La Table-aux-Crevés

Marcel Aymé · Chapitre 10 sur 15

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La Table-aux-Crevés

Chapitre X

 

Le soleil était au bout de la route de Sergenaux, à peine décollé de la terre. L’abbé put assister au réveil de Cantagrel. C’était l’heure où les écuries chaudes se souviennent de la vie et, dans l’aube résonnante, les bêtes jetaient l’appel de la faim. À chaque maison, le curé apercevait un homme poussant la porte d’une écurie ou tirant de l’eau au puits. Les femmes étaient à l’intérieur, occupées de feu. Tout s’accomplissait dans un silence morne et il semblait à l’abbé qu’il surprît la création dans une habitude sans gloire. Il voyait les aubes silencieuses se munir, les jours dépenser, les nuits remettre à neuf les habitudes – elles ne s’useraient donc pas à la fin. Une mécanique triste. Le curé haussa les épaules, fâché d’avoir oublié que le monde était fait tout exprès pour les hommes.

La veille, il avait hébergé un curé de ses amis

 

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qui venait de repartir pour Dôle à bicyclette. L’abbé Richard s’était levé au petit jour pour préparer son départ, l’avait accompagné jusqu’au milieu du village et, en attendant l’heure de la messe, s’était accordé une promenade dans la campagne. Tout en marchant sur la route de Sergenaux, il examinait sa comptabilité des âmes de la paroisse. La situation n’était pas bonne ; en dépit de ses efforts, de toute l’affection qu’il témoignait à ses paroissiens, le nombre des fidèles à la messe du dimanche était plutôt en décroissance. La saison l’expliquait suffisamment et le danger n’était pas immédiat. Mais l’abbé Richard, en s’installant à la cure de Cantagrel, avait espéré d’autres résultats, une dévorante flambée d’amour pour l’eucharistie, toute la paroisse s’accrochant à Jésus comme une teigne. Au lieu de ces cœurs bandés dont il avait rêvé, il traînait derrière son étole une trentaine de vieilles femmes à la foi habituée, deux douzaines d’hommes crachant une concupiscence à chaque prière, une jeunesse qui voulait des bécanes et des motocyclettes avant Dieu. Heureusement, il avait Cessigney et, à Cantagrel même, quelques

 

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âmes de bon aloi. Mais, à part la Bossue de la Maison Neuve qui disait entendre des voix, à part la Bossue et Cherquenois qu’une soif dévorante conservait dans le péché, le curé ne pouvait se flatter d’avoir augmenté son troupeau ; tout au plus avait-il affermi la religion de quelques paroissiens. Après une année passée à Cantagrel, l’abbé Richard en arrivait parfois à douter du succès.

« Ils sont trop riches, pensait-il, trop heureux. Quand la terre est grasse, les phonographes à bon marché, les hommes mettent toutes leur joies en viager. Ceux de Cessigney se portent bien, mais le jour où on leur dira que les bois de Pottier leur appartiennent... »

Tandis qu’il cheminait à travers Cantagrel, l’abbé rêvait d’un pieux hasard qui ferait surgir quelque peste noire suivie d’un tremblement de terre et de sept années de famine. Et il évoquait tendrement les survivants pressés devant l’autel, attendant, d’un cœur élastique et rendu à l’espoir, le geste bénissant du caporal de Dieu. Lui, penché à pitié pleine sur ces malheureux,

 

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annonçait le royaume où l’on entre maigre.

Cependant, il arrivait au bout du village et, en dépassant la maison de Coindet, il eut le spectacle de l’immense plaine verte qui s’étendait à perte de vue face à la forêt. Il s’arrêta pour la contempler. Paysan, il admirait la richesse de cette plaine, évaluait les moissons.

« Ce sera une bonne année », murmura-t-il malgré lui.

Avant de poursuivre son chemin, il regarda la maison de Coindet et vit la porte de la cuisine ouverte. Songeant qu’il remettait sa visite depuis plusieurs jours, il décida qu’il entrerait.

Seul dans la cuisine, Coindet était assis devant le fourneau éteint, la tête dans ses mains. Il entendit le pas du curé et se retourna.

« Bonjour, monsieur le curé.

– Bonjour, vous voilà seul ?

– Oui, la Noëmi, ma cousine, est partie à Blévans hier soir. Elle sera de retour vers les midi.

– Vous avez l’air bien préoccupé devant votre

 

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fourneau éteint. Vous auriez des ennuis ? »

Coindet eut un geste vague.

« Des ennuis... si j’ai des ennuis ? j’en sais rien.

– Voilà une drôle de réponse, dit le curé. Je crois que vous vous ennuyez. La solitude doit vous paraître dure. »

Coindet nia avec énergie.

