La Table-aux-Crevés
Chapitre VII
Sur le chemin de la maison, Coindet poussait une brouette où il avait rangé, en quittant les champs, ses outils de travail. Pas pressé de rentrer, il posait parfois sa brouette pour regarder les champs qui s’étendaient, d’un côté de la route jusque par-delà la rivière, de l’autre côté jusqu’aux bois de l’Étang. À deux ou trois cents mètres de chez lui, il fit une pause plus longue et roula une cigarette, les yeux sur le vert plat.
« Ce sacré Guste Aubinel, songea-t-il, il a les plus beaux blés et aussi bien du côté de la Table-aux-Crevés que par ici. »
Sa cigarette allumée, il se disposait à reprendre sa brouette, machinalement, mais il sentait comme une tristesse lui dilater le nez. Il s’assit sur la brouette. Il n’était pas pressé de rentrer, non, quoiqu’il fût déjà sept heures et demie. Et tous les jours c’était la même chose.
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Au moment de regagner la maison, après les travaux de la journée, il se sentait sans courage et tout renâcleux. Pourtant, la vieille Noëmi ne le tracassait pas ; et, au lendemain de l’enterrement, lorsqu’il fut définitivement arrêté qu’elle tiendrait son ménage, Coindet avait été satisfait. Une fois remisés dans l’armoire son complet noir, son faux col et son chapeau noir, il lui avait semblé que la vie continuait pour lui pas bien différente de ce qu’elle était quelques jours auparavant. Son frère, sur le point de regagner Blévans, lui avait dit :
« Te voilà comme avant, que je crois. Et tu n’auras plus de beaux-parents pour te gêner. D’une façon, t’as de la chance... »
Urbain Coindet, par décence, n’avait pas osé approuver, mais il pensait bien comme ça. En somme, l’Aurélie avait tout juste le rôle qu’allait assumer la vieille Noëmi : préparer la soupe, soigner le bétail, la basse-cour et faire les lessives. Il allait même être plus tranquille, car l’Aurélie avait toujours été l’obstacle à la réalisation d’un désir de son cœur et de sa chair. Tant que sa femme était là, la Jeanne n’existait
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pas bien, au lieu que maintenant elle était comme une belle au bois dormant qui se frotte les yeux. Coindet avait donc bien des raisons d’être heureux. Mais non. C’était le contraire.
À la maison, l’Aurélie lui manquait, l’Aurélie, pas une habitude. Coindet avait beau se dire que sa femme avait été laide, qu’il ne l’avait jamais aimée, il était à chaque instant oppressé par un sentiment jusqu’alors relégué, à vrai dire encore obscur, mais tout d’un coup remuant comme un locataire qui n’accepte pas son congé. Cela ne l’empêchait pas de bien manger et de bien dormir, mais le soir, lorsqu’il lisait son journal, les nouvelles lui semblaient dépourvues de sens et, sans qu’il s’en interrogeât, il sentait lui manquer une raison d’être assis au coin de la table.
« C’est sûr que ça te fait un vide, mon pauvre petit », disait la vieille Noëmi.
Coindet ne répondait pas, mais l’explication de la vieille lui paraissait insuffisante. Ce n’était pas une présence qui lui manquait, mais une attention compréhensive qui n’avait rien à voir
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avec l’amour ou seulement l’amitié. Le matin, il se décidait péniblement à partir pour son travail, les semelles lourdes.
Jamais il ne fut aussi malheureux que le premier dimanche où il se trouva seul avec la vieille femme. Très tôt, le matin, il était allé au cimetière. Il avait ratissé la tombe, placé des fleurs dans de vieilles boîtes de conserves et planté un géranium, sans ennui, mais sans émotion, comme il se fût appliqué à n’importe quelle besogne. De retour à la maison vers huit heures, il avait commencé à explorer le dénuement d’une longue journée d’oisiveté. Les dimanches d’habitude, il s’occupait à de petits travaux pour lesquels le temps lui manquait en semaine ; rafistolage d’une mangeoire, d’un râtelier, taille d’un arbre, ouverture d’une tranchée à purin. Ce dimanche-là, il ne voyait rien à faire, errait de la cuisine aux écuries et retour, les mains et le cœur ballant.
