La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 12 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 11. Les signes de Nietzsche

Épisode 11

Les signes de Nietzsche

 

Flux, flux et reflux

Au gré des états d’âme russes

Ainsi les prix vont

Du temps pour la philosophie, ç’aurait été trop beau. J’avais à peine le temps d’écrire des haïkus sur le marché à partir des aphorismes de Nietzsche. Je les lisais dans le métro et avant de m’endormir.

– Je reconnais que c’est la course, a dit Benjamin. Je n’ai même plus le temps pour mes séances d’entraînement.

Avec l’approche de l’hiver, les marchés s’agitaient, fougueux et chaotiques. Les prix de l’électricité atteignaient des sommets.

Je vous le dis en passant : même si la majorité de l’électricité en France est d’origine nucléaire, les prix de l’électricité suivent les prix du gaz. C’est le marché qui veut ça, une histoire d’équilibre offre-demande et de coût marginal de la dernière centrale appelée… Mais l’important ici, c’est surtout que les prix du gaz continuaient à augmenter. En partie la faute aux Russes, avec l’affaire Nord Stream 2 qui n’en finissait pas de rebondir.

L’Europe dépendait du gaz russe. En particulier l’Allemagne, qui ne disposait d’aucun terminal méthanier pour s’approvisionner en gaz liquéfié venu du Moyen-Orient, d’Australie ou des États-Unis – nous, en France, nous en avions quatre. Le gazoduc Nord Stream 2 relierait la Russie à l’Allemagne, en suivant le même tracé que le gazoduc Nord Stream 1. Il permettrait de doubler les flux en réduisant par ailleurs les flux russes transitant par l’Ukraine via le gazoduc Brotherhood. Les États-Unis ne voyaient pas d’un bon œil ce projet qui renforcerait la dépendance de l’Europe à la Russie. Il faut dire aussi que les Américains installaient depuis quelques années une batterie de terminaux méthaniers pour exporter leur gaz de schiste vers le reste du monde. En Europe, nous étions un de leurs bons clients. En décembre 2019, alors que la construction de Nord Stream 2 était presque achevée, le Congrès américain avait voté des sanctions à l’encontre des entreprises posant les conduites sous-marines du chantier Nord Stream 2. Du jour au lendemain, plus aucune entreprise n’avait osé travailler avec les Russes pour terminer les travaux. Ces derniers avaient été contraints de préparer eux-mêmes un bateau capable de mener les opérations, et le projet Nord Stream 2 avait pris quelques mois de retard. Enfin achevé, c’était maintenant la certification qui prenait plus de temps que prévu. Il y avait toujours quelque chose. Les Allemands eux-mêmes étaient divisés sur le bien-fondé de ce gazoduc supplémentaire, les plus écologistes s’y opposant.

Farid s’était acheté une chapka.

– L’hiver sera froid, disait-il. Et je préfère être dans le camp des gagnants.

Au-delà du sujet de Nord Stream, les Russes massaient des troupes du côté de l’Ukraine. Les marchés redoutaient que l’affaire ne se corse et que, d’une manière ou d’une autre, le robinet de gaz russe ne vienne à se tarir. Cela contribuait à entraîner le cours du gaz à la hausse, et avec lui, celui de l’électricité. Un dernier point aggravait le tableau, même s’il n’avait pas d’influence majeure sur les prix : une partie du parc nucléaire français était à l’arrêt, pour des opérations de contrôle et de maintenance.

Certains fournisseurs d’électricité avaient été pris au dépourvu par la hausse rapide des cours, certains d’entre eux avaient même fait faillite. J’avais le sentiment de vivre un temps étrange. La volatilité des prix nous demandait une vigilance constante. Benjamin comptait sur nous, c’est pour cela que les réunions d’équipe hebdomadaires se tenaient maintenant tous les jours.

– C’est la guerre, a-t-il dit un matin en nous regardant chacun dans les yeux pour être certain que nous avions bien compris. On est en guerre contre la volatilité des marchés. On doit rendre coup pour coup pour nous maintenir à delta nul. Alors tout le monde sur le pont, arc-boutez-vous au foc et à l’écoute, et hissez haut.

Philippe intervenait de temps en temps pendant ces réunions pour s’assurer que nous étions impliqués.

– Tout tient grâce à votre sens du collectif, il disait. Hortense a travaillé sur le modèle jusque 23 heures hier soir, et avant-hier itou. On jongle entre les vagues scélérates et les tempêtes, mais on tient le cap. Bientôt nous verrons la terre ferme.

