La Table-aux-Crevés
Chapitre XII
Coindet était rentré, on ne savait quand ni comment, mais Guste Aubinel l’avait aperçu dans la matinée sur le pas de sa cuisine. Il n’avait pas l’air de se cacher. Jusqu’à midi, la nouvelle resta cantonnée dans le quartier de Coindet, en deçà de la route de Blévans. L’Hortense Aubinel en allant s’approvisionner chez la Cornette, apprit l’événement à la grande Clotilde et à la Bossue de la Maison Neuve. La Bossue répondit qu’elle n’en était pas bien surprise, car ses voix lui en avaient déjà dit quelque chose.
« Elles m’ont même raconté des affaires que ce n’est pas à répéter, vu que ça pourrait nuire à qui vous savez.
– C’est sûrement pas des compliments pour l’autre sainte Nitouche de Jeanne Brégard », dit la grande Clotilde.
L’Hortense Aubinel joignit ses mains sur son
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ventre pointu et plaida la cause de la Jeanne.
« C’est pas une mauvaise fille, c’te Jeanne, sage, travailleuse. Il a fallu que ça soit l’autre cochon de Coindet qui vienne la débaucher avec des raisonnements révolutionnaires. On dit qu’il se donne des airs de libre penseur, il lui aura monté la tête avec ça. Encore de la politique... »
La Cornette hocha la tête d’un air de doute. Elle avait une grande habitude des professions de foi, républicaines ou réactionnaires, prononcées autour des canettes de bière. Elle n’y avait jamais discerné un appel insidieux aux passions charnelles.
« Ce qu’y a, dit-elle, et ce qu’il faut reconnaître, c’est qu’il serait pas vilain garçon. »
La Bossue de la Maison Neuve approuva, non sans chaleur.
« Pour moi, c’est elle qui l’aura cherché. Après tout, comme je disais à la Léontine Milouin, ça ne vaut pas de faire tant d’histoires, s’ils se conviennent. »
Les trente années que la Bossue avait passées
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à initier les galopins de Cantagrel l’avaient inclinée à beaucoup d’indulgence pour l’inconduite des filles. Et même depuis qu’elle avait de la religion, ses voix ne l’enseignaient pas dans l’austérité absolue. La grande Clotilde, de qui beaucoup d’hommes réputaient le modelé des cuisses, affichait plus de rigorisme.
« Je ne suis pas de ton avis, dit-elle. Une chose comme celle-là, on ne la laisse pas passer sans rien dire. Moi ça me révolte de voir une petite roulure qui vient aguicher un homme que la tombe de sa défunte est encore molle. Un homme tout seul, ça n’a pas de défense. Pardi, j’aurais pu en faire autant si je m’étais mis dans la tête de le tourmenter.
– Pour tout dire, les hommes sont bien dégoûtants aussi, affirma l’Hortense Aubinel. Ça ne pense qu’à la chose. »
La Cornette songea avec mélancolie à Corne l’insuffisant et au matelot qui était reparti pour des océans.
« En tout cas, reprit la grande Clotilde, j’espère bien qu’elle osera pas remettre les pieds
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au pays. Ça sera sa punition. »
La Cornette crut devoir approuver parce qu’elle était dans le commerce ; elle le fit avec modération, mais la femme d’Aubinel y fut plus spontanée et la Bossue de la Maison Neuve, avec une pointe de rancune, ajouta :
« Pourquoi qu’elle n’est pas restée dans ses bois, d’abord. Y a déjà pas trop d’hommes à Cantagrel. »
L’argument trouva un écho dans le cœur de la grande Clotilde qui se pencha sur le comptoir pour informer d’un bruit scandaleux. Dans l’instant, le timbre de la porte sonna, la Jeanne entra avec un filet à provisions.
