La Table-aux-Crevés

Marcel Aymé · Chapitre 9 sur 15

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La Table-aux-Crevés

Chapitre IX

 

Comme par hasard, Milouin passait par la coupe de Pottier où Frédéric Brégard travaillait depuis une semaine. Le vieux sortit d’une touffe de jeunes charmilles comme le Frédéric posait sa hache pour boire un coup.

« Si je croyais de te rencontrer par là », dit Milouin.

Brégard avait son litre à la main. Il but à la régalade et essuya ses lèvres sur son bras nu. Il voulut bien répondre à Milouin avant de reprendre sa cognée.

« Qu’est-ce qu’y a d’étonnant. Savez bien que je travaille dans les bois.

– Quand même, y a de la place dans les bois. Je suis passé par là pour retrouver le chemin qui tombe sur les Baraques de Bertenière. Je vas à Bertenière. »

 

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Brégard dit : « Ah », et cracha dans ses mains pour se remettre à la besogne. Il n’aimait pas Milouin et lui gardait rancune de son échec auprès du curé. Le vieux vint s’adosser au chêne entaillé par la hache du Frédéric.

« Tu me demandes ce que je vas faire à Bertenière. Je peux te le dire. Figure-toi que ma cadette cause à un gars de là-bas. Un mariage pour dans pas longtemps ; elle en est tout sens dessus dessous. Moi je serais plutôt content de la chose. Il m’a l’air d’un bon sujet, lui.

– C’est bien le tant mieux.

– Ma foi oui. C’est la saison de se marier aussi. Les filles, elles sont toutes pareilles. Quand il commence à faire doux, elles ont le feu dans le train. Pas vrai ? »

Brégard dit que c’était vrai.

« À propos, reprit Milouin, on cause que ta sœur est pour se marier. Ça serait avec Coindet. J’y ai pas cru, je te dirai. »

Brégard laissa tomber sa hache et vint furieusement sur le vieux.

 

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« Mariez donc vos trois toupies et occupez-vous de vos affaires au lieu de faire suer le monde. J’aime pas vous voir. Ôtez-vous de mon chêne. »

Milouin, sans abandonner la partie, décolla son dos du gros arbre.

« Moi je te dis ça, manière de causer. Toi tu te fâches. Je vois pas de mal à ce que le Coindet marie la Jeanne si c’est leur idée à tous les deux. Tu penses. »

Le Frédéric jura entre ses dents et d’une main planta sa hache en plein chêne.

« Nom de Dieu de vieille fouine, vous le savez bien qu’elle est pas pour Coindet. Qu’est-ce que vous venez me casser les oreilles, hein ? Je veux plus vous voir rôder autour de moi. Tenez, restez là encore une minute. »

Le Frédéric tourna la tête et appela : « Louis, eh Louis ! viens voir. » L’appel suspendit le bruit d’une cognée qu’on entendait tailler à deux ou trois cents mètres de là et une voix répondit : « J’arrive. »

 

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« Vous allez être content, ce coup-là », murmura Brégard.

Milouin entendit un froissement de branches. Rambarde sortit d’un taillis.

« Tu m’as appelé ?

– Oui, je t’ai appelé », dit Brégard.

Il prit Rambarde par l’épaule et dit à Milouin :

« Vous vouliez savoir lequel qui marie la Jeanne ? le voilà. »

Rambarde hocha la tête avec modestie et protesta :

« Si elle veut. Ça serait pas dans mes idées autrement. »

Brégard le secoua rudement.

« Si elle veut ? Je voudrais voir ça, la garce, qu’elle veuille pas.

– Tu déraisonnes, mon vieux Frédéric. L’obliger, ça serait de la folie. Qu’est-ce que tu dirais, toi, si on t’obligeait à marier une des filles du père Milouin ? »

Milouin était mortifié, il ne parvint pas à

 

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sourire, ses yeux enflèrent au milieu de son visage grenat. Le Frédéric, lui, riait à cuisses claquées, heureux de la confusion du vieux qui essayait de reprendre aplomb. Il avait une si pauvre mine, Milouin, que Rambarde eut pitié.

« Vous savez, le vieux, faut pas vous vexer. C’est façon de plaisanter.