C’est Philippe qui avait commencé, avec les analogies maritimes, mais Benjamin lui avait emboîté le pas en moins de deux, pour rappeler sans doute que lui aussi avait une expérience de voileux. Ces analogies étaient toutefois réservées à l’usage des chefs. Un soir qu’une réunion s’éternisait et que nous étions tous épuisés et surexcités, Farid avait hélé Philippe en l’appelant Captain Bonus. Philippe l’avait remis à sa place avec fermeté. Pour se venger, Farid avait écrit Captain Bonus sur la paume de sa main et me la montrait discrètement à chaque fois que nous étions en réunion avec lui.

– Courage, on traversera cette mer agitée ! avait renchéri Benjamin.

Agiter, oui, je les voyais tous s’agiter. Il ne faut pas croire que je ne participais pas. Moi aussi je travaillais, et tard parfois. Le soir, en rentrant chez moi, je dînais de poisson pané et d’épinards surgelés, puis je me plongeais dans un livre avant de m’endormir, exténuée. Mes plantations étaient fatiguées comme moi, mon seringa faisait grise mine et mon pied de vigne semblait mort congelé.

Au bout de quelques semaines de travail intense, j’ai senti que ça ne pouvait plus durer. Le marché, c’était une chose, mais le projet Timon en était une autre, la conférence sur Nietzsche encore une autre, et toutes ces choses avaient pareillement de l’importance.

– Tout comme ma pratique du violon, a ajouté Farid, qui était venu ce soir-là partager mon poisson pané.

Malgré notre charge de travail, Farid jouait de mieux en mieux du violon. Il s’exerçait une heure par jour, le plus souvent après 22 heures. En contrepartie, le samedi matin, il faisait deux heures de ménage chez sa voisine du dessous, c’était un petit arrangement qu’ils avaient trouvé. Par chance, c’était la seule à s’être plainte du bruit. Sa persévérance m’épatait. Car Farid était un mélomane tardif. Il m’avait raconté plusieurs fois cette histoire, mais j’aimais toujours l’entendre.

C’était il y a plus d’un an, en septembre. Il était parti seul en Toscane après la fin brutale d’une longue histoire d’amour. Il se promenait dans une ruelle pavée de Sienne, complètement déprimé, quand il avait entendu de la musique provenant d’un porche sombre. Quelque chose l’avait happé. Presque sans réfléchir, il avait franchi le porche et suivi la musique jusqu’à cette cour pavée, où se tenait un vieil homme, debout, tirant des sons déchirants de son violon. Trois badauds, appuyés contre le mur, l’écoutaient en silence. Farid était resté scotché. À la fin du morceau, lui qui ne parlait pas un mot d’italien avait fait des pieds et des mains pour obtenir le nom du morceau. « Je lui mimais le jeu du violon et il me le tendait, car il croyait que je voulais essayer d’en jouer », me racontait-il à chaque fois. Il s’agissait de la célèbre Chaconne de Bach. Farid, qui n’écoutait pas une note de musique classique jusqu’alors, s’était juré qu’il la jouerait lui aussi, un jour.

Ce soir-là, il m’en a joué toute la première partie. Ses progrès étaient impressionnants.

– Je ne veux pas laisser tomber, mais je ne pourrai pas tenir ce rythme longtemps, m’a-t-il avoué. Je m’endors sur mon archet.

Nous nous sommes référés à Nietzsche : « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. Quant à celui qui scrute le fond de l’abysse, l’abysse le scrute à son tour. »

C’était exactement cela. Emportés par l’agitation des marchés, nous risquions de nous déshumaniser, d’oublier l’important. Oui, il fallait passer à l’acte. J’ai écrit à Madeleine pour lui dire que le lendemain, je retournerais la voir. Je lui demanderais son avis final pour le choix du lézard sur leboncoin.

Le vendredi matin, je l’ai donc retrouvée au café Belle Dorée. Elle avait les yeux rouges et une tenue plus débraillée que d’habitude.

– Je suis contente d’avoir de tes nouvelles. Ça me fait du bien de parler un peu parce que c’est compliqué en ce moment. Je préférais ici, je voulais que personne du zoo ne nous entende.

– Raconte-moi.

– J’ai enchaîné les tuiles. Robert a fugué, un de mes voisins l’a retrouvé et je suis menacée d’expulsion si je le garde.

– Qui est Robert ?

– Robert est mon iguane. C’est un brave garçon.

Elle a sorti son téléphone pour me montrer des photos.

– Robert est tout pour moi. Je m’en occupe depuis cinq ans, c’est le seul souvenir que je garde d’une histoire formidable, avec le seul homme que j’aie jamais aimé.