« Mon pauvre, t’as l’air ben embarrassé de ton corps, finit par lui dire la Noëmi.
– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse,
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vous ?
– Je ne sais pas, mais t’es là que tu lèves un pied après l’autre, comme si t’étais empigé dans les ronces. Tu devrais te remuer.
– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?
– C’est ben une vieille femme comme moi qui va te le dire. Tu ne vas pas passer tous tes dimanches comme ça, cependant. Regardez-moi ça...
– Qu’est-ce que vous voulez...
– Enfin, t’es pas tombé vieux, non. Bouge-toi, va voir du monde, profite de ta liberté.
– Ma liberté, dit Coindet lentement. La liberté, c’est pas ça... »
La liberté, pour Coindet, c’était d’envoyer promener ou de mépriser platoniquement des contraintes. Et voilà qu’il ne se sentait plus obligé à aucune règle.
« La liberté, dit-il encore, si c’est pas quelque chose, c’est rien.
– Ça ne va pas tarder que tu te remarieras,
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s’irrita la vieille, oui je vois ça.
– On ne sait pas », dit Coindet.
Il aimait la Jeanne Brégard, mais il pensait à elle sans empressement, comme s’il eût redouté de faire un mélange. Il savait bien qu’un jour il mettrait ses habits propres pour aller trouver le père Brégard dans le bois de l’Étang et il n’était pas impatient. Ça serait l’année prochaine, dans deux ans ou trois, le temps qu’il faudrait pour se remettre à neuf. Quand un tonneau est vide, on ne le remplit pas sans l’avoir rincé.
Assis sur sa brouette, Coindet regardait la nuit confondre les blés maigres et les blés gras dans une nappe unie. Son cerveau ralenti, il aurait voulu s’endormir là.
« C’est toi, Urbain ? »
Coindet se retourna et vit Truchot qui descendait de bicyclette.
« Un peu plus, je te dépassais sans te voir. Il fait déjà nuit.
– Je m’étais arrêté pour faire une cigarette. Il a du joli blé, le Guste Aubinel ; tu veux pas en
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rouler une ? t’es pas pressé. »
Truchot posa sa bécane, prit la blague que lui tendait Coindet et s’assit sur la brouette.
« T’es toujours content de ta jument ? demanda-t-il pour rompre le silence.
– Je l’ai menée ferrer ce matin des pieds de devant. Elle était mal ferrée, figure-toi, et je croirais que c’est un peu ça qui lui faisait de si drôles de jambes. Ça serait pas une mauvaise bête. Elle tire. Hier, au Champ Debout, j’ai labouré une pièce où j’avais fait du seigle. C’était ben de la bêtise d’avoir voulu mettre du seigle là-dedans. De la terre comme ça, je veux qu’on laboure un an avant qu’on puisse en faire quelque chose de propre. Ça ne vaut pas la Table-aux-Crevés.
– Sûrement qu’il y faudra plus d’un coup de charrue. T’as toujours personne pour t’aider ?
– Pour le moment, je peux encore attendre. Faudrait que j’aie quelqu’un en juin, par exemple.
– C’est vrai que tu peux encore attendre. Et
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avec la Noëmi ?
– Ça va aussi bien que ça peut, mais quand même...
– Bien sûr que tu dois y trouver un changement. Une vieille comme la Noëmi, c’est pas gai.
– C’est pas ça. Question d’être gaie, elle est seulement plus plaisante que l’Aurélie. Pour le travail, elle ne fait pas mal tout ce qu’il faut. Qu’est-ce que tu veux que je te dise... C’est des choses à n’y rien comprendre. Parce que je peux bien te le dire à toi, mais l’Aurélie c’est pas à dire que je la regrette, j’en ai point de chagrin et, d’abord, tu sais que je tiens à la Jeanne... Eh ben, comprends comme tu pourras, mais j’ai plus de goût à rien de rien. L’idée que je marierai la Jeanne, ça me fait ni chaud ni froid. Des fois, j’ai comme une envie de vendre tout le bazar, les champs, la maison, et de m’en aller travailler en usine.