« Bonjour, dit-elle, je viens prendre de l’épicerie, y en a besoin. »
Elle vint au comptoir sans le moindre embarras, demanda des nouvelles de Corne, félicita la Cornette sur sa bonne mine. La Cornette répondait avec amabilité, un peu gênée par le silence des trois autres qui avaient reculé au fond de la boutique pour improbation.
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« Tu me donneras du bon café, dit la Jeanne, le meilleur. Urbain aime bien que le café soit bon. Il serait plutôt un peu gourmand...
– Question de café, je suis pareille que lui, dit la Cornette.
– Je vas prendre aussi du macaroni. C’est pas qu’on y tienne, mais des fois ça rend service. Quoique le jardin ne vienne pas mal. »
La femme de Guste Aubinel, qui avait écouté avec une muette indignation, ne se contint pas davantage. Elle fit un pas vers la Jeanne et lui lança rageusement :
« Il a pas dû te donner beaucoup de mal, ton jardin. Celle qui l’a planté serait sûrement pas fière de voir son homme installer une gueuse du bois dans sa maison. »
L’Hortense cracha sur le plancher et sortit avec raideur, sous l’œil inquiet de la Cornette qui craignit d’avoir perdu une cliente. L’incident ne parut pas avoir troublé la Jeanne. Elle sortit une liste de la poche de son tablier pour vérifier qu’elle n’oubliait rien.
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« Tiens, je pensais plus de prendre un paquet de tabac pour l’Urbain. »
Au fond de la boutique, la grande Clotilde se penchait sur l’oreille de la Bossue de la Maison Neuve. La confidence était piquante, les deux femmes éclatèrent d’un rire contenu, comme la politesse veut, plein de sous-entendus. La Jeanne vira des épaules, les regarda un instant avec sérénité. Elle dit à la Bossue de la Maison Neuve :
« T’as toujours pas grandi, pendant que j’étais pas là. »
Elle rit avec un plaisir évident et ajouta :
« C’est comme la grande Clotilde, y a encore pas un poil gris dans ses moustaches. »
Consternée, la Cornette essayait, par des signes et des clins d’yeux, d’apaiser les deux commères, la grande Clotilde, surtout, que cette allusion à sa lèvre poilue avait secouée de rage. Elle ne savait pas accueillir l’injure avec le silence des forts. On l’entendit bien. La Jeanne écouta les insultes comme si elle s’en fût amusée,
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avec un sourire d’encouragement qui précipita la colère de la grande Clotilde : toute sa fureur se tourna contre la Cornette :
« Si je me fais insulter, c’est de ta faute aussi. Ça n’aurait pas été, si tu n’acceptais pas chez toi une peau comme celle-là. Mais, comme on dit, qui se ressemble s’assemble. Une traînée des bois de l’Étang, c’est bon pour aller avec une fille de l’Assistance. Maintenant je saurai où aller acheter mon épicerie. »
Elle sortit avec fracas, tirant par la main, comme elle eût fait d’une gamine, la Bossue de la Maison Neuve qui n’avait pas eu le temps de placer une parole.
À deux heures après-midi, tout Cantagrel connut le retour de Coindet avec la Jeanne Brégard. La nouvelle n’émut guère que les femmes et peut-être eût-elle prêté à de maigres commentaires si l’Hortense Aubinel, la Bossue et la grande Clotilde n’avaient eu à cœur de faire partager leur indignation. On apprit, avec tous les détails, l’entrée de la Jeanne dans l’épicerie, sa tranquillité, son arrogance. Les hommes l’en
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admiraient, riant de ses répliques à la Bossue et à la grande Clotilde. Ils blâmaient encore la faute de Coindet, son infidélité au souvenir de l’Aurélie, mais ils étaient secrètement flattés qu’un des leurs eût enlevé une fille de Cessigney. Il n’avait pas manqué de courage et, qu’il osât revenir avec elle, les frappait d’une stupeur respectueuse.
