La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 13 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 12. Comme si de rien n’était

Épisode 12

Comme si de rien n’était

 

Le lendemain, je suis arrivée un peu en avance pour voir comment la nuit s’était passée. Robert m’a regardée sans animosité. J’ai glissé quelques carottes dans le vivarium.

– Franck sera là dans la matinée, l’ai-je prévenu. Tu auras de la compagnie.

J’ai filé à l’étage. Benjamin m’a accueillie avec un sourire généreux.

– Tu es matinale, Lucie !

C’est étrange, savoir que Robert était en bas m’aidait à travailler. Tandis que d’ordinaire je marinais dans un vague désespoir lié au sentiment d’être exploitée par le Capital pour des tâches qui n’apportaient presque aucune valeur au monde, voilà que j’exploitais moi-même l’entreprise et ses ressources, en cachette, pour y nicher Robert. C’était un effet de renversement, un effet de révolution. Exactement, c’était ça ! J’allais lancer une grande révolution. Un défi Robbie ! Sur Insta, #lifeatwork #clandestinity. Et vous, quel iguane hébergez-vous ? #secret#patronpigeon.

J’ai pris l’idée en note sur mon carnet noir. En relevant la tête, j’ai vu Benjamin qui me souriait, ravi de ma venue matinale, et j’ai eu envie de lui sourire aussi. Avant de reprendre mes esprits. Quel échec ! Enfer et damnation, j’allais me faire avoir comme une bleue. Ils pointaient le bout de leur nez, les comités RH proposant à la direction d’héberger volontairement des lézards « en cachette » pour que leurs salariés se sentent moins exploités. J’ai eu envie de vomir ; je les voyais avec leur pancarte « Donnez-leur un lézard, ils vous donneront leur cœur ». Non, une fois de plus, je ne pouvais prétendre avoir une quelconque vision collective et sociale, j’étais un éternel instrument du système. J’ai rayé le « défi Robbie » de ma liste et j’ai suivi Benjamin à la machine à café.

J’ai pris mon café pendant que Benjamin se servait un verre d’eau. Lui n’avait pas besoin de boire du café, il était né comme ça, alerte et réveillé à toute heure, m’avait-il expliqué plusieurs fois. Nous avons papoté quelques minutes en attendant l’ouverture des marchés. Il regrettait de devoir annuler un voyage en Transsibérien qu’il avait prévu depuis quelque temps.

– Mais si la guerre éclate vraiment, on risque d’avoir un beau bonus sur le gaz. Je ferai un voyage deux fois plus long l’année d’après.

Benjamin n’était pas méchant à proprement parler, il était surtout très focus, comme il disait.

Quand ils sont arrivés, une heure plus tard, j’ai repris un café avec Henri et Farid. Henri nous a annoncé qu’il allait être papa dans cinq mois. Il était heureux.

– Vous vous rendez compte ? il nous a dit. Moi je jouais avec des voitures télécommandées. Mon enfant, lui, jouera avec des drones et des robots. C’est incroyable, ce que les temps changent !

– Félicitations !

Si on était heureux pour lui, Farid était aussi inquiet.

– Tout le monde vieillit et mûrit, m’a-t-il confié avant de revenir dans l’open space. Et nous, on s’occupe d’un lézard.

Je voyais ce qu’il voulait dire. Mais je n’avais pas d’angle d’attaque pour traiter le sujet. La volatilité des marchés, Robert, les haïkus et le brouhaha de la vie quotidienne occupaient tout mon esprit. Au fond, je me rendais bien compte de ce que je faisais : je nageais dans le pétrospleen et je ne voulais surtout pas voir que je n’avais presque plus pied. J’ai écrit sur ma liste de choses à faire « Régler le problème de la maturité », et on s’est promis d’en rediscuter plus tard car on était déjà bien occupés.

À midi, nous sommes allés chercher des kebabs, puis nous avons rejoint Franck et Robert dans la salle. Henri n’avait pas encore vu Robert. Avec Farid, nous avions préféré lui faire la surprise.

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ? il a dit quand il est entré.

– C’est Robert, ai-je répondu. Robbie, dis bonjour à Henri.

Henri a soufflé.

– Boys, vous êtes cinglés. On va avoir des problèmes.

– Attends, tu vas voir.

J’ai déployé les tapis de sol et les coussins autour de Robert. Son vivarium était illuminé, rempli d’un tronc et de plantes vertes, avec quelques galets. Tout autour il y avait la cascade de voilages de Franck, qui formait comme un baldaquin rose et jaune. J’ai branché mon téléphone sur les enceintes et lancé la playlist tropicale.

– Allongez-vous ! ai-je proposé.

Henri, Farid et Franck se sont installés et j’ai monté le volume.

– Écoutez votre souffle. Laissez vos pensées aller et venir, ai-je dit. Regardez autour de vous comme Robert regarde.

– Je ne pensais pas que la connectique Bluetooth fonctionnait sur les Victa, a dit Henri. C’est toi qui as bricolé ça ?

– C’est Franck. Silence maintenant. Place à l’Amazonie.

Dix minutes se sont écoulées. La pluie gouttait par les enceintes et Robert broutait quelques racines. Tout était calme.

– Tu vois l’effet que ça fait ?