– Mais non, t’es fou. Ne raconte pas ça. Tout ça, c’est question de temps, qu’est-ce que tu veux. L’Aurélie tenait sa place.
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– Causons plus de ça. Tu peux pas comprendre. Je peux pas t’expliquer. »
Ils ne parlaient plus. Le silence de la plaine immobile et noire les allégeait de toute vie obligée. Coindet n’était appelé nulle part, il sentait diminuer et s’endormir ses souvenirs. Le Victor lui-même eut de la peine à se secouer.
« Faut quand même que je m’en aille, dit-il, la Louise m’attend. Tu viens ? »
Coindet se leva lentement, cracha dans ses mains et reprit sa brouette. Avant de remonter sur sa bicyclette, le Victor lui dit :
« Ce que tu devrais faire, ce serait de sortir un peu, tu crois pas, au lieu de rester comme un ours.
– J’ai envie de voir personne.
– Ça fait rien, sors quand même. Viens manger la soupe chez nous de temps en temps. Demain soir ?
– Oui, entendu, ça me dégourdira peut-être. »
8 heures passées, Coindet arriva chez lui. La Noëmi l’accueillit avec bonne humeur et posa la
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soupière sur la table.
« J’avais mis tremper la soupe, ça fait une heure au moins, pensant que t’allais arriver. Elle est un peu épaisse, c’était le reste du bouillon d’à midi. T’as travaillé longtemps.
– Oui.
– C’est vrai que par là-bas l’herbe vient vite. On n’arrêterait pas de sarcler. C’est comme le bas du jardin... »
Coindet répondit par un hochement de tête. Avec une voracité mélancolique, il mangea le lard, les pommes de terre et le fromage que la Noëmi lui servait.
« T’as pourtant bon appétit, remarqua la vieille.
– Pourquoi que j’aurais pas bon appétit. Vous avez le journal ? »
Elle lui donna le journal et débarrassa une moitié de table pour qu’il pût le déployer commodément. Coindet parcourut les gros titres de la première page : À la Chambre, Aux assises de la Seine, Vingt-quatre heures à Madrid. Il
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passa en dernière heure : Les dettes de guerre, Un nouveau record, Crue du fleuve Jaune, etc.
La Noëmi, qui lavait la vaisselle sur la pierre d’évier, interrogea :
« Qu’est-ce qu’il dit le journal ?
– Rien, dit Coindet.
– Hier après-midi, reprit la vieille, j’ai vu qu’ils avaient quelque chose pour les rhumatismes. C’est une poudre, on n’a qu’à la mettre dans l’eau. Comment qu’ils appellent ça, déjà. Tu te rappelles pas ? »
Coindet repoussa le journal et répondit :
« Y en a tellement, comment que vous voulez que je me rappelle. D’abord c’est bien tout la même denrée.
– Ça se pourrait bien, oui. Je me rappelle que la Clémence, ma cousine de Blévans du côté de chez Plumon, donc la nièce du père de ton père, le vieux père Coindet qu’avait marié une fille de Sergenaux déjà parente aux Coindet en retirant par les Musot. Je me rappelle qu’elle avait une main toute tordue par les rhumatismes. Elle a
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voulu prendre un remède du journal, ça y a rien fait qu’enfler la main. Pour dire qu’y a guère à s’y fier. J’ai entendu dire qu’à Cessigney, ils avaient des herbes, je sais pas ce qu’y a de vrai non plus.