Elle s’est mouchée, les yeux humides. Je lui ai tapoté la main.

– Ça doit être très dur. Pourquoi tes voisins n’en veulent-ils pas ?

– Il a mordu mon voisin de palier – Robert ne mord jamais, sauf quand il se sent agressé.

– Il faudrait les rassurer, qu’ils sachent que Robert ne s’enfuira plus. Est-ce que tu pourrais le mettre au zoo un moment, en attendant que tout s’apaise ?

– Impossible. Le zoo a des règles d’accueil très strictes. Et puis, j’ai obtenu Robert dans des conditions un peu particulières, il était maltraité, il a mis trois ans à se rétablir d’une ostéofibrose sévère.

J’ai réfléchi un court instant. Pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ?

– Nous pourrions prendre Robert avec nous quelque temps. Nous avons mûri notre décision, avec Farid et Henri. Je crois que nous sommes prêts à en acheter un. Je comptais me le procurer sur leboncoin dans les jours à venir.

– Ce serait incroyable ! Tu ne l’emmènerais pas sur ton chantier de construction ?

– Non, pas si tu l’interdis.

– Je préfère éviter.

– On gardera donc Robert sans l’utiliser pour le projet Timon, ai-je dit avec fermeté. Ça m’étonnerait que Nietzsche trouve quelque chose à redire à cette réorganisation des priorités.

– Tu t’arranges comme tu veux avec tes amis, tant que Robert ne finit pas sur un parking.

– Tu as une cage ?

– Pas une cage, c’est un vivarium. En principe il a besoin d’espace et je le laisse souvent en liberté chez moi, mais pour quelques jours tu pourrais le laisser dans le vivarium.

C’est une bonne nouvelle, j’ai pensé en montant dans le bus pour Levallois-Perret. L’idéal serait d’installer Robert dans la salle de Franck, il restait un peu de place sur une étagère.

À la cantine, attablée devant mon dos de cabillaud-purée, j’ai raconté l’histoire de Robert à Farid et Henri et tous les bénéfices que nous retirerions de sa venue dans nos locaux.

– Robert est celui dont nous avons besoin pour nous reconnecter à notre origine animale. Sa présence nous décentrera des marchés et nous ramènera à l’essentiel.

Je leur ai montré les photos que Madeleine venait de m’envoyer. Henri m’a demandé de les ranger.

– Ça me coupe l’appétit ! Ces petits picots verts sur le dos et ces yeux globuleux, c’est dégoûtant.

Puis il m’a prévenue : il soutenait cette histoire de lézard, mais il ne fallait pas compter sur lui pour le cajoler.

– Je participerai aux frais pour la nourriture et je ferai tout ce qui est bricolage pour la cage et les jouets, rien de plus !

– Franck m’a dit qu’il nous aiderait. Moi je m’impliquerai beaucoup, et Farid a presque maîtrisé la Chaconne, donc il aura bientôt plus de temps.

Farid nous a montré les cals sur ses doigts.

– Si Robert ne mord pas, vous pouvez compter sur moi !

Benjamin nous a rejoints, les sourcils froncés, portant sur ses épaules le salut du monde.

– Je sors de la réunion de crise, nous a-t-il expliqué.

– Redis-nous un peu ce qu’il en est, ai-je demandé pour lui faire plaisir.

– Vous devriez le savoir mieux que moi ! L’hiver sera très froid. La France risque la pénurie de gaz et d’électricité. Nos traders ont pris des positions très risquées et nous n’arrivons pas à nous couvrir.

– Mets ton manteau, j’ai marmonné pour rire, mais je savais que ce n’était pas le moment.

– C’est la même chose chaque année, a remarqué Farid, pour montrer qu’il suivait.

– D’une, ce n’est pas une raison pour ne pas s’inquiéter, de deux, cette fois-ci c’est bien pire, a répondu Benjamin.

Bien pire, peut-être, mais ce qui était pire encore, c’était cette histoire de Madeleine qui risquait l’expulsion. Je suis repartie tôt pour chercher le lézard chez elle. Madeleine habitait à Charenton-le-Pont.

C’est quand je les ai vus sur le trottoir que je me suis rendu compte des dimensions de Robert.

Sur les photos, je n’avais pas d’éléments de comparaison. J’avais imaginé qu’il était photographié de très près. En réalité, Robert faisait bien 1,20 mètre de long, et il n’était pas tout mince.

– Madeleine, tu ne m’avais pas dit qu’il était grand comme ça ! J’imaginais une petite chose.

– C’est un iguane, Lucie, il est tout riquiqui pour un iguane ! Hein mon Robbie ?