« C’est moi qui vous ennuie avec mes questions, reprit l’abbé, mais je voudrais pouvoir vous aider. Quelquefois, il nous manque quelque chose, on ne sait pas quoi. Coindet, il vous manque la messe. »

Coindet ne prit même pas la peine d’être poli et eut un geste d’indifférence.

« Oh, la messe, vous savez... »

Il y eut un instant de silence. Coindet se laissait observer, presque boudeur. Le curé lui prit la main et murmura :

« Et Jeanne Brégard ? Vous l’aimez, Coindet, vous me l’avez dit. »

 

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Coindet était devenu rouge. Il ne répondit pas.

« On m’a dit que vous vous étiez fiancés, et d’étrange façon. On m’a dit que vous vous étiez fiancés au café, contre le gré de son frère et, probablement, du père ?

– Va falloir que je fasse le manger des cochons, monsieur le curé.

– Coindet, songez qu’elle est une enfant, vous ne l’obligerez pas à désobéir, vous ne la détournerez pas de son devoir. Elle est robuste chrétienne, mais si jeune, si vive... »

Coindet se pencha un peu plus sur le fourneau. Il écoutait le curé sans le regarder.

« Coindet, j’ai un peu peur pour cette enfant-là. Vous n’aurez pas le droit de l’épouser avant une année. Promettez-moi d’écarter toute mauvaise tentation. Promettez-moi de ne pas la voir... »

Coindet s’était levé. Ayant pris le curé par la main, il le conduisit jusqu’à la porte de la chambre qu’il ouvrit doucement.

« J’aime mieux que vous sachiez, murmura-t-

 

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il, c’est déjà plus propre. »

Le curé vit des cheveux blonds sur un oreiller. Il repoussa la porte et gémit à voix basse :

« Malheureux... Malheureux... »

Coindet avait repris sa chaise devant le fourneau froid, tranquillement, comme s’il n’eût pas été vrai que la Jeanne dormait dans son lit. Pourtant, il ne parlait plus de faire le manger des cochons. Derrière lui, l’abbé arpentait la cuisine, troublé par la vision du péché, s’arrêtant pour considérer le coupable dont la tranquillité l’épouvantait.

« Coindet, comment avez-vous pu, vous un honnête homme... je vous dis que c’est une enfant, voyons. C’est monstrueux. »

Il vint s’asseoir devant le fourneau et Coindet parla :

« Les curés, dit-il, c’est des gens heureux. Un curé, il ne sait pas ce que c’est que de se sentir la tête paresseuse à cause d’une femme qu’a des yeux et tout. Les curés, ils croient que d’aimer ça n’est rien qu’une envie de la chose, une envie qui

 

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tient bon, mais qu’on use sur des oraisons comme lame sur meule. Oh, si, ils croient ça. Un cœur de curé, ça n’est pas de même usage qu’un autre. Nous autres de la terre, on ne veut pas ce qu’on veut. Hier soir, elle est entrée. Moi je finissais de nettoyer mon fusil, assis à c’te table. C’est toi, Jeanne ? que je lui fais. Elle me dit ‶oui, c’est moi″, mais avec un si drôle d’air que j’ai tout de suite compris qu’elle s’en irait pas. Mais je me disais : ‶tout de même, non″, je me disais ça. Elle s’est assise là devant moi. Vous avez vu comme elle est blonde, monsieur le curé. Taisez-vous donc, vous n’avez rien vu du tout, moi je l’avais jamais vue comme elle était hier soir. Je la regardais, elle me dit : ‶Le Frédéric est pour te tuer.″ À un autre moment, j’aurais crâné comme on fait, j’y ai pas pensé, je la regardais. ‶Oui, c’est décidé, il t’enverra un coup de fusil. Mais moi je ne veux pas.″ Comme vous disiez, monsieur le curé, c’est rien qu’une enfant. Elle est belle, je veux pas qu’il lui arrive rien. Elle m’a pris les mains, je pouvais seulement pas causer. Elle m’a dit : ‶Je viens coucher avec toi.″ Un mouton que c’est. Moi j’ai peur d’être pas

 

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bien beau... »

Le curé n’avait plus de reproches. Il lui semblait naturel que la Jeanne dormît à côté. Il était seulement inquiet de l’avenir. Après un long silence, il interrogea :

« Et maintenant, qu’est-ce que vous allez faire ? »

Coindet tourna la tête et regarda la route de Sergenaux qui tenait dans le cadre de la porte.

« Voilà que le soleil monte, dit-il. Le Frédéric ne va guère tarder d’arriver. J’ai mis deux cartouches dans mon fusil. »

Le curé se leva brusquement, eut un geste de véhémente réprobation.

« Donnez-moi le fusil », ordonna-t-il.

Coindet le regarda durement.