– À Cessigney, répéta Coindet, le regard vague. À Cessigney... j’aurais besoin d’aller jusque chez la Cornette chercher un paquet de tabac. J’en ai plus et demain matin je pars. Je reviens tout de suite. »
Coindet traversa le village sans faire une rencontre, et en arrivant devant chez la Cornette, vit que les fenêtres du café n’étaient pas éclairées. Il en fut satisfait, ainsi n’aurait-il pas besoin de se dérober aux invitations. Mais, dans la grande cuisine qui séparait le café de l’épicerie, il eut la malchance de tomber au milieu d’une petite réunion. Sans compter la Cornette et son homme qui montait une ligne à brochet, ils étaient cinq à boire des petits verres, assis autour de la grande table : Capucet, Noré Toubin, Félicien le matelot, Cherquenois et Cugne, le beau-frère de la Louise Truchot. Les
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soirs de semaine, le café était peu fréquenté et la Cornette accueillait les buveurs dans la cuisine, pour économiser l’éclairage.
« Tiens, voilà Urbain », annonça Capucet.
Coindet semblait hésiter sur le pas de la porte.
« Entre donc t’asseoir, dit Corne. On ne te voit pas si souvent. »
Coindet vint serrer la main de Corne.
« Tu te prépares pour le brochet, à ce que je vois.
– Ma foi oui, dit Corne. J’ai ramassé deux trois goujons, je veux essayer si ça donnera un peu. »
Coindet fit le tour de la table pour les poignées de main et dépassa Noré Toubin sans prendre garde à sa main tendue. Alors le Noré tendit son autre main et articula « bonjour ».
« Je vas boire une canette, dit Coindet en s’asseyant. J’ai soif. »
Un peu rouge, Noré Toubin avait reposé sa main sur sa cuisse et, par contenance, vidait son
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verre. Capucet se pencha sur lui, disant à haute voix :
« Il ne t’a pas vu. »
Et il rit, parce que c’est drôle de ne pas voir quelqu’un.
Jusqu’aux yeux, le Noré était rouge. Capucet souleva un peu ses fesses de sur sa chaise et dit à Coindet qui était à l’autre bout de la table :
« Le Noré t’a tendu la main, mais tu l’as pas vu. »
Il rit encore, content d’avoir rendu service au Noré et à Coindet. Mais Coindet ne répondait pas et le silence devint si gênant que le Noré se crut obligé de dire quelque chose.
« Oui, je t’ai tendu la main, bredouilla-t-il, mais tu ne m’auras pas vu. »
Et Coindet qui ne répondait pas.
« Maintenant, ajouta le Noré d’une voix plus ferme, c’est peut-être que tu n’as pas voulu, t’as toujours le droit.
– Et toi, t’as rien que le droit de fermer ta
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gueule, dit enfin Coindet. Si t’as pas compris je vas te rafraîchir la mémoire. »
Le Noré, sans insister autrement, murmura qu’il ne voulait pas discuter à pareille heure.
Capucet était étonné. Il y avait toujours des choses qu’il ne comprenait pas. Pendant que les autres causaient entre eux, la Cornette écoutait son matafe lui raconter des histoires de la mer. Elle en était toute rose. Corne n’avait pas l’air contrarié de voir sa femme aussi émue. Il attachait ses hameçons, paisible comme un aveugle de naissance en face d’un feu d’artifice. Parfois il s’intéressait aux histoires du marin et demandait des explications.
« Combien de temps que vous restez sans voir la terre ?
– Ah, des fois, on reste des quinze jours et plus. Nous encore, on file, le chariot fait ses vingt-deux nœuds... »
Mais Cugne, grand cocu de la guerre, considérait le matelot avec un œil mauvais et à tout instant regardait Corne en haussant les
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épaules. Si ce n’était pas une pitié. Mais qu’est-ce qu’il avait donc dans les yeux. Ce fut bien pis quand la Cornette sortit pour aller vérifier qu’elle avait bien fermé le poulailler. Elle n’avait pas encore franchi la porte que le matafe se levait à son tour et disait dans la direction de l’oreille à Corne :
« Tous ces verres qu’on a bus, c’est pour vous faire éclater la vessie.