« Ce qui est sûr, disaient-ils, c’est qu’elle est toquée de Coindet, comme lui l’a été pour partir dans un moment que le travail ne manque pas chez lui. »
Et ils s’attendrissaient un peu sur cette galante aventure, qui ne leur coûtait pas un sou, ne leur causait nul dommage, après tout.
« Dans six mois, disait Francis Boquillot, ils se marieront. Ça fera un ménage qu’y aura rien à dire. »
Chez les Milouin, la nouvelle mit toute la famille sur les dents. Le vieux, en apprenant le départ de Coindet, s’était réjoui, il avait pensé que la crainte de Frédéric Brégard l’empêcherait à jamais de rentrer au pays et il s’attendait à
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chaque instant à voir mettre en vente les champs et la maison de son gendre.
« J’achèterai la Table-aux-Crevés et la maison. Ça sera pour la deuxième qui se mariera. »
Ils connurent le retour de Coindet comme les fiançailles de la cadette venaient d’être rompues. Le vieux ne décolérait pas et injuriait ses filles sans respirer : des imbéciles qui n’étaient pas fichues d’accrocher un homme tandis qu’une gamine de vingt ans menait leur souffler sous le nez leur propre beau-frère. Il ne comprenait pas comment lui, Milouin, avait pu faire des filles comme ça. C’était bien le portrait de leur mère, oui... »
Trois semaines auparavant, lorsque la fugue des amants fut constatée, les Milouin avaient vécu des jours enivrants. On n’entendait qu’eux dans tout Cantagrel.
« Qu’est-ce qu’on avait dit ? hein, à peine un mois après la mort de l’Aurélie, il part avec une gadoue, vous ne direz pas que c’est naturel. »
Et ils donnaient à entendre que le meurtre de
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leur fille avait été médité pour permettre cette fuite. De fait, les apparences n’étaient guère favorables à Coindet et, le moins qu’on pût dire, était déjà sévère : il n’avait pas regretté sa femme bien longtemps. En général, la conduite de Coindet fut très critiquée et les soupçons, devant les arguments de Milouin, n’étaient pas loin de s’affirmer. Bientôt, Victor Truchot, Forgeral et quelques autres furent seuls à maintenir d’une façon catégorique leur premier jugement sur le suicide de l’Aurélie. Puis, la cause devint si mauvaise que Forgeral s’abstint de la plaider devant des auditeurs prévenus qui devaient voter l’année suivante. Au bout d’une semaine, Truchot resta seul à proclamer la blancheur de Coindet. Capucet l’y aidait avec cœur, mais ses arguments n’étaient pas appréciés.
Cependant, les Milouin triomphaient sans retenue. Le vieux avait pris possession de la tombe de l’Aurélie et commandé une nouvelle couronne d’un modèle semblable à celui que le frère de Coindet avait remisé au placard le jour de l’enterrement. Il se garda doter la couronne de son gendre, car l’ironie de l’inscription « À mon
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épouse regrettée » n’échappait à personne et manifestait contre Coindet.
Au sortir de la messe, les gens faisaient cercle autour de la tombe et les femmes n’avaient pas assez de paroles sévères pour blâmer la conduite d’un mari indigne, parti gauillarder après un mois de veuvage. La Léontine Milouin, agenouillée sur l’herbe, pleurait dans son mouchoir. Parfois, elle se plaignait à haute voix et murmurait :
« Ah, qu’y a des hommes qui sont donc salauds, mon Dieu. »
Les assistants n’étaient pas émus. Ils voyaient bien la comédie, mais n’osant pas en convenir ouvertement, ils étaient obligés d’en tenir compte dans leurs commentaires et de porter la douleur d’une mère au débit de Coindet.
Milouin aurait dû se contenter d’un succès déjà flatteur, mais il n’oubliait pas l’humiliation de l’enterrement civil et voulut faire éclater l’indignité de son gendre. Un soir, Milouin se rendit à la cure et, fort de l’inconduite de Coindet, des rumeurs perfides qu’il avait
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accréditées à Cantagrel, réclama au curé un service religieux à la mémoire de l’Aurélie.