« Curé, vous êtes fou. La Jeanne est ma femme, je veux pas que personne puisse la commander. Dans une demi-heure comme dans dix minutes, le Frédéric va entrer ici, le doigt sur la gâchette. Vous pensez pas que je vas me laisser casser la tête pour qu’il puisse aller la chercher.

 

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Je le tuerai. Allez-vous-en, vous. »

Le curé alla jusqu’à la porte, regarda du côté des bois de l’Étang et revint dans la cuisine. Coindet vint à sa rencontre et, lui frappant sur l’épaule :

« Allons, monsieur le curé, soyez raisonnable, allez-vous-en.

– Coindet, c’est vous qui allez partir et tout de suite, parce que vous ne voudrez pas tirer sur le frère de Jeanne Brégard.

– Je vas me gêner. »

L’abbé Richard haussa les épaules.

« Qu’il est bête. Et si vous le tuez ?

– J’y compte bien, monsieur le curé. Ça sera un bon débarras pour sa sœur comme pour moi. On m’acquittera, je suis en état de légitime défense. Oh, la partie s’engage bien. Y a que s’il me tuait, mais c’est rare. Faudrait qu’il me surprenne pendant que je suis occupé à autre chose, comme voilà maintenant... »

Coindet lâcha le curé pour aller prendre son fusil derrière le fourneau.

 

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« Je suis plus tranquille tout de même de l’avoir à la main. »

L’abbé l’avait suivi. Il empoigna le fusil par le canon et supplia :

« Lâchez le fusil et partez, n’importe où, allez-vous-en à Dôle. »

Coindet le repoussa, irrité.

« Laissez donc mon fusil tranquille, Bon Dieu, puisqu’on vous dit qu’il est chargé. Vous commencez par m’embêter, dites donc... »

Le curé retourna sur le pas de la porte et surveilla la lisière du bois. Il n’y avait pas un homme sur la plaine. Coindet considérait le curé avec impatience, lorsqu’il eut la surprise de le voir marcher à grands pas vers la porte de la chambre qu’il ouvrit grande :

« Jeanne Brégard ! cria-t-il, levez-vous, Jeanne Brégard !

– Sacré nom de curé, de quoi qu’il se mêle ! Voilà que vous venez fourrer votre nez dans mes draps. Au lieu de rester dans les vôtres ! mais non, on n’est seulement plus chez soi avec ces

 

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Bon Dieu de soutanes de malheur. »

L’abbé Richard ne semblait pas entendre et scrutait l’horizon, anxieux de voir la forêt pondre un homme sur la plaine. En l’observant, Coindet sentait une anxiété lui ricocher dans la poitrine, si bien qu’il finit par interroger :

« Alors, vous le voyez ? »

L’abbé fit non de la tête sans quitter du regard la ligne de partage des blés et des bois.

« Il osera seulement pas, dit Coindet. Il a plus de gueule que de cœur. »

Sur le seuil, le curé s’impatientait. Il appela encore la Jeanne avec toute sa voix. Elle sortit de la chambre. Habillée en hâte, elle n’avait pas pris de temps de se peigner. Les cheveux blonds, tordus sur sa nuque et à peine maintenus par le peigne, s’ébouriffaient autour de son visage étonné. Voyant le curé, elle perdit contenance et fit mine de regagner la chambre. Il vint la chercher par le bras.

« Restez là, dit-il. Il faut que vous m’entendiez, Coindet est sourd. Jeanne Brégard,

 

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tout à l’heure votre frère va venir vous chercher. Il se trouvera en face de Coindet. Chacun aura son fusil et le plus adroit tuera. Vous voilà satisfaite ? »

La Jeanne ferma les yeux et murmura d’une voix paresseuse :

« Il ne viendra peut-être pas. Il part à la coupe vers les cinq heures et demie. Quoique ça ne le dérange pas beaucoup. Moi j’ai prié la Sainte Vierge toute la soirée d’hier. »

L’abbé s’indigna.

« Elle doit être fière de vous, la Sainte Vierge, vous pouvez parler de la Sainte Vierge...

– Elle fait ce que je veux, monsieur le curé.

– Voulez-vous bien vous taire. Oser dire une chose pareille... c’est à se boucher les oreilles. Ah, vous aurez fait un joli mois de Marie, quand je pense... Mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes chrétiennes, et moi qui proposais celle-là en exemple... »

La Jeanne, consternée, baissa la tête et dit avec contrition :

 

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« Monsieur le curé, vous dites ça parce que j’ai couché avec Coindet, mais on a bien été obligé. J’ai eu du mal à me décider. Il fallait. Je voudrais bien le regretter...