J’ai hésité à appeler Farid et Henri pour avoir leur avis. Mais si je leur demandais, ils diraient non à coup sûr.

J’ai regardé Madeleine debout, en salopette verte, à côté de sa grande cage vitrée. Robert m’ignorait, il regardait les voitures défiler dans la rue. Autour d’eux tout était gris et plat, ils formaient une tache colorée et tridimensionnelle sur le trottoir. J’ai ressenti la même bouffée d’espoir que lorsque j’avais aperçu Franck et son art urbain en bas des marches grises de nos bureaux.

Pourtant, ce n’était pas simple. Proposer à Franck de s’installer chez nous, c’était déjà un peu douteux, c’est vrai. Enfin, quand nous nous inquiétions trop de « possibles retombées », comme disait Farid, nous nous rassurions en pensant qu’au pire on aurait toujours pu dire que Franck était arrivé là par hasard. Mes toiles et mes collages, je ne les signais pas, c’était pareil : je pouvais nier y être pour quoi que ce soit. Tout ça restait somme toute assez confortable.

Mais Robert ! Robert, c’était autre chose. Si on le prenait, Robert nous engagerait drôlement.

Vous auriez fait quoi à ma place ? Franchement, ce n’est pas que j’étais au pied du mur. Je pouvais dire non. Je connaissais assez Madeleine pour savoir qu’elle ne m’en tiendrait pas rigueur.

À nouveau je les ai regardés et j’ai eu l’impression que refuser Robert, c’était fermer la porte à toute la poésie que je rêvais de faire entrer dans l’entreprise. L’entreprise, c’est rationnel. Ça mesure, ça compte, ça soupèse. Comment peut-on imaginer être poète dans ces conditions ? Justement, voilà que me tombait dessus quelque chose d’un peu plus volumineux que prévu. Je n’allais pas le refuser pour une vulgaire histoire de taille. On ne fait pas de la poésie à moitié. La poésie, la vie, l’imprévu, tout ça c’est du même acabit.

– Lucie ?

Et puis dans le pire des cas, qu’est-ce qui se passerait ?

– Lucie ?

J’étais nietzschéenne, tout de même, et ça il ne fallait pas l’oublier. Une nietzschéenne ne pouvait pas refuser les défis qui se présentent. Robert était peut-être le plus gros signe de Nietzsche qui me serait jamais donné.

– On prend le pépère. Allez, monte là-dedans, carotte ! j’ai dit.

Nous avons chargé Robert et le vivarium dans la camionnette de Madeleine, qui a recouvert l’iguane d’une grande toile noire.

– C’est pour les longs trajets, ça l’endort.

Il était 20 heures. J’ai appelé Farid. Nous étions convenus qu’il m’attendrait au bureau, pour m’aider à l’installation.

– Je m’ennuie ferme. Franck fait la sieste en bas. L’étage est désert, même Benjamin est parti, a-t-il dit.

– On va avoir besoin d’un badge parking, tu peux te débrouiller ?

Je n’ai pas osé lui parler des dimensions de Robert. Nous sommes parties tranquillement vers Levallois, Madeleine au volant.

– J’ai prévu un sac avec de quoi manger pour plusieurs jours. De toute façon, je reviendrai le voir en fin de semaine au plus tard. Enfin tu verras, c’est pas si compliqué, on prend vite le pli. Robert est un amour. Seulement, quand tu le sors du vivarium, tiens-le bien, sinon il s’échappe. Il court très vite, bien plus qu’il n’en a l’air.

Tandis que défilaient les immeubles et les buildings et pendant que les préconisations de Madeleine ronronnaient dans mes oreilles distraites, je me suis demandé quel était le sens de la vie. La route a toujours éveillé chez moi des questions métaphysiques. Le long du périphérique, en longeant les ramassis de vies mêlées et empaquetées dans des zones bétonnées, je sentais plus que jamais la nécessité d’un symbole vivant pour illuminer ces perspectives. Vraiment, Robert tombait à pic.

Farid nous attendait sur le trottoir devant le parking. Il a tendu le badge à Madeleine, puis il est monté à l’arrière de la camionnette pendant que nous passions la barrière.

– Lucie, j’ai entendu souffler derrière moi, Lucie !

Il avait une drôle de voix.

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

– C’est Robert, enfin ! ai-je répondu. Le Robert des photos !

Ce n’était pas le moment de montrer à Madeleine que nous avions des réticences.

Nous avons remonté l’allée et nous nous sommes garés au sous-sol, près de l’ascenseur. Il était 20 h 30. Il n’y avait plus grand monde dans le parking, mais il fallait être prudent. J’ai attrapé le vivarium par un bout, Farid a pris l’autre, et nous avons emmené Robert dans la salle de Franck, escortés par Madeleine.

