La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 20 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 19. La Poésie vibratoire du Vivant

Épisode 19

La Poésie vibratoire du Vivant

 

– Et vous, pour le climat, qu’est-ce que vous faites ? demandait une dame à la voix suave, à la fin de la publicité qu’Henri nous avait montrée au café.

Il s’agissait d’une publicité pour une marque de pulls tissés en laine de mouton locale, qu’il comptait offrir à sa femme.

Quelques heures plus tard, au creux de l’après-midi, Farid nous a fait signe de le suivre à la machine à café, la mine sombre. On s’est installés autour de la table, et là, Farid a dit :

– Qu’est-ce qu’on fait ?

– Explique, j’ai demandé.

Je sais d’expérience que quand Farid garde le suspense, c’est toujours bon signe.

– Qu’est-ce qu’on fait, nous, pour le climat ?

À ses sourcils froncés, j’ai compris qu’il ne plaisantait pas. Il avait le même air déterminé que lorsqu’il avait juré qu’il apprendrait à jouer la Chaconne, quitte à perdre l’usage de ses doigts à force d’avoir des crampes et des cals. Henri a compris aussi, il a plissé le front en glissant les mains dans ses poches.

J’ai rassemblé mes esprits.

– On pourrait commencer par ce qu’on ne fait pas ?

Farid et Henri m’ont regardée.

– On ne prend pas l’avion, on achète peu de nouveaux habits, peu de gadgets, et on ne prend pas notre voiture pour faire quelques mètres puisque aucun de nous n’a de voiture, sauf Henri.

À la tête d’Henri, j’ai vu que mes arguments faisaient flop. La femme d’Henri aimait voyager et acheter de nouveaux habits, il s’en plaignait régulièrement car ses dépenses l’empêchaient d’acheter lui-même des objets électroniques.

– Nous n’avons pas d’enfants, j’ai continué, avant de me souvenir qu’Henri allait bientôt en avoir un.

Je me suis arrêtée. J’ai reconnu qu’en réalité c’était une bonne question.

– Tu as raison Farid, que faisons-nous pour le climat ?

Farid a pris une grande inspiration :

– Je vais vous le dire, moi. Je pense que nous en faisons trop peu.

Maintenant que Farid le disait, c’était évident. Nous n’en fichions pas une ! Nada. Des zéros, qu’on était. Nous courions après le temps entre deux séances de sieste aux côtés de Robert, nous décrivions l’agitation des marchés de l’énergie avec jubilation, et aucun d’entre nous n’avait pensé à vraiment faire quelque chose. Nous parlions d’écologie par-ci par-là, nous nous amusions avec nos conférences sur Nietzsche. Bien sûr, il fallait reconnaître que ce n’était pas la première fois que l’idée me traversait. Mais pour une raison obscure, je n’en avais jamais tiré aucune idée d’action concrète. Je me drapais dans mon désespoir. Dans mon pétrospleen. Mon ami François me parlait d’effondrement à chaque fois que je le voyais, et moi, je l’écoutais. Benjamin, qui classait régulièrement les gens sur différentes échelles, aurait dit que nous étions en dessous de Robert sur l’échelle de la réactivité.

– Est-ce que c’est vraiment à nous de faire quelque chose ? a demandé Henri. Moi je vote, c’est ma manière de donner mandat à quelqu’un de plus qualifié pour prendre des décisions majeures pour lutter contre le réchauffement climatique.

Farid a dit qu’il n’était pas étonné qu’Henri parvienne tout de même à dormir tranquille en se contentant de voter, car après tout il avait réussi à s’endormir pendant la dernière réunion plénière du service, et s’il n’avait pas ronflé et dérangé les gens autour de lui, il serait probablement encore en train de dormir à l’heure qu’il est, ce qui n’aurait rien changé du point de vue du climat.

Avant qu’Henri n’évoque les horaires raccourcis de Farid cette semaine-là, j’ai coupé court à la discussion :

– Si on allait voir Franck et Robert ?

Même s’il avait peu de temps, Henri a accepté de nous accompagner.

J’ai frappé à la porte. Franck nous a ouvert, vêtu d’une robe de chambre verte.

– C’est à propos de l’écologie, a dit Farid, est-ce que tu as un moment ?

– Soyez les bienvenus.