– Laissez-moi tranquille avec vos histoires, s’emporta le curé. Je m’en moque que vous ayez fait ce que vous avez fait, ne m’en parlez plus. Il s’agit d’empêcher la mort d’un homme. Vous aurez beau prier la Sainte Vierge, vous n’empêcherez pas qu’il y ait un homme mort, ce soir ou demain, peut-être dans un quart d’heure. Vous le savez bien, tous les deux. Avez-vous si bien comploté que vous soyez assurés de pouvoir assassiner Frédéric Brégard en toute sûreté ?

– Dites donc », protesta Coindet.

La Jeanne se signa par le Père, le Fils, le Saint-Esprit et la Grande Pierre des Trois Sentiers afin de conjurer le mauvais sort que les paroles du curé avaient jeté au Frédéric. Puis elle se signa pareillement une deuxième fois en songeant à Coindet, parce qu’il fallait tout de même équilibrer les chances.

« Monsieur le curé, dit-elle, s’il arrivait

 

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malheur au Frédéric, c’est sûr que j’en deviendrais folle. »

Le curé se tourna vers Coindet :

« Hein ? je crois que vous pouvez poser votre fusil. »

Coindet haussa les épaules.

« Les femmes elles disent des choses. Cinq minutes après, c’est plus ça. Si on les écoutait... »

L’abbé avait chaud. Il regardait les bois de l’Étang et son anxiété grandissait. Il parla doucement à la Jeanne.

« Vous ne voulez pas la mort de votre frère, ni la mort de Coindet. Jeanne, pensez que ce soir vous prierez sur un cadavre en vous frappant la poitrine... »

Ému, Coindet regardait la poitrine de la Jeanne, soulevée au rythme de la respiration oppressée. La Jeanne se jeta dans ses bras en sanglotant le nom de Frédéric. Il avait posé son fusil sur la table et, tout en caressant les cheveux blonds, regardait l’abbé avec colère. Il murmura comme pour lui-même :

 

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« Qui c’est qui soignerait les bêtes...

– J’en aurai soin », dit l’abbé.

Coindet le toisa sévèrement :

« Vous auriez bon air, oui. »

Il étendit le bras vers son fusil, tâta la crosse d’une main hésitante, et abaissant ses regards sur la Jeanne, il jeta l’arme dans un coin de la cuisine.

« C’est bon, dit-il. Je vas atteler la jument, on part à Dôle. »

Il fit asseoir la Jeanne et, comme elle reniflait, lui tendit son mouchoir. Avant de quitter la cuisine, il jeta par-dessus son épaule :

« Curé, j’ai jamais eu peur de quiconque. Vous le direz au Frédéric quand vous aurez occasion de le voir et que si y en a un des deux qu’est un fumier, c’est toujours ben lui...

– Ça va bien, dit l’abbé, dépêchez-vous d’atteler, l’aiguille tourne. »

Déjà sur le seuil, Coindet se ravisa :

« Pour les bêtes, vous direz au Victor Truchot

 

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de les prendre chez lui, comme vous diriez en pension. Il ne refusera pas, on fera nos comptes plus tard. Maintenant, la Noëmi rentrera vers les midi. Vous lui direz qu’elle peut s’en retourner à Blévans. Je lui donne cinquante francs et tous les habits de l’Aurélie. Je vous remettrai les sous tout à l’heure. Je vas atteler. »

La Jeanne pleurait toujours, la tête dans ses mains. Elle était courbée sur sa chaise, son corsage s’entrebâillait et le curé, en s’approchant fut doucement épouvanté. « Je n’aurai pas assez mangé ce matin », pensa-t-il.

« Jeanne Brégard, il faut que vous mangiez avant de partir. Moi je vous tiendrai compagnie : je crois que j’ai faim aussi. »

La Jeanne mit sur la table du pain et du fromage que l’abbé Richard toucha à peine. Elle mangeait de bon appétit et le fromage de gruyère apaisait ses sanglots. Le curé admirait.

« Jeanne Brégard, dit-il, quand vous serez à Dôle, il ne faudra pas oublier la messe. À Dôle, l’église est belle, cinq fois grande comme l’église de Cantagrel, en pierre priante lancée haut. Vous

 

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irez aussi au cinéma, mais je ne suis pas inquiet, vous verrez bien que l’église ressemble aux bois de l’Étang. »

Dans la cour, Coindet morigénait sa jument. Il vint annoncer que tout était prêt, puis il passa dans la chambre à coucher dont il referma soigneusement la porte derrière lui. Il reparut dans ses habits du dimanche, à la main un paquet ficelé assez volumineux où il avait serré quelques rouleaux d’or et d’argent, de la rente sur l’État, de l’emprunt russe et un peu de linge en toile de lin qu’il tenait de son père.

La Jeanne était déjà installée sur le siège de la voiture. Coindet grimpa à côté d’elle et avant de fouetter sa jument se tourna vers l’abbé Richard.

« Monsieur le curé, vous êtes un bon homme. Vous n’oublierez pas les bêtes, hein. »

 

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