« On pourrait même faire une chose, ça serait de la déterrer. Le cercueil a sûrement point de mal, on le ferait passer à l’église. Pour Forgeral, je trouverais toujours moyen de m’arranger... »
Le curé le mit à la porte. La démarche du vieux lui avait révélé la campagne de calomnies qui était menée contre Coindet. Dès le lendemain il s’occupa d’y mettre un terme et s’en alla, de porte en porte, solliciter les consciences des paroissiens. Tout de suite il entrait dans le vif du sujet, examinait la conduite de Coindet en isolant le péché de chair. Revenant alors sur le péché, il le déclarait abominable, mais glissait à un éloge de l’amour qui l’entraînait parfois sur des chemins périlleux, quoiqu’il ne sortît pas des évangiles. Puis il opposait aux passions généreuses la jalousie et la haine. Le dimanche qui précéda le retour de Coindet, il en fit le sujet d’un sermon. En quelques jours, il eut opéré un revirement dans l’opinion. Les hommes, plus accessibles que les femmes à la générosité, plus
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indulgents aussi aux fautes dont ils se sentaient capables, se rendirent tout de suite à l’éloquence de l’abbé. Il fut établi, une bonne fois, que l’Aurélie s’était suicidée. Les femmes en convenaient aussi, mais n’en continuaient pas moins à Coindet le reproche d’indécence. Il aurait dû attendre trois ou quatre mois, au moins tenir ses amours secrètes. Certaines épouses, en considérant cet empressement, auguraient mal de la fidélité de leurs hommes. Noël Frelet, que son grand âge et ses rhumatismes semblaient devoir mettre hors de cause, s’entendait à chaque instant répéter par sa femme :
« Si je venais à passer, y a pas besoin de demander ce que tu ferais, vieux bête. Je peux le dire, c’est encore une chance que tu aies tes rhumatismes. Grand galvaudeux, à ton âge. Ça ne peut seulement pas se tenir debout tout seul. »
Milouin perdait chaque jour du terrain, il dut abandonner l’accusation de meurtre qu’il avait étayée contre Coindet. Il essayait d’exploiter l’inconstance du veuf, mais on lui faisait comprendre qu’il rabâchait. Un jour qu’il pleurait
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sur l’Aurélie avec une insistance un peu hors de propos, Francis Boquillot lui dit avec bonhomie :
« C’est la vérité que tu n’as pas de chance. Pour une fois que t’avais trouvé un gendre... »
L’aventure tournait un peu à la farce, une mauvaise farce pour Milouin.
Le vieux, déjà mal vu au hameau avant le départ de Coindet, y était honni depuis qu’il avait parlé d’une Brégard avec une irrévérence qu’il devait regretter. Chez la Cornette, Rambarde avait dit bien haut qu’il casserait les reins à Milouin s’il lui adressait jamais la parole. La Jeanne avait fait à son plaisir, cela regardait les Brégard ; un paysan du plat n’avait pas à en faire des contes, surtout le Milouin. Qu’il ne s’avisât donc point de remettre les pieds à Cessigney.