Farid a exposé la situation :

– Nous venons de prendre conscience qu’il ne suffit pas de parler d’écologie. Il faut agir. Nous trions nos déchets, nous faisons des petites choses par-ci par-là, mais rien de vraiment efficace.

– Pire encore, je me demande à l’instant si l’urgence n’est pas telle que toute œuvre artistique devrait absolument être consacrée à la question climatique, j’ai ajouté. Mes haïkus qui dépeignent la réalité du marché du gaz sans la dénoncer ne sont-ils pas criminels ?

– Puis-je encore consacrer du temps à la Chaconne alors que la planète brûle ? Et si j’y tiens absolument, comment rattacher Bach à la question climatique ? Comme ce que tu étais censé faire avec Nietzsche, ça devrait être possible.

– Je vois, a dit Franck.

On s’est assis en rond autour de Robert, pendant que Franck nous servait du thé à la menthe. Il avait installé quelques jardinières contre la fenêtre, dont dégoulinaient des feuilles de menthe et de verveine. Henri s’est éclairci la gorge.

– Attention tout de même, il a dit. Oui, nous devons réduire notre consommation d’énergie, oui, la biodiversité doit être protégée, mais je pense qu’il faut se garder de toute culpabilisation mortifère. Le futur est devant nous, il a ajouté en caressant son ventre comme si c’était lui qui était enceint.

– Et tous ces gens qui parlent d’effondrement ? j’ai demandé. Tu penses que c’est des blagues ?

– C’est un sujet complexe. L’écologie, c’est vaste.

– Nous sommes pris au piège, a dit Farid. Plus je lis Nietzsche, plus je pense qu’on ne peut pas en rester là. Que faire ?

– C’est là une question digne d’être posée, a dit Franck. Ô ma Terre ! Ô humanité ! Ô bêtise !

– Nous ne sommes pas les seuls à nous poser ces questions, a remarqué Henri. Il existe déjà de nombreuses associations écologiques, pourquoi ne pas en rejoindre une ?

Nous avons passé en revue les différentes associations. Green Purple, Extinction Bataillon, Effondria, Pitch Project, il y en avait beaucoup. Green Purple, par exemple, menait régulièrement des actions antinucléaires. Cela plaisait bien à Henri. Henri pensait que le nucléaire était une technologie trop risquée. Selon lui, il était plus intelligent de miser sur des solutions flexibles, mobiles et non radioactives. Les progrès qu’on observait sur les drones par exemple montraient bien que la science avançait très vite, et qu’il suffisait de le vouloir. Sans citer les nombreux rapports de think tanks et d’agences publiques qui démontraient que le tout renouvelable était possible à moindre coût, à condition de bien se couvrir et de manger davantage de légumineuses.

– Je sais que Linda aime bien Green Purple, nous a dit Franck. Ils font aussi des actions pour protéger les animaux.

Farid pensait que c’était une chose de chercher des solutions bas carbone sans radioactivité, mais que c’en était une autre d’aller escalader des centrales nucléaires. Nous ne pouvions pas nous en remettre à des amuseurs de galerie.

– C’est l’hôpital qui se moque de la charité, a dit Henri.

Extinction Bataillon était une autre association plutôt séduisante sous certains aspects. Non violente, un peu mystérieuse, elle défendait aussi la biodiversité. Mais elle s’opposait au système avec une radicalité qui déplaisait à Henri. Faire avec l’ordre établi, c’était une bien meilleure solution. Cela gagnait du temps, on se glissait dans des process déjà rodés, ainsi on pouvait changer les choses de l’intérieur. C’était bien plus intelligent que de tout casser, nous a-t-il expliqué.

Nous avons donc écarté Extinction Bataillon, malgré l’insistance de Franck, qui appréciait leur promesse de désobéissance civile.

Rejoindre le Pitch Project m’aurait bien plu : c’est l’association de François, et ce sont les gens les plus intelligents que je connaisse, comme je dis toujours. Franck hésitait, Farid était partant, mais Henri leur reprochait d’être fortement pronucléaires. J’ai protesté :

– Tu as tort, ils sont surtout très pragmatiques.

Henri n’a rien voulu entendre, et Franck s’est rangé à ses côtés. Nous avons donc évalué la dernière association que nous avions repérée, Effondria. Cette fois, c’était l’omniprésence du mot effondrement sur leur site internet qui angoissait Henri.

