle de réunion.
– Viens à la conférence sur Nietzsche ! C’est loin d’être fumeux ! ai-je crié tandis qu’il disparaissait au bout du couloir.
L’après-midi s’est écoulé sans que je puisse y caser la moindre pause méditation auprès de Robert. En repartant le soir, je suis descendue à la salle pour raconter mon projet à Franck.
– C’est une idée !
Franck avait déjà écrit plusieurs livres, sous différents pseudonymes.
– Je te donnerai quelques tuyaux.
J’utiliserais des copies de mes œuvres d’art pour illustrer le livre. Seulement, il allait me falloir de la rigueur. Tous les jours écrire au moins une heure.
– Au minimum ! a dit Franck.
Franck n’avait pas perdu son temps pendant que nous étions au séminaire. Il avait repeint toute la salle en rose pâle. Sa barbe poussait de plus en plus, elle lui tombait au milieu du torse en une longue tresse tachetée de peinture rose.
– Si tu me parlais de toi, Franck ? Ça me permettrait peut-être d’écrire autre chose que des âneries sur les marchés de l’énergie.
– Je ne suis qu’un passeur, moi.
Manque de pot, j’étais enivrée de curiosité. Cette idée d’écrire un livre me donnait l’audace de poser des questions imprudentes :
– Franck, excuse-moi, mais je me demande comment tu fais. Regarde, la peinture, par exemple, comment tu l’as payée ? Tu gagnes de l’argent ? Comment ? Que manges-tu quand tu ne vas pas aux cocktails de l’entreprise ? Et quand tu ne dors pas ici, où vas-tu ? Qu’est-ce que tu serais en train de faire si tu n’étais pas venu habiter ici ?
Franck s’est levé. Malgré sa robe de chambre rouge, il était sacrément impressionnant quand il arrêtait de sourire.
– Garde ton intelligence pour les vraies questions. Je ne le dirai pas deux fois.
J’ai senti qu’il ne fallait pas insister. N’empêche, il y avait de la graine à prendre. Si j’arrivais à répondre ainsi, je résoudrais de nombreux problèmes de surcharge de travail.
– Benjamin, garde ton intelligence pour les vraies questions. Je ne le dirai pas deux fois, ai-je répété tout haut.
Franck s’est rassis sur les coussins. Il a jeté un regard entendu à Robert.
– Tiens, j’ai dit. C’est la dernière version du texte qu’on a préparé pour demain avec Linda.
Il l’a saisie sans entrain.
– Il est possible que je m’en écarte un peu.
– Le moins possible cela m’arrangerait, j’ai précisé. Car c’est une sorte de dialogue, et je ne suis pas une experte, et Linda non plus. Tu sais, Franck, si cette conférence sur Nietzsche est un succès, on pourra en faire d’autres, qui seront rémunérées.
– Ne t’inquiète pas ! Si tu ne sais pas comment rebondir, invente un aphorisme. Prends l’air convaincu. C’est ce qui est magique avec la philosophie : presque tout est signifiant et permet de discuter.
– Ce que Linda veut, c’est que les gens comprennent Nietzsche mais aussi que la conférence démontre que les femmes ont une place sur scène et en responsabilité.
– C’est certain ! Ne t’inquiète pas, tout ira très bien.
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