La Table-aux-Crevés
Chapitre IV
Vers six heures du matin, Coindet s’était réveillé, un peu courbaturé d’avoir passé la nuit sur une chaise. Comme il avait gardé ses habits du dimanche, sa toilette était presque faite. Il n’avait plus qu’à se raser. D’abord, il fit, avec le rameau de buis, un grand signe de croix sur le corps de sa femme et fit chauffer le reste du café préparé la veille par la Cornette et la Louise.
Il semblait bien à Coindet qu’il eût déjà épuisé toute l’amertume d’être veuf. La vie continuait, mon Dieu, et le café, tout réchauffé qu’il fût, était agréable à boire. Pourtant son épouse était là, froide ; c’était sa femme, son épouse devant Dieu, sa moitié toute fumante et lui, il se sentait au grand complet, pas plus énervé que s’il se fût préparé à partir pour le Champ Debout ou la Table-aux-Crevés. En y réfléchissant bien, il parvenait à localiser une petite émotion dans ses
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bronches et il s’avouait que c’était un peu de détresse égoïste – les repas de demain, les soins au bétail. Quand on n’est pas amoureux de sa femme, songeait-il, tout ce qu’on peut dire sur la sainteté du mariage et sur le foyer, c’est des histoires de curés, pas plus. Et il se réjouit d’être conseiller municipal républicain, formé par le mépris des institutions arriérées aux jugements fiers et indépendants. Cependant, à chaque fois qu’il passait devant la défunte, il n’oubliait pas de l’asperger d’eau bénite.
Le beau soleil qu’il faisait dehors. Coindet alla prendre l’air.
« Bon Dieu qu’il fait bon », dit-il en pissant sur le fumier.
Il avait envie de s’en aller au long des blés verts qui coulaient depuis le bout du clos jusqu’à la rivière, pour se délasser dans le matin frais. Mais on ne pouvait pas laisser l’Aurélie toute seule. Coindet prit le parti de rentrer, le regret au corps.
« C’est dommage, songea-t-il, qu’elle se soit pendue hier. Je pouvais pas avoir meilleur temps
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pour aller à la Table-aux-Crevés. »
Avant de passer le seuil de la cuisine, il regarda encore les jeunes blés qui se poussaient vers le soleil. D’un vert apéritif, ils étaient. Coindet alla au placard, y prit une assiette de lard froid. Il mangeait de si bon appétit qu’il se reprocha de n’être pas plus affecté.
« Bien sûr qu’on ne peut pas tout le temps pleurer, se dit-il. Quand même, je suis un drôle de corps... »
Il se rappelait le Noré Toubin qui avait perdu sa femme deux mois plus tôt.
« On l’entendait couiner depuis la croisade, pourtant y a pas plus mauvaise bête que le Noré Toubin. La Joséphine était pleine de bleus. Faut cependant que j’aille donner aux bêtes... »
Il retira sa veste et noua sur son ventre un tablier de l’Aurélie pour ne pas salir ses vêtements propres en préparant la lavure des cochons. Tandis qu’il soignait le bétail, il s’interrompait à chaque instant pour venir jeter un coup d’œil sur l’Aurélie.
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« Je sais ben qu’elle veut pas se sauver, s’excusait-il à la jument. Mais c’est plus convenable qu’elle ait quelqu’un près d’elle. C’est pour s’il venait du monde, aussi. Je suis bien empêtré d’être là tout seul, on n’a pas idée. Tout ça pour le Milouin, à cause d’une idée qui y a passé par la tête, à c’t’autre bec de puce. »
Son travail terminé, il remit son veston et vint s’asseoir à côté de sa femme dans la chambre aux persiennes fermées. Une bougie allumée sur la table de nuit éclairait les mains de l’Aurélie et le mouchoir blanc qui avait fini par coller au visage, en dessinant les reliefs. Coindet trouvait que ce n’était pas agréable à regarder. Immobile sur sa chaise, il s’ennuyait dans l’attente qu’une personne de connaissance vint le relever de sa garde. Il semblait que tout le monde l’eût oublié, le temps coulait lentement, sans jalons.