Franck, qu’on venait de réveiller, s’est assis sur son matelas gonflable. Il nous a regardés comme si on était demeurés.

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ? il a dit à son tour.

– C’est Robert, ai-je répondu, le plus naturellement possible.

– Bonjour, a dit Madeleine. Je crois pas qu’on a été présentés.

– Vous êtes cinglés !

– Merci toujours.

– Pas vous, madame, je parle à Lucie et à Farid.

– C’est Robert, le lézard de Madeleine.

– C’est un iguane, a dit Madeleine.

– Sois un peu nietzschéen, Franck. Où est passé ton amor fati ? La réalité nous a donné un lézard plus grand que prévu.

Franck a soupiré, puis il s’est levé.

– On va être un peu tassés, il a dit. Mais les hasards du destin sont toujours hasardeux.

On a déblayé un peu les toiles et les voilages, posé le vivarium, branché la lampe pour qu’il ait suffisamment de vitamine D, comme l’avait conseillé Madeleine, puis on s’est assis autour de Robert. Il avait l’air fatigué par le trajet.

– Pensez que des lézards comme ça, ça existe depuis deux cent quarante millions d’années, j’ai dit.

– Des iguanes, m’a corrigée Madeleine.

– C’est vertigineux, a dit Franck, qui se remettait de ses émotions. Mais qu’est-ce que le temps ?

Madeleine m’a donné le cabas rempli de légumes et de fruits abîmés, et m’a répété les instructions pour la lumière et les repas. Elle a attrapé Robert, l’a serré dans ses bras et lui a dit qu’elle revenait vite. Robert n’avait pas l’air inquiet. J’ai raccompagné Madeleine au parking, puis je suis revenue voir les autres.

– C’était prévu qu’il soit aussi grand ? a demandé Farid.

– Je n’ai pas vraiment pu refuser. De toute façon, on ne va pas le bouger ce soir. Tu préfères l’emmener chez toi ?

Farid s’inquiétait surtout du volume d’excréments qu’un tel animal ne manquerait pas de faire. Il faudrait trouver une solution d’évacuation. Franck avait repéré des toilettes qui n’étaient jamais utilisées.

– C’est vrai que je n’avais pas pensé que ça prendrait autant de place dans ta salle, Franck, me suis-je excusée. Je pensais que ce serait de la taille d’un petit aquarium.

Franck, par chance, avait retrouvé son sourire.

Il était maintenant 21 h 30 et j’en avais plein les jambes. Autant profiter tout de suite du rayonnement de notre invité. J’ai choisi une playlist forêt tropicale et connecté mon téléphone aux enceintes Victa. On s’est allongés tout autour de Robert et on a fermé les yeux.

– Imaginez qu’on est loin, très loin, dans une forêt remplie de dinosaures, ai-je dit avec une voix suave.

Les enceintes diffusaient un bruit de pluie et de croassements de grenouilles. J’avais l’impression de sentir l’odeur de la terre mouillée.

– Écoutez les grondements de l’orage, écoutez le bruit du lézard.

– C’est un iguane, a dit Farid.

J’ai monté encore le volume.

– Il faudrait repeindre le plafond, a dit Franck, ça manque de couleur.

– Il n’y a pas de plafond, Franck. Il y a des arbres qui montent vers le ciel et tout là-haut l’orage qui menace… Respirez et sentez l’odeur des arbres humides. Ici nous sommes à l’abri des dinosaures, mais ils ne sont pas loin. Nous sommes connectés avec la nature, nous voyageons dans le temps. Le vent souffle un air tiède et humide, la pluie tombe à verse, elle dégouline des arbres et des feuilles, les lézards sont cachés sous les pierres à l’abri. Quelques serpents passent, des guépards aussi. Mais si nous sommes suffisamment immobiles, ils ne nous verront pas. Les feuilles sont vert intense, les fleurs sont rouges et jaunes et larges et vives, elles sont carnivores, elles guettent les papillons imprudents.

Franck et Farid ne bougeaient plus, les yeux fermés. Nous sommes restés comme ça au moins une heure. C’était un véritable voyage.

Après, Robert a commencé à faire des petits bruits. Je lui ai glissé un morceau de fenouil. Farid s’est relevé.

– Il est très tard, je vais rentrer. On recommencera demain. Y a pas à dire, j’ai perdu le contact avec les marchés pendant une heure, ça fait du bien.

– On tient peut-être la solution contre la folie des marchés !

Moi aussi je me sentais toute détendue.

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