– Et puis, ils sont trop décroissants pour moi, a-t-il ajouté, veto !

À force de n’en trouver aucune qui nous convienne à tous les quatre, j’ai eu une révélation. Nous n’attaquions pas le problème sous le bon angle. Ces associations étaient toutes précieuses et complémentaires, mais elles rencontraient deux écueils.

D’abord, l’épuisement. Car le problème auquel elles s’attaquaient était presque insurmontable. Leur mission ne s’achevait jamais, leurs résultats étaient difficilement mesurables, toujours insuffisants. Alors certains de leurs membres en devenaient fous, débordés par l’urgence d’agir, la faiblesse de leurs moyens et la perspective angoissante d’un effondrement imminent. Bien sûr, c’était courageux et nécessaire, mais nous n’étions pas tous appelés au burn-out écologique.

Les seuls qui trouvaient un semblant de repos étaient ceux qui fuyaient vers la campagne. Et je pensais que c’était l’autre écueil : la condamnation radicale du système. Ceux-là éduquaient leurs enfants à la maison, loin du capitalisme qui parfois les avait enrichis, et préparaient un potager en permaculture. Tout en continuant, a ajouté Farid, perfide, de bénéficier du système de santé. Je comprenais ce besoin d’une vie plus proche de la nature mais cette fuite, je n’arrivais pas à m’y résoudre. Était-on obligé de partir pour retrouver l’équilibre ? Tout le monde ne pouvait pas partir, de toute façon, alors partir entre élus, capables de se sauver ? Je pensais à la ville grouillante, à ses fumées, son brouhaha, et quelque chose m’y retenait. Ça avait quelque chose à voir avec les œuvres d’art urbaines de Franck, avec Robert et notre salle enchantée, avec la poésie qu’on reconnaît aux choses absurdes, faute de leur trouver la moindre qualité concrète.

Ça avait quelque chose à voir, j’ai conclu pompeusement, avec la Poésie vibratoire du Vivant. C’était un terme que je venais d’inventer et qui paraissait répondre à tous mes problèmes. La Poésie vibratoire du Vivant, voilà ce que je voulais sauver, et que je leur proposais de sauver tous ensemble.

– La Poésie vibratoire du Vivant. La PVV, a dit Henri, qui adore les acronymes. Pi-Vi-Vi, il a redit en anglais. Ça sonne bien.

J’ai repris ma tirade avec fougue et détermination. La PVV n’existait pas en dehors du réel, elle y était nichée, et elle le transcendait. À nous de l’y trouver, de l’y cultiver. Nous étions nietzschéens, après tout. C’est avec la réalité que nous travaillions. Nous allions inséminer la PVV au cœur du système, comme une graine qui réussit à germer à travers le béton.

– Et concrètement ? m’a demandé Farid.

Son intervention m’a fait perdre le fil.

– Je reprends, ai-je dit en le fusillant du regard. Nous, nous ne serons pas du côté de la peur, ni de la hâte. Car quand on a trop peur, on perd la PVV, quand on court, on perd la PVV. Non ! Nous, sur le Titanic, nous serions l’orchestre. Enfin, pas l’orchestre du pont, celui des vrais artistes, mais un autre orchestre, caché du côté des machines à vapeur, qui jouerait coûte que coûte pour donner le sourire aux techniciens et à tous ceux qui n’ont pas de place dans les canots. Henri, tu l’as dit toi-même : tu te souviens que nous voulions démontrer que les ingénieurs n’étaient pas des bœufs ? Qu’ils avaient une âme, une âme poète ?

– Je confirme, a dit Henri. Une âme poète et surtout, des capacités littéraires.

– Je vous propose donc, j’ai conclu sous l’effet d’une inspiration débordante, de fonder notre propre association, l’association Robert Timon. Elle aura pour but de disséminer des germes de Poésie vibratoire du Vivant absolument partout où c’est possible et, de préférence, de manière inattendue. Et on peut espérer, ce faisant, qu’il y ait même des effets concrets sur le réchauffement climatique. Exactement comme la présence de lézards est capable d’arrêter un chantier.

Henri, Farid et Franck sont restés bouche bée, puis ils m’ont applaudie.

– Lucie, présidente !!! a crié Franck.

– Je serai trésorier, a proposé Henri.

J’ai regardé Robert. Il mâchonnait placidement un reste de potimarron.

– Robert sera notre mascotte !

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