Le soir de la réapparition de Coindet, la Léontine Milouin crut bien que son homme devenait fou. Pendant que la cadette dressait la table pour le dîner, il l’avait prise à la gorge et, la secouant avec une vigueur qu’on n’eût point soupçonnée chez ce vieux, il s’était pris à hurler :
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« C’te gueule qu’elle a, vingt Dieux, c’te gueule ! mais regardez-moi c’te gueule si on ne dirait pas tout le cul d’un singe ! »
Et il continuait, après que la Léontine lui eut arraché sa fille :
« Regardez la bourrique. On lui trouve un homme, on court tout le canton pour lui mettre un homme dans les bras, elle trouve encore moyen de le dégoûter. Mais enfin, quand on a un museau comme voilà le tien, on fait voir autre chose, au moins. Bourrique, t’as pas su le garder, hein, bourrique, mais je te dis que tu te marieras quand même. Tu te marieras avec le Coindet, arrange-toi comme tu pourras ou je te mets à la porte. Avec le Coindet, t’as compris. Le Coindet ! »
Il n’en démordait pas. Réfugiée dans un coin de la cuisine, la malheureuse le regardait avec des yeux hébétés et répondait d’une voix morne :
« Avec Coindet, oui papa, avec Coindet. »
Le lendemain matin, sa fureur calmée, le vieux dit à sa fille de s’habiller :
« Ne mets pas de chapeau, que ça te donne une
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tête à gifles. Tu t’en iras dans la coupe à Pottier, près de la Réserve de Sergenaux. Tu t’arrangeras pour voir Rambarde et tu t’assiéras à côté de lui. T’as des bons mollets, il refusera pas de te causer. Tu lui diras que tu vas à Sergenaux, tu parleras de choses et d’autres et puis du retour de Coindet, au cas où il ne saurait rien. À tout hasard, tu lui diras que Coindet est venu me trouver pour te demander en mariage, mais que tu n’es pas décidée à cause de la Jeanne qu’il aurait engrossée. »
Rambarde écouta sans l’interrompre la fille de Milouin et, à l’annonce du mariage projeté par Coindet, conclut simplement :
« Si ça arrivait, le Frédéric serait bien vengé. »
Pourtant il eut égard aux mollets de la cadette qu’il renversa au pied d’un chêne.
Frédéric Brégard n’avait pas besoin qu’on lui apprît le retour de Coindet. Chaque matin en allant à la coupe de Pottier, le soir en regagnant le hameau, il s’avançait jusqu’à la lisière du bois, jetait un regard sur la maison de Coindet. Il savait qu’un jour ou l’autre Coindet reviendrait à
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Cantagrel et il l’attendait sans impatience, très sûr de lui.
« Une fois qu’il sera là, disait-il à Rambarde, je l’aurai quand je voudrai et je n’aurai pas besoin d’aller le chercher chez lui. J’attendrai qu’il vienne faucher la Table-aux-Crevés, contre le bois. Faudra bien qu’il y vienne. Moi, à couvert, je te le tirerai comme un lapin, tu penses. Après ça, je le couche dans un taillis et je saute à bicyclette. Le temps qu’on le trouve, qu’on prévienne les gendarmes, moi je suis en Suisse. »
Rambarde, malgré sa haine de Coindet, combattait le projet du Frédéric.
« Il fallait le faire avant, disait-il. Maintenant, à quoi que ça sert. Il vaut mieux de les laisser se marier, surtout pour ta sœur. Coindet, il est ce qu’il est, mais il ne la rendra pas malheureuse. Je te dis, reste tranquille. »
Mais la décision du Frédéric n’était pas en l’air. Coindet l’avait dénoncé, Coindet avait pris la Jeanne ; c’était l’affaire d’un coup de fusil.
« Tu me dis qu’il la rendra pas malheureuse,
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mais je te cause pas de ça. Il serait doux comme du poil, ton Coindet, que je le condamnerais tout de même. Pourtant, je ne suis pas le mauvais homme. Il n’aurait pas été parti, le matin que je suis allé rechercher la Jeanne, ça pouvait encore s’arranger. Je ramenais ma sœur et, à lui, je lui appliquais un coup de crosse sur le nez, pour lui apprendre les bonnes façons. Ça pouvait aller. Et encore, je dis ça maintenant... »
Le matin qu’il aperçut les persiennes ouvertes chez Coindet, Brégard eut un mouvement de joie. Adossé à un arbre, sa hache sur l’épaule, il regardait cette maison ressuscitée où entrerait bientôt un cadavre lourd de plomb.
