La poésie des marchés

Anne-Laure Delaye · Chapitre 7 sur 25

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La poésie des marchés

Épisode 6. Un monde effervescent

Épisode 6

 

Un monde effervescent

 

Enivrés et défaits

Dans ses bras vaporeux

Ils ont le pétrospleen

Le lendemain, j’ai travaillé de chez moi. J’habite un tout petit appartement gare de l’Est, au sixième étage d’un immeuble haussmannien, dans la rue Philippe-de-Girard. Mon appartement comporte un balcon microscopique sur lequel j’essaie de faire pousser un pied de vigne et un seringa. J’y ai installé une petite table entre les deux pots de terre, ce qui me permet d’y travailler tout en bénéficiant d’une vue splendide sur les rails de la gare de l’Est.

Ce matin-là, le ciel était d’un bleu glacial. Je me suis couverte d’une parka et d’un bonnet, et je me suis attelée à mon analyse de prix.

Sur la messagerie instantanée, Farid et Henri, qui avaient décidé de rester chez eux aussi, débattaient des variations du cours du pétrole, dont la volatilité venait encore d’augmenter. Certains économistes s’alarmaient de cette tendance inexorable : trop volatil, le cours ne représentait plus un signal prix efficace pour réorienter les investissements énergétiques mondiaux.

Si des indicateurs économiques défavorables étaient publiés en même temps que l’annonce de la découverte d’un nouveau gisement pétrolier, le prix du pétrole chutait illico. Puis un communiqué de l’Opep et une frappe de drones sur des pipelines au Moyen-Orient suffisaient à lui faire regagner des sommets.

Ces variations très rapides du cours du pétrole influençaient les prix des autres combustibles, s’ajoutant à leurs propres problématiques. Le prix du charbon, dont le transport et l’extraction étaient fortement consommateurs de pétrole, oscillait à son tour. Les prix du gaz réagissaient parfois aussi au prix du pétrole, quoiqu’une partie des contrats gaziers se soient progressivement désindexés du cours du Brent ces dernières années. Mais le gaz, j’aurai l’occasion de vous en reparler. Ces variations rapides compliquaient notre travail d’analyse et rendaient malaisée la moindre projection.

Au fond de moi cependant, j’avais beaucoup de sympathie pour la volatilité du prix du pétrole. J’y trouvais un écho à mes propres incertitudes. Moi aussi, la volatilité de mes impressions sur le monde m’empêchait d’y définir ma direction propre.

Dans ce monde en tourbillon, certaines choses semblaient plus apaisantes. Je pensais en particulier aux lézards Timon lepidus. Ils étaient verts, couleur de l’espoir, et possédaient un troisième œil, comme beaucoup de sauriens, d’après Wikipedia. Si j’arrivais à nous en procurer, j’avais le sentiment que je résoudrais le problème de construction du building derrière l’appartement d’Henri, mais pas seulement. J’étais certaine aussi que ma vie basculerait dans une dimension plus unifiée, plus directionnelle en fait. Le lézard Timon lepidus était un poïkilotherme. C’est-à-dire qu’il avait une faible régulation thermique autonome et devait donc composer avec son environnement extérieur pour équilibrer sa température interne. J’aimais cette nécessité de faire avec le monde. Le Timon lepidus avait besoin du soleil pour se réchauffer pendant de longues heures. Personne ne songerait à lui jeter la pierre, hormis quelques garnements de village qui s’ennuyaient pendant leur sieste. Et si moi aussi, j’avais quelque chose du Timon lepidus ? Si j’y réfléchissais bien, partout où j’allais, mon premier réflexe était toujours de m’assurer de trouver une roche ensoleillée de fantaisie sur laquelle je pourrais m’allonger pour me remettre du sérieux du monde. J’ai pris conscience que j’étais en train de m’endormir sur mon balcon. Je suis rentrée m’installer sur mon lit, avec mon ordinateur sur le ventre.

Pour mon analyse, j’ai trouvé quelques phrases qui feraient l’affaire dans des articles du site prixdubaril.com. J’ai senti doucement mes pensées se brouiller, mes paupières se fermer à moitié. Aujourd’hui, les projecteurs se tournaient vers l’Agence internationale de l’énergie. La veille au soir, la parution de son rapport annuel avait provoqué l’effervescence.