Tout à coup, par la porte entrebâillée de la cuisine, un bourdon entra comme un été et voltigea dans la chambre avec un bruit d’aéroplane. Coindet en était émerveillé et le suivait du regard avec amitié. L’insecte, dans
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cette chambre sombre qu’il parcourait à grande volée, cherchait le printemps brusquement empoché, se rapprochait de la bougie en décrivant de grands orbes. Coindet s’avisa que cette bestiole était tout de même irrévérencieuse et se leva pour la chasser. Il lui ouvrit la porte toute grande et, avec son mouchoir, essaya de la mettre dans la direction, sans brusquerie. Mais le bourdon, aveugle, se cognait aux murs, rebondissait d’un coin de la chambre à l’autre coin sans trouver d’issue. « Il ne comprend pas », murmura Coindet qui engagea la poursuite en brandissant son mouchoir. Il n’y avait pas moyen de l’attraper, ce bourdon. On croyait le tenir dans un angle, il échappait. Coindet s’échauffait, courait à travers la chambre en bousculant les chaises et jurait entre ses dents. La poursuite l’occupait si bien qu’il n’entendit pas frapper à la porte d’entrée, pas plus qu’il n’entendit marcher dans la cuisine. Enfin, il poussa un grand cri de triomphe et abattit l’insecte qu’il écrasa du pied.
« Ah ! la saloperie, ça y est quand même. »
En se retournant, il vit, arrêté au seuil de la
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chambre et tenant à la main sa casquette, Capucet qui ouvrait des yeux effarés.
« J’ai fini par l’abattre quand même, expliqua Coindet. Un bourdon qui faisait du train que t’aurais dit un aéroplane.
Son visage était encore illuminé par la satisfaction de la victoire et Capucet considérait avec angoisse cet assassin au sourire impavide qui prenait des airs de plaisantin devant le corps de sa victime. Il eut un hochement de tête navré et glissa vers le lit de l’Aurélie pour asperger le corps d’eau bénite. Coindet, dont le visage avait repris la gravité convenable, s’était approché. Capucet, se retournant, fut nez à nez avec lui. Les idées ne se bousculaient jamais dans sa tête et il les avait sur la langue en même temps qu’elles lui venaient.
« Alors, t’l’as tuée », dit-il simplement.
Coindet le regardait avec curiosité.
« Mon pauvre petit, reprit Capucet, j’ai tiré au sort avec ton père. Tu devais pas faire ce que t’as fait. L’Aurélie était bonne fille, pas regardante.
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Tu devais pas. »
Coindet le poussa dans la cuisine et dit en le secouant :
« Tu causes comme un qui serait tombé fou ?
– C’est la Léontine à Milouin qui m’a dit que tu l’avais pendue. »
Le gendre de la Léontine se laissa tomber sur une chaise, secoué de colère. Il cria :
« La sacrée carne de belle-mère. Elle raconte que je l’ai tuée, maintenant ! Va me la chercher tout de suite que je lui torde la langue. Reste là. Grande girafe, mais si t’avais un rien de cervelle, tu l’aurais remise en place. Je l’ai tuée. Tu penses ! »
Alors, Capucet eut un petit rire affectueux.
« Je suis content que ça soit pas vrai. Ça m’étonnait de toi. Elle aura causé sans savoir. »
Ses yeux étaient humides de tendresse. Coindet, rien qu’à le voir, sentait fondre sa colère. Il prit le parti de sourire et mit la bouteille d’eau-de-vie sur la table. Capucet, voyant éclater l’innocence de Coindet, commença d’avoir des
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remords et s’accusa d’imprudence. Coindet consolait, la bouteille à la main, songeant avec inquiétude aux manœuvres des Milouin qui venaient de lui être révélées. Capucet le rassura :
« Je dirai à la Léontine que c’est pas vrai. »
Il était dix heures lorsque les gendarmes arrivèrent. On les connaissait bien, c’étaient ceux du chef-lieu de canton. Le brigadier jeta un coup d’œil à la morte, par politesse, et accepta un coup d’eau-de-vie. Il parlait bien, ce brigadier.
« C’est malheureux, dit-il, d’être fatiguée de la vie dans la fleur de l’âge.
– Pour moi, dit Capucet, c’est le printemps qui y aura dérangé les idées. »
Un brigadier de gendarmerie ne connaît pas le printemps. Les gendarmes eurent un demi-sourire que le brigadier corrigea d’une parole compatissante.
« C’est toujours ceux qui restent qui sont les plus à plaindre.
Coindet dit oui et, comme les gendarmes se disposaient à repartir, demanda :
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« Vous n’allez pas à Blévans ? je vous demanderais de prévenir mon frère, il préviendra les autres. »
Les gendarmes promirent et remontèrent à cheval.
« Des belles bêtes », dit Capucet en tenant par la bride le cheval du brigadier.