Dans un premier temps, Henri a avoué qu’il se sentait peut-être légèrement détendu. Mais il avait surtout faim, à la réflexion. Et puis somme toute, il n’était pas sûr que le jeu en vaille la chandelle, car maintenant qu’il se souvenait à nouveau que nous avions fait rentrer un iguane dans les bureaux de Vega, il était repris par sa migraine ophtalmique.

– Quand est-ce que vous allez le mettre sur le chantier près de chez moi ?

– On abandonne l’idée pour le moment. Si on dépose Robert sans vivarium, il s’échappera. Si on le met sur le chantier avec le vivarium, personne ne croira que c’est son habitat naturel. Et puis, Madeleine ne veut pas.

Finalement, tout s’est bien passé. En quelques jours, nous avons trouvé notre rythme. Je nourrissais Robert le matin, je nettoyais son vivarium, puis c’était Franck qui prenait le relais à midi et Farid le soir avant de partir.

Franck avait réorganisé la petite salle, elle était somptueuse de décorations et d’œuvres d’art. Il avait installé son coin nuit au fond, protégé par un paravent de sa fabrication, une soie bleue tendue sur des tiges en bambou. Le vivarium était collé contre le mur à gauche, les enceintes de part et d’autre. Devant le vivarium, dès que l’on entrait dans la pièce, on tombait sur les tapis et les coussins.

De plus en plus de gens connaissaient Franck, car il participait aux ateliers collaboratifs. Je l’avais entendu se présenter comme un prestataire technique de communication.

– Je fais mon trou, il disait quand je m’étonnais de le voir saluer des gens dans les couloirs.

Combien de vies est-ce que Franck avait eues ? J’avais cru que son titre de docteur en philosophie était un mensonge pour impressionner Linda. Il n’en était rien. Il m’avait montré sa thèse, qui traitait de l’imagination en milieu technique. De son histoire personnelle et de ce qui l’avait amené à dormir devant nos bureaux, je n’avais jamais rien su de plus.

– Un philosophe doit expérimenter, disait-il aussi à chaque fois que je m’étonnais qu’il s’intègre si bien dans les réunions.

Il avait encadré le premier haïku que j’avais écrit pour lui lorsque je l’avais rencontré la première fois. J’avais honte, je le trouvais maintenant un peu réducteur.

– C’est l’intention qui compte.

Cela m’avait un peu consolée du fiasco du bottin artiste de l’entreprise.

Volatilité des marchés oblige, Philippe avait annulé ses congés. Entre deux réunions, il traversait les couloirs à grands pas, énonçant au vol des mots sibyllins. « Les taureaux sont dans l’arène », il disait par exemple. Parfois je lui empruntais ses expressions pour mes haïkus. Farid avait fabriqué une pancarte « Non à la corrida ». Il la levait dès que Philippe passait. « Garde la shape », répondait alors Philippe, et on ne comprenait pas plus ce dont il s’agissait.

Le lundi suivant, il a pris le café avec nous. J’en ai profité pour lui demander s’il connaissait Nietzsche.

– Assez peu, à vrai dire.

– On organise sur lui une conférence avec Linda.

– Priorité au direct, il a répondu.

Dans le doute, j’ai ri poliment.

– Ça ira, sans les vacances ? j’ai demandé.

– Je me détendrai au séminaire à Aix-en-Provence.

Car pour maintenir la cohésion des équipes par ces temps houleux, la direction avait prévu deux jours de team building dans le Sud.

– Certes, ce n’est pas le moment, mais ce n’est jamais le moment pour se détendre. Et nous en reviendrons gonflés à bloc.

Benjamin était dans la confidence du programme du séminaire.

– Travaillez, donnez-vous à fond, il disait pour nous encourager quand les journées finissaient trop tard. À Aix, on se détendra ! C’est un bon lot de consolation !

En effet, notre présentation n’avait pas convaincu l’ensemble du jury, et nous n’avions finalement pas gagné le téléphone. Nous avions reçu un mail d’Eugène Sauderet, qui nous félicitait malgré notre échec :

« Vous méritiez de gagner. Gardez la tête haute, et souvenez-vous que l’entreprise a besoin

d’esprits audacieux et incompris, même si elle l’ignore. Proposer du bruit contre le bruit, c’est

ajouter du réel au réel pour obtenir l’harmonie, c’est joindre un chant guérisseur à l’inéluctable

nuisance, jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse de son propre chef, déçue de ne plus résonner comme

avant dans l’espace attendri. »

Si nous n’étions pas certains d’avoir compris exactement tout ce qu’il voulait dire, nous avions apprécié le mot sur les esprits audacieux et incompris.

– Perdant, mais audacieux, disait Farid dès qu’il butait sur une analyse ou que Benjamin lui reprochait son manque de rigueur.

La conférence de Franck se tiendrait juste à notre retour du séminaire. Nous étions loin d’être au point. Franck était devenu complètement gaga de Robert. Dès que je voulais le mettre à contribution sur la conférence, il s’arrêtait et contemplait l’iguane.

– Je commence à avoir une idée, disait-il. Robert est tellement apaisant.

Mais il n’avait rien voulu me dire. Je lui avais arraché quelques généralités sur Nietzsche, que j’avais mises en forme et recopiées pour rassurer Linda.

La veille du séminaire, j’ai préparé ma valise en récapitulant les haïkus que Nietzsche m’avait inspirés sur les marchés.

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