Il s’agissait en effet du premier rapport paru depuis l’arrivée du nouveau directeur, Charly Hunchitu. Le précédent était consensuel. Il avait toujours veillé à transmettre un message rassurant sur la disponibilité des ressources en pétrole. Il y en aura, et pour tout le monde, comme disait la dame de la cantine quand Benjamin venait se resservir en frites en doublant toute la file. J’ai double-cliqué sur la page pour que mon profil sur la messagerie s’affiche comme activé, puis j’ai laissé retomber mon bras sur le matelas moelleux.

Des bruits couraient sur le successeur du directeur de l’Agence, des bruits qui inquiétaient les marchés. Il faut dire que Charly Hunchitu était un sacré spécimen. Habituellement, les directeurs de l’AIE n’intéressaient pas le grand public. Bureaucrates ennuyeux, ils brassaient du vent dans des modèles longs termes aux hypothèses improbables. Comme tout organe de réflexion digne de ce nom ces dernières années, ils publiaient des quantités de scénarios irréalisables pour le futur, quoique dotés de jolis noms d’oiseaux. Dans le cadre de nos activités à Marchés, nous achetions chaque année un exemplaire papier de leur publication annuelle.

J’aimais beaucoup ces rapports volumineux en papier glacé : le grain en était lisse et ouaté, les titres sur la couverture étaient en relief. Si le dossier comportait une part importante de textes, on y trouvait également des graphiques et des illustrations de qualité. J’avais pris l’habitude d’en découper les images les plus réussies pour les assembler dans de grands collages sur toile que je vernissais ensuite. Je n’avais pu en garder qu’un seul chez moi, mon préféré. Il s’intitulait « Camemberts énergétiques ». Il présentait un alignement de camemberts en tout genre issus d’une dizaine de World Energy Outlook, soigneusement recensés et légendés, comme une collection de papillons colorés. J’y voyais toute la beauté des capacités de projection humaine. Toutes les autres œuvres d’art prenaient trop de place pour mon petit appartement – la plupart d’entre elles mesuraient environ 1 mètre sur 1 mètre.

Par chance, il y a quelques mois j’avais découvert une petite salle inutilisée dans les bureaux de Vega Énergie. Elle se trouvait au rez-de-chaussée, contre les locaux techniques et la salle de conférences, juste avant la conciergerie. Elle mesurait la taille de mon studio et semblait consacrée uniquement au rangement des chaises en trop de la salle de conférences. Je n’avais jamais vu personne s’y rendre. J’avais apporté mes toiles là-bas, les unes après les autres. Personne ne m’avait jamais rien dit et les toiles y étaient toujours, ce que j’avais pris pour une autorisation. Depuis, cette petite salle était devenue, en quelque sorte, mon entrepôt de stockage d’œuvres.

Mais je m’égare : Charly Hunchitu, donc, était un colosse aux cheveux orange, d’une quarantaine d’années, passé par les plus grandes entreprises de l’énergie. Il avait aussi eu une brève carrière d’acteur, interprétant avec succès quelques méchants dans des films d’action à la mode. Les journaux s’étaient emparés de cette figure iconoclaste, qui faisait du clic. Sur ses comptes de réseaux sociaux, Charly Hunchitu publiait des selfies devant des plates-formes offshore ou sur des cargos de gaz naturel liquéfié, avec des poses de Rambo. « Il paraît que lui aussi, il joue du violon », s’était vanté Farid en nous montrant une nouvelle fois les cals sur ses doigts, pour nous rappeler son dur labeur.

La nomination de Charly Hunchitu à la tête de l’Agence internationale de l’énergie avait coïncidé avec une période de fort intérêt du grand public pour l’énergie, entre crise énergétique et risques d’effondrement.

D’après Henri, l’AIE s’était lassée d’émettre des rapports que personne ne lisait. Elle avait compris qu’elle n’augmenterait son pouvoir d’influence qu’en augmentant la taille de sa communauté numérique, et surtout, qu’elle devait parler aux jeunes. Pour toutes ces raisons ou pour d’autres que nous ne connaissions pas, l’OCDE avait donc nommé à la tête de l’Agence un homme qui avait toutes les chances d’attirer l’attention. « C’est un peu comme si on nommait Farid à la place de Benjamin à la tête de Marchés, avait dit Henri pour expliquer le raisonnement. Il y a du plus, et du moins. – Dieu nous garde d’une telle perspective », avait dit Hortense.