Pour leur magnificence, il aimait les gendarmes qui sont les anges radieux du gouvernement et, en toute humilité, il se réjouissait d’être un peu leur collègue. Longtemps, il les regarda s’éloigner et, lorsqu’ils eurent disparu au tournant de la route, il dit à Coindet :
« C’est une vie plaisante tout de même et ça gagne gros. Moi je m’en vas passer chez Forgeral, mais si jamais t’avais besoin de quelque chose...
– Tu peux toujours informer Forgeral, il ne sait peut-être rien. »
Un instant après le départ de Capucet, la Louise Truchot vint offrir ses services, s’excusant
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d’arriver aussi tard.
« J’ai appris seulement tout à l’heure que t’avais eu des brouilles avec tes beaux-parents. Si j’avais su, je serais restée la nuit et la Cornette aussi. »
Elle mit de l’ordre dans la cuisine et dans la chambre mortuaire, puis elle reprit la garde au chevet du lit. Les visiteurs commençaient à arriver, des républicains pour la plupart et qui témoignaient leur sympathie douloureuse avec un acharnement qu’Urbain Coindet, gêné, trouvait hors de proportion avec son chagrin. Le conseil municipal était là presque au complet. Le père Boquillot, adjoint au maire, compatissait avec une idée de derrière la tête qu’il ne dissimula pas longtemps.
« Mon pauvre Urbain, on a de la peine pour toi, nous tous ici, surtout qu’en dehors et à part ça, on a la chose de dire qu’on est tout de même collègues au conseil. Ça fait. Alors, quand c’est l’enterrement ?
– Je ne sais pas, dit Coindet. J’y ai pas encore pensé.
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– Écoute, on est vendredi. Il faut que ça se fasse dimanche, puisque c’est un enterrement civil. Ceux des pays à côté auraient le temps de venir, alors ça nous ferait du monde. Les réactionnaires enrageront. »
L’effectif républicain du conseil appuyait avec fermeté et Coindet était ennuyé. Il trouvait injuste que l’Aurélie, dont la foi chrétienne n’était pas à suspecter, fît les frais d’une manifestation anticléricale. Il le dit franchement :
« Cet enterrement civil, ça m’embête gros. L’église, on en dit du mal entre gens avancés, mais si ça se pouvait, j’y ferais passer l’Aurélie. Pour vous dire que je ne tiens pas à faire du potin autour de cet enterrement civil. D’abord ça ne ferait guère plaisir à la défunte... »
D’autres visiteurs apportaient leurs condoléances, mais c’étaient presque tous des amis politiques. De l’autre bord, il en vint à peine cinq ou six qui, hommage rendu à l’Aurélie, se contentèrent de saluer Coindet sans lui ouvrir la bouche.
Noël Legeai, de Cessigney, ne le regarda
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même pas. Pourtant, Legeai lui avait toujours témoigné de l’amitié, ils avaient chassé ensemble. Coindet fut si troublé par ce mépris qu’il vint à douter s’il n’était pas criminel un peu.
Vers midi, il était seul dans la chambre avec Truchot pendant que la Louise préparait le déjeuner, car Truchot avait arrêté qu’ils prendraient leurs repas ensemble chez Coindet en attendant que la vieille cousine de Coindet, Noëmi Coindet, vînt tenir le ménage du veuf. Le Victor était allé à Blévans dans la matinée pour la décider.
Coindet se plaignait de l’attitude de Legeai et des autres. Il redoutait des catastrophes. Truchot le rassurait :
« Pourquoi que tu te tourmentes. C’est les racontars de Milouin, comme tu dis ; et qu’est-ce que c’est que Milouin. Un homme pas propre, un vieux rogneux, menteur, et connu de tout Cantagrel. Il en aura trouvé deux trois pour l’écouter, deux trois qui l’enverront promener demain matin. Y a pas de raison que tu te fasses du souci. Laisse aller. »
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Coindet était réconforté. Le bon copain que c’était, Truchot. Il ne faisait pas de bruit, mais quelque chose arrivait à Coindet, il disait ce qu’il fallait dire, il faisait ce qu’il fallait faire.
La Louise, occupée à dresser le couvert dans la cuisine, annonça aux deux hommes que le père Brégard et sa fille entraient dans la cour. Coindet devint rouge et dit au Victor qu’il faisait chaud dans la chambre. Truchot comprenait, il savait tout. Attachant un regard sévère sur Coindet, il murmura : « T’es un idiot. » Pourtant, elle était belle la Jeanne Brégard.