– Oh, je ne me vexe pas. Je sais ce que c’est que de rire. Je dirai même que je suis de ton avis pour les idées des femmes, et j’ai dans la tête que ça serait une sottise de vouloir obliger la Jeanne. C’est pas un secret qu’elle s’est entêtée de Coindet. D’abord, il est presque tout le temps avec elle... »

Le Frédéric avait fini de rire. Il fit un pas pour avaler Milouin. Mais le vieux s’était mis à l’abri derrière Rambarde.

« C’est la vérité qu’ils sont toujours ensemble, reprit-il. Tous les après-midi, le Coindet rôde autour de Cessigney, je dis ce qui se dit... »

Brégard jura Vierge et Dieu, hésita s’il passerait à travers Rambarde pour anéantir

 

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Milouin, et puis, volte-face, se mit à courir droit devant lui en direction de Cessigney.

« Où c’est qu’il court ? » demanda Milouin.

Rambarde prit la cognée, la veste et le litre de vin du Frédéric. En s’éloignant, il jeta par-dessus son épaule :

« Vous, le vieux, si jamais je vous reprends à lui causer seulement un mot, je vous casse les reins. »

À travers les taillis, le Frédéric avait rejoint le sentier et courait comme un dératé égorger Coindet. Des paroles du vieux avait surgi une image précise jusqu’à l’halluciner. Il voyait les deux coupables accouplés au pied d’un arbre dans la Corne Sèche, à deux pas de la maison. Les dents serrées, les narines dilatées par la course et l’envie de meurtre, il pensait à la même fréquence qu’il respirait :

« Il y coupe pas... il y coupe pas... »

En dix minutes, il eut franchi les deux kilomètres qui séparaient le hameau de la coupe. Sans s’arrêter à explorer la Corne Sèche, il courut

 

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à la maison. Dans la cuisine, le père Brégard, occupé à faire des cartouches, se leva en voyant son fils haletant, les cheveux en désordre.

« Quoi, qu’est-ce qui t’est arrivé ? »

Le Frédéric était si essoufflé qu’il pouvait à peine parler. Il jeta un regard circulaire dans la cuisine et articula d’une voix brève :

« La Jeanne, où qu’est la Jeanne ?

– La Jeanne ? elle est dans sa chambre, en train de ranger notre linge.

– C’est pas vrai, elle est pas dans sa chambre. »

Il marcha vers la porte du fond, mais le père Brégard l’arrêta d’un geste irrité et se mit devant lui.

« Pas vrai ? dit-il. Alors voilà que tu traites ton père de menteur, maintenant ? C’est bien ça, tu me traites de menteur, hein ? Tu vas me dire ce que ça veut dire, espèce de galopin de mes fesses. T’as des drôles de manières depuis que t’es sorti de prison, oui. Je me demande ben ce que t’as pu faire là-bas.

 

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– Écoutez voir, papa...

– Rien du tout. Traiter son père comme ça ? des fois. Moi aussi, j’y ai été en prison, et plus que toi. Ça m’a jamais empêché d’être poli avec mon père et n’importe qui. T’entreras pas. »

Le Frédéric baissa la tête, comme au temps où il redoutait la gifle du père.

– C’est pas ce que je voulais dire. Mais écoutez-moi, papa. Je vous ai dit ça parce que je sais. Laissez-moi entrer.

Sa voix était entre la prière et la menace. Le père Brégard le repoussa.

– Ça suffit. Va t’asseoir ou sors.

Le Frédéric recula et vint s’appuyer contre la table. Dans sa fureur, il lui semblait que tout le monde fût complice des amours de la Jeanne. Sa haine de Coindet lui serrait la gorge. Il jeta un mauvais regard à son père et se mit à crier :

« Voilà que vous l’encouragez à galoper derrière le Coindet, maintenant ? Vous serez content une fois qu’il l’aura engrossée, une fois qu’elle aura de la graine de vendu. C’est peut-être

 

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que vous voulez un petit-fils pour en faire un gendarme ?

– Vas-tu te taire, Bon Dieu.

– Non, que je me tairai pas, parce qu’à cause de vous, votre fille est en train... »

La porte du fond s’ouvrit, la Jeanne entra dans la cuisine avec une pile de linge à raccommoder. Elle avait entendu des éclats de voix et interrogeait du regard. Le Frédéric s’était assis, la parole coupée, sa colère étonnée. Surprise du silence qui accueillait son entrée, la Jeanne sentit qu’elle avait figé un drame et, certaine qu’il s’agissait de Coindet, voulut des explications.