D’après prixdubaril.com, le nouveau rapport n’avait déçu personne. Il était proposé en version papier, ainsi qu’en version vidéo. J’ai regardé un extrait de la version vidéo. Charly Hunchitu s’était filmé en train de scander les messages clés, s’agenouillant face caméra, trois doigts tendus, pour évoquer les trois scénarios possibles du futur :

– Scénario 1, le colibri, slammait-il devant la caméra en avançant son pouce, des petites actions pour un petit résultat. Scénario 2, l’aigle, disait-il en tendant l’index au loin, vers le futur vert, le scénario de tous les possibles. Scénario 3, le corbeau, concluait-il en gardant seulement son majeur levé, toujours face à la caméra et le regard impassible, le scénario business as usual, le scénario qui creuse notre tombe, le scénario des charognards.

Il se redressait alors, esquissait un pas de danse. La caméra reculait en champ large, on découvrait qu’il se tenait sur un réservoir calorifugé, dont il sautait joyeusement vers une balustrade sous-jacente, lançant un dernier regard bleu électrique au spectateur.

Les marchés s’étaient trouvés très embarrassés, car ils n’avaient pas compris le message derrière la vidéo, expliquait un trader interviewé par prixdubaril.com. Annonçait-il une pénurie ou plutôt un excédent d’offre ? Plusieurs analystes avaient vu dans le choix du réservoir calorifugé une allusion déguisée à l’isolation des bâtiments, donc à des efforts accrus de transition écologique. D’autres y voyaient plutôt une réaffirmation de la nécessité d’une transition gaz, cauchemar des vrais écologistes. Les derniers n’y voyaient pas un réservoir de gaz, mais les parois d’un bunker de fin du monde. Ils dénonçaient la duplicité de l’AIE, qu’ils accusaient d’être à la solde des ultra-riches. Personne n’était d’accord. Certains arguaient que le rapport papier avait fait part de réserves en pétrole qui équivalaient aux réserves mentionnées dans les rapports précédents. Mais la présentation vidéo ne reprenait pas les mêmes chiffres. Le cours s’en ressentait, tressautant sans discontinuer. Henri nous a proposé de faire aussi des vidéos pour présenter nos analyses marchés.

Ça m’a fait penser aux enceintes, qu’il fallait vraiment qu’on aille acheter avant mercredi prochain. On s’est écrit qu’on irait le lundi, pour avoir le temps de les tester.

À midi, je déjeunais avec mon ami François, pour parler d’écologie. François travaillait dans un think tank spécialisé dans la décarbonation de l’économie, qui se nommait le Pitch Project. Le Pitch, c’était l’énergie de la parole brève. Au Pitch, d’après François, ils avaient vocation à stimuler l’ensemble du monde industriel, politique et universitaire avec un discours pragmatique et clair. Face aux bavardages des politiques, le Pitch arrivait avec une parole carrée comme une table, dont chaque coin s’appuyait sur un calcul de bon sens.

Agir, certes, mais dans quelle direction ? Le Pitch Project était là pour le préciser haut et fort. Il était qualifié par certains de lobby du nucléaire. Rien n’était moins vrai, m’avait expliqué François. Oui, certains de leurs financements provenaient autrefois d’une entreprise nucléaire française. Mais ils avaient d’autres mécènes, des gaziers, des banques, et quelques industriels de la sidérurgie et de la métallurgie. Quoi qu’il en soit, le fondateur du Pitch était Jean-Côme, un homme cohérent et intègre dont la popularité était croissante chez les ingénieurs.

Nous avions rendez-vous vers le métro Blanche. J’ai envoyé mon analyse de prix et je suis sortie dans la rue froide et ensoleillée. François m’avait indiqué l’adresse d’un restaurant coréen. Il m’attendait, recroquevillé derrière une petite table contre le comptoir. Il s’est levé pour me saluer. La table s’est soulevée, emportée par ses longues jambes, et j’ai saisi au vol la sauce salée qui détalait.

– Bien rattrapé, il a dit en m’embrassant.

Il a commandé un menu sans poisson, sans viande et sans riz.

– Je viens ici pour les algues, a-t-il expliqué.