Le père entra le premier. Il fit d’abord le signe de la croix sur l’Aurélie et, après avoir serré la main à Coindet, récita une prière à haute voix. La Jeanne s’était mise à genoux, le visage tourné vers le visage de la morte. Elle pria un long moment, tandis que son père causait à voix basse avec le Victor et Coindet.
« Je suis parti ce matin à Sergenaux avec ma Jeanne. Mais comme on était de bonne heure, on n’a vu personne dans le pays. C’est tout de suite, en rentrant, qu’on vient d’apprendre par Capucet.
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Ça nous a fait un coup. Notre Frédéric en sera triste aussi quand il sortira de là-bas. On l’attend pour les premiers jours de la semaine prochaine. »
Heureusement que le Victor était là pour répondre et alimenter la conversation. Coindet n’entendait pas ce qui se disait. Par-dessus l’épaule du père Brégard, il voyait le profil de la Jeanne, plein, net, doré par la lumière de la bougie, la ligne du dos un peu arrondie par la prière, tirant l’étoffe du corsage collée sur la peau. Une silhouette de santé calme. Jeanne Brégard avait un beau visage franc, celui du Frédéric, mais plus doux, des cheveux très blonds, un grand corps solide où tout était bien placé. La Jeanne avait le cœur doux comme du pain frais. Ses mains, dures et calleuses, qui savaient manier la hache du bûcheron, aimaient donner. À l’école, quand elle était enfant, la maîtresse disait qu’elle apprenait bien. En tout cas, elle lisait facilement dans son livre de messe. Au dire du père Brégard, elle savait autant de prières qu’un abbé.
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La Jeanne aimait le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Et la Sainte Vierge, mère bien arrangeante, familière et pas du tout orgueilleuse de la réussite de son Fils. La Jeanne aimait les bois denses où la prière n’a pas à se gêner, les étangs étamés où hantent certaines divinités qu’à vrai dire ignore le curé, le ciel qui est une crinoline de Notre-Dame.
Elle aimait Coindet aussi. Elle ne s’en cachait pas à la Sainte Vierge, la priait au contraire d’aider son amour, la harcelait à chaque instant, si bien qu’elle avait fini par être entendue. La Jeanne n’avait presque pas d’hypocrisie. Tout à l’heure, en apprenant que l’Aurélie s’était pendue, elle avait trouvé que la Sainte Vierge faisait bien les choses.
De son amour, elle n’avait jamais parlé à son père ou à son frère, encore moins aux étrangers. Quand Louis Rambarde l’avait demandée en mariage, elle avait dit non, et qu’elle n’avait point de goût au mariage. Rambarde avait eu une grande déception, le Frédéric avait failli entrer en colère. Mais l’usage s’était perdu de violer les
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filles, et Rambarde entra en mélancolie sans cesser de manger. La décision de la Jeanne fut donc accueillie sans incident. Le père Brégard, trop heureux de garder sa fille chez lui, n’était pas homme à la pousser contre son inclination. À Cessigney, on approuva la Jeanne, on plaignit Rambarde.
Coindet savait qu’il était aimé de la Jeanne. Depuis le dernier 14 juillet où ils s’étaient trouvés seuls derrière la haie à Truchot, pendant que toute la commune se saoulait du feu d’artifice. Coindet lui avait pris les bras, pas bien rassuré qu’il était, et la Jeanne avait collé sa joue sur la sienne. Il l’avait serrée plus fort. La Jeanne s’était dégagée en disant :
« Pas ça. C’est pas que je ne voudrais pas, mais c’est mieux d’attendre. Tout s’arrange. »
Tout s’arrangeait. Coindet, depuis qu’il avait trouvé sa femme pendue au crochet de la suspension, écartait péniblement certaines obsessions. Et maintenant qu’il regardait la Jeanne, il songeait, sans aller jusqu’à faire des projets, que la mort de l’Aurélie avait du sens. La
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Jeanne était une belle fille et il n’avait rien fait pour être veuf.
Truchot, qui voulait faire un hangar derrière sa chambre à four, demandait au père Brégard s’il pouvait lui fournir des poutrelles de deux à deux mètres cinquante. Du chêne vert, ça lui était égal.
« C’est facile, seulement faudrait que tu viennes les chercher », disait le père Brégard.
Ils passèrent dans la cuisine pour parler plus commodément. La Jeanne avait fini de prier. À travers le mouchoir, elle baisa au front la femme de Coindet.
« C’était une gentille femme », murmura-t-elle.
Il eut un hochement de tête qui pouvait être une approbation. Il n’avait jamais dit que l’Aurélie fût une méchante femme, il n’avait jamais souffert de sa présence non plus. Mais, dans cet instant où il regardait la Jeanne dans les yeux, la touchait, la respirait, Coindet sentit qu’il lui avait tout de même manqué bien des choses.