« Qu’est-ce que vous disiez, papa ? »

Le père Brégard ne répondit pas. Il prit sa fille par la taille et, s’approchant de la table, dit au Frédéric :

« Tu vas demander pardon à ta sœur pour toutes les saloperies que tu viens de dire. »

Le Frédéric tenait une douille de cartouche, l’examinait œil contre, silencieux, la tête dans ses épaules obstinées.

 

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« Un vrai mulet, murmura le père. Dis donc, je t’écoute. »

Le Frédéric leva la tête, regarda son père et sa sœur sans colère. Il dit tout doucement :

« Je demande pas mieux... »

La Jeanne posa son linge sur la table, prit la tête de son frère dans ses deux mains.

« Frédéric, je veux pas que tu me dises rien. Je veux pas que tu me dises ce que t’as dit tout à l’heure. »

Il l’écarta sans brusquerie, presque avec tendresse.

« Jeanne, moi je veux te dire ce qui s’est dit. Après je te demanderai pardon. Si, je veux te demander pardon. Je disais que tu en tenais pour le Coindet et qu’un de ces jours, tu me comprends... Jeanne, je me suis trompé. Dis-moi que tu n’en veux pas, de Coindet. »

Muette, la Jeanne s’était réfugiée vers le père Brégard et regardait, par la fenêtre, la clairière de la Corne Sèche, au carrefour des sentiers qui allaient à la plaine. La voix du Frédéric implora :

 

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« Jeanne, regarde-moi. Je te cause pas pour te tourmenter. Tu vois, je m’étais dit que tu te marierais avec Rambarde, il t’aime bien et personne ne peut lui reprocher rien de rien. Mais si ça ne te plaît pas, je lui dirai de plus y penser. Je sais que tu tiens à Coindet et qu’on ne se sent pas comme on veut. Je sais que c’est dur, quand on a une idée au cœur, de penser à tout le contraire. Jeanne, je suis ton aîné de dix ans ; quand la maman est morte, t’avais encore le biberon entre les dents et nous deux le père, on ne savait pas quoi faire pour que tu sois au doux. Tu riais tout le temps, le monde disait : ‶C’est tout sa mère″, on était fier de toi devant tout Cessigney. Elle sera heureuse, que je me disais, Bon Dieu, on fera tout ce qu’y aura moyen de faire pour Jeanne, c’est juste comme ça que je pense maintenant. Tu me dirais que tu veux te marier... je sais pas, moi... avec le Carabinier, j’y verrais rien à dire, tout Carabinier qu’il est. Mais, Coindet, un homme qui m’a donné aux gendarmes, tu ne voudrais pas, Jeanne. »

Il suppliait comme un enfant et le père Brégard, bouleversé de voir son Frédéric comme

 

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ça, murmura :

« Jeanne, il a raison, ton frère, tu ne peux pas... »

La Jeanne regardait le carrefour des sentiers qui menaient par bois à la plaine de Coindet. Elle dit sans hésitation, durement :

« Laissez-moi tranquille. Coindet, c’est mon fiancé, je ferai ce qu’il voudra. »

Alors le Frédéric posa la douille de cartouche sur la table et leva les yeux sur son fusil accroché à la tête de son lit.

« C’est bon, dit-il. Je sais ce que je dois faire. »

Immobiles l’un en face de l’autre, le père et la fille regardaient le Frédéric s’éloigner vers la clairière de la Corne Sèche et lorsqu’il eut disparu dans le bois, le père Brégard soupira :

« Je le connais, il fera comme il dit. »

Les joues enfiévrées, la Jeanne lui cria violemment :

« Et toi, tu ne feras rien pour l’empêcher, bien

 

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sûr ! »

Le vieux Brégard tourna la tête du côté de son lit, regarda son fusil à broche et dit d’une voix sourde en faisant son signe de croix :

« Ça fera tout juste trente ans au 15 mai que le Léon Aubinel est mort en faisant boire ses bœufs aux creux Blet. Il en avait fait moins que ça. »

 

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