François était soucieux. Le Pitch Project s’appuyait sur la collaboration de bénévoles sensibles à sa cause. Depuis deux ans, de plus en plus de bénévoles voulaient les rejoindre. Les responsables avaient d’abord accueilli cet afflux avec gratitude. Une force de travail gratuite et corvéable à merci, c’était le rêve de tout homme qui avait des grands projets, et les fondateurs du Pitch en avaient, des grands projets. Mais il devenait très difficile de faire le tri entre les ressources saines et les quelques-uns qui venaient uniquement parasiter le travail.

– On a une palanquée de bénévoles dévoués qui se mettent à organiser des conférences au nom du Pitch. Ils démarchent les collectivités, les entreprises ou les universités en se présentant comme des experts du Pitch. Ils sont efficaces, ça n’est pas la question !

– Quel est le problème alors ?

– Nos préconisations pour décarboner sont précises. Elles sont efficaces et fiables, frappées au coin du bon sens, m’a expliqué François en tapant sur la table. Tandis que quelques-uns de ces experts autoproclamés racontent des âneries sur des solutions fantaisistes qui n’ont rien à voir avec nos directives. Forcément ça fait des mécontents. Ensuite, les gens nous écrivent des torrents d’injures et je dois passer un temps fou à expliquer que non, le Pitch n’a jamais préconisé le camion nucléaire ou le tout-vélo.

François avait les yeux cernés, il engouffrait ses algues sans s’arrêter. J’admirais son énergie et sa sincérité.

– Mais ce n’est pas tout. Un autre bénévole m’avait juré qu’il s’occuperait du pilotage d’un groupe de travail sur la technologie ammoniac dans le monde. Ça fait deux mois qu’il me promet une note du feu de Dieu. La semaine dernière, je me suis rendu compte qu’il travaillait pour une entreprise produisant de l’ammoniac et qu’il consacrait l’essentiel de son temps à en faire la promotion auprès du reste des bénévoles, sans aucun discernement.

Nous avons commandé des petits desserts à la farine de riz, avec du thé.

– J’en ai un autre, vers Nogent-le-Rotrou, qui me casse les pieds. Parce que maintenant, il y en a partout des pitchers, et c’est à la fois beau et incontrôlable. Celui-là travaille plutôt bien mais il ajoute la photo de Jean-Côme en énorme à la fin de chacun de ses documents. On dirait une groupie ado. C’est un retraité pourtant ! Dès qu’il a pondu une note, il me demande s’il peut en discuter directement avec Jean-Côme.

Je comprenais la situation. Ces épiphénomènes étaient nuisibles en profondeur, même si la majorité des bénévoles étaient pragmatiques et soucieux de l’environnement.

– On réfléchit à un quiz d’entrée, a continué François. Mais c’est compliqué car on ne veut pas trier les gens sur leurs connaissances, ni sur leur degré d’implication. Avant, on pouvait rencontrer un par un les bénévoles qui venaient nous rejoindre. Avec le rythme actuel d’arrivées, ce n’est plus possible.

J’ai suggéré à François de demander aux nouveaux bénévoles d’écrire un haïku de présentation :

– Parfois les hommes se révèlent bien plus dans une petite comptine de leur production qu’en de longs entretiens.

Et puis, c’est très différent de vouloir écrire des haïkus sur quelqu’un d’autre, que de lui proposer d’en écrire un, je me suis dit en lui racontant le fiasco de mon bottin artiste.

– Je ne dis pas que c’est une mauvaise idée, m’a répondu François. Mais je ne suis pas certain que ce soit vraiment efficace.

Tandis que nous buvions nos thés, je lui ai posé quelques questions sur les pierriers à lézards, pour le dossier de Séverine.

– Je ne suis pas expert du sujet, dit-il. Je ne te serai d’aucune aide si tu veux une relecture précise du contrat. Mais j’ai rencontré beaucoup d’autres associations écologiques, et je veux bien croire qu’il y en ait de sacrément têtues.

Quant à la possibilité de mettre des lézards sur un chantier pour empêcher son aboutissement, il n’avait pas connaissance d’expériences semblables, mais il était intéressé par le retour d’expérience si nous y parvenions. Si personne ne l’a jamais fait, c’est qu’on est à la pointe de l’innovation, ai-je pensé, après tout c’est le destin des visionnaires.

Je suis retournée chez moi déterminée. Dès le lendemain, je passerais au zoo de Vincennes et j’essaierais d’en savoir plus sur les Timon.

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