« Ce coup-là, pensait-il, je l’ai. Pas moyen de m’échapper. Il ne viendra pas à la Table-aux-Crevés demain, mais il y viendra dans huit jours, dans quinze. »
Il vit Coindet sortir de sa cuisine, s’arrêter au milieu de la cour, le dos tourné à la forêt. Avec un commencement d’émotion, le Frédéric suivait les gestes de cet ami d’autrefois, un dur travailleur, de plein muscle, à l’humeur gaillarde,
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qui mourrait la première fois qu’il s’en irait faucher la Table-aux-Crevés. Maintenant, Coindet marchait lentement dans la cour. Brégard le vit se baisser, jeter quelque chose vers la haie, une pierre probablement. Le Frédéric avait posé sa hache et penchait le buste en avant, comme s’il eût voulu voir de plus près, toucher son homme. Coindet lui paraissait formidable, il eut un léger tremblement à songer que tant de vie était à sa merci. Les gestes simples accomplis par Coindet le bouleversaient, lui mouillaient les yeux. Il eut peur d’aimer cet homme-là et, voyant s’ouvrir la fenêtre de la cuisine, il ramassa vivement sa cognée, s’enfonça dans le bois en geignant :
« Ah, je veux pas la voir, notre Jeanne, notre fille... »
Arrivé à la coupe, il attaqua un chêne à grandes volées de hache, sans prendre le temps de retirer sa veste. La sueur ruisselait sur son visage, lorsque Rambarde arriva.
« On voit bien que t’es aux pièces, tu perds point de temps. »
Le Frédéric laissa tomber sa hache et dit en
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ôtant sa veste :
« Y a Coindet qu’est rentré. »
Rambarde ne répondit pas tout de suite, regarda longuement le Frédéric qui détourna son regard.
« Si c’était pas qu’on soit content tout de même de sentir la Jeanne par ici, dit Rambarde, je crois que ça aurait mieux valu qu’il ne revienne jamais, Frédéric ?
– Mon vieux. »
Ils s’étaient assis par terre, coude à coude. Ils n’osaient pas se regarder. La voix mal assurée, Brégard dit :
« Va falloir que je nettoie mon fusil. Je l’avais graissé. J’aurais pas cru... »
Rambarde ne répondait pas et maniait un éclat de bois que la hache du Frédéric avait fait gicler de l’entaille toute fraîche.
« J’aurais pas cru, reprit Brégard, qu’il serait revenu aussitôt. Dans mon idée. Je le regardais tout à l’heure, il était devant chez lui. J’aurais pas cru... »
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Sa voix s’étranglait. Il se gonfla d’air frais et continua d’une voix plus ferme :
« Quoi, il va commencer par ses prés du Champ Debout. Et puis, ça lui fera tout de même ses trente-quatre ans. Il est de la classe quatorze. Mais cause-moi donc, t’es là que tu me dis rien... »
Rambarde parut s’éveiller. Il s’agenouilla contre Brégard, lui posa les deux mains sur les épaules et, les yeux enfiévrés, dit tout d’une haleine :
« C’est décidé, il est condamné ? t’as bien réfléchi, hein. Alors, laisse-moi-le. C’est moi qui l’abattrai, c’est moi, ça me revient à moi. Et c’est pas dans quinze jours, c’est tout de suite que je le veux. Tout de suite, qu’est-ce que ça peut te faire, il est foutu. »
Brégard le repoussa avec force et se releva.
« T’es pas tombé sur la tête, des fois. Que je te le laisse ? Est-ce qu’il t’a vendu aux gendarmes ? Est-ce qu’il a sauté ta sœur ? Ah, oui, t’es amoureux que tu vas me dire. Alors, où c’est que
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t’as vu qu’on tuait les gens pour des histoires de rien. Reste tranquille, t’as compris, moi je te défends de me le toucher, je te défends...
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