Dans la chambre obscure, un rayon de soleil
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presque vertical tombait par une fente du volet plein au pied de la fenêtre. Coindet se pencha sur la Jeanne jusqu’à toucher ses cheveux blonds avec sa bouche. Il dit à voix très basse :
« Il fait un beau temps, dehors, un beau temps. »
La Jeanne tourna la tête pour le regarder, ils furent presque bouche à bouche.
« C’est vrai, dit-elle, on se croirait aussi bien en juillet. »
Coindet, les bras pendants au long du corps, se sentit devenir écarlate. Il tourna le dos à l’Aurélie. La Jeanne ne bougeait pas, la tête un peu renversée. Coindet comprenait bien que sa femme n’était pas morte tout à fait, il était comme engourdi. Alors il recula jusqu’au lit, posa la main par hasard dans l’assiette d’eau bénite et fit une grande aspersion au cadavre en geignant.
« Ah, Bon Dieu, on n’a jamais les mains où on voudrait. »
La Jeanne l’avait suivi, elle lui passa ses deux
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bras autour du cou et lui prit la bouche. Truchot arriva dans le moment. Les voyant embrassés, il leur jeta un regard indigné et arracha brutalement la Jeanne. Il se tourna vers Coindet.
« Ah non, quand même. Je suis pas sur la morale, mais quand même. C’est une vraie dégoûtation de voir ça, espèce d’idiot... »
Il avait du mal à ne pas éclater à voix haute. Il dit encore à la Jeanne :
« Tu perds point de temps, petite garce. Tu ferais mieux d’apprendre à traire une vache ; une fille qu’est seulement pas foutue de sarcler des betteraves, je suis sûr... »
Il quitta la chambre, furieux. La Jeanne et Coindet l’entendirent causer dans la cuisine.
« Je vas chercher notre Hilaire, disait-il à la Louise. Il est sorti de classe à l’heure qu’il est. Il doit bien se demander pourquoi c’est fermé chez nous.
– C’est l’heure qu’on rentre à Cessigney aussi, dit le père Brégard. On arrivera passé midi et demi. Jeanne ! on s’en va. »
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La fille de Brégard vint s’agenouiller au chevet du lit, récita une courte prière et, des yeux, fit au revoir à Coindet. Les mains arrondies de souvenirs, il la regardait s’en aller en faisant des signes de croix jusqu’à la porte de la cuisine.
Lorsque le Victor revint avec son garçon, il avait un visage bouleversé qui alarma sa femme. Comme elle interrogeait, il éclata :
« Les saletés de saletés, qu’est-ce qu’ils ont dans le corps, je me demande. »
Coindet regarda son ami avec inquiétude. Comprenant que la colère du Victor avait changé d’objet, il dit, soulagé :
« Tu veux parler de mes beaux-parents, au moins...
– Ah oui, des jolis museaux, un joli sagouin le vieux. Si tu savais ce qu’ils racontent sur toi dans le pays, j’aime autant pas te le dire, je veux pas te le dire. Mon pauvre Urbain.
– Ils disent que j’ai tué ma femme. On les croit ?
– Bien sûr que non. Est-ce qu’on peut les
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croire ! N’empêche qu’y a des individus comme le Guste Aubinel et toute sa clique qui veulent profiter de ces histoires-là.
– Pour quoi faire ?
– Pour quoi faire ? justement je te parlais du Guste Aubinel. Je l’ai entendu dire tout à l’heure que l’enterrement devait se faire à l’église. À l’église.
– Eh ben quoi, à l’église, dit Coindet. Je ne demande pas mieux, moi.
– Mais non, qu’est-ce que tu causes, s’emporta le Victor. Tu raisonnes comme notre Hilaire. Si ça se fait à l’église, autant dire que l’Aurélie ne s’est pas suicidée. C’est dire qu’on l’a tuée. »
La Louise approuva son homme, Hilaire approuva son père, ce qui lui attira une gifle maternelle ; ces choses-là ne regardaient pas un garçon de cinq ans.
« Bien sûr que non que ça ne doit pas être, reprit Truchot. Mais réponds donc. Tu restes là sans rien dire, sans rien faire, toi Urbain. On dirait que ça t’intéresse pas, les manigances de
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Milouin. »
Coindet eut un geste évasif et répliqua posément :
« Les Milouin je les ai où tu penses. Pour le reste, c’est de la politique. »
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