– Ne te gêne pas, invita Corne en riant, la place manque pas dehors. »
Cugne en était congestionné. Le matelot sorti, il dit à Corne :
« Ce que t’en as une couche, quand même.
– Quoi, se défendit Corne, y a point de mal à ce que je lui ai dit.
– Je te cause pas de ça, mais tu comprends rien de rien. J’aime autant me taire. Un gamin qui croit avoir tout vu parce qu’il est monté une fois dans un bateau. Ah, on la connaît d’avant lui, la mer, et les bateaux et tout. Quand on est parti pour Salonique, entassés dans l’entrepont,
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dévorés des poux et les sous-marins allemands au cul, c’était peut-être bien autre chose.
– T’as pas eu de chance non plus de t’en aller si loin, dit Capucet, c’est la vérité. »
Cugne vit bien que c’était dit sans méchanceté, mais sa rancune contre les jolis cœurs en fut avivée.
« Quand je vois cette espèce de graine qui voudrait vous en remontrer et qu’est rien que là pour...
– Tais-toi donc, interrompit Coindet, ça ne vaut pas le coup de se mettre en colère. La jeunesse, on a tous été pareils, pas vrai ? Corne, donne-moi donc un paquet de tabac que je me sauve. Il est tard. »
Corne alluma une bougie et passa dans la boutique.
« Pourquoi que tu veux à toute force lui ouvrir les yeux, dit Coindet à Cugne. Tu seras bien avancé une fois qu’il se doutera de quelque chose.
– C’est juste bon pour faire arriver des
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embêtements à la Cornette », appuya Cherquenois.
Cugne eut un geste de lassitude :
« Qu’est-ce que tu veux, c’est plus fort que moi ; quand je vois ça, je peux pas me retenir. Ah toi, on voit bien que tu n’as pas trouvé un garçon en rentrant chez toi après deux ans de Salonique. Un garçon qui est là, chez toi, que le monde te dit : ‶C’est bien le portrait de son père.″ Vingt Dieux. À part ça je dis pas que ça soit un mauvais galopin. Il vient bien. C’est pas de sa faute non plus, et moi je n’étais pas là pour empêcher. Mais l’autre andouille de Corne, ils finiront par s’en donner devant lui, et mon Corne croira encore qu’ils jouent à la main chaude... »
Corne apportait le paquet de tabac, Coindet se leva :
« Qu’est-ce que je dois, tu prendras aussi la dernière tournée. »
Il y eut des protestations, Cugne disait que la tournée était à lui. Le Noré et Cherquenois tendaient chacun un billet de dix francs. Souriant,
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Capucet les regardait se disputer la tournée. Les questions d’argent ne le concernaient pas. Pendant que les buveurs assiégeaient Corne, la porte fut ouverte et les Brégard, le père, la Jeanne et le Frédéric entrèrent dans la cuisine.
« Tirez à la courte paille, dit le père Brégard, mais n’allez pas vous battre. »
On fit attention à eux.
« Venez vous asseoir, dit le Noré, ça fera l’occasion d’en boire une autre.
– C’est pas de refus, petit, on est fatigué. On arrive de Blévans et c’est du chemin pour un vieux comme moi. »
Coindet avait tourné la tête et regardait la Jeanne qui lui souriait aux côtés de son frère. Elle fit quelques pas vers lui, la main tendue ; mais le Frédéric l’avait suivie, il prit vivement le poignet de sa sœur.
« Je te défends », dit-il.
Et à Coindet :
« Je ne veux pas que ma sœur donne la main à un dégueulasse comme toi. »
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Il tenait toujours la Jeanne par le poignet et la maintenait à distance de Coindet.
« Lâche-moi, dit-elle avec violence, lâche-moi ou je te claque. »
Coindet lui fit signe de se tenir tranquille et parla au Frédéric :
« On m’a raconté que t’avais jappé après moi avec l’autre topnosot qu’est assis à c’te table (il désigna le Noré). J’ai répondu que tu devais être saoul, mais je vois que c’est sérieux.
– Tu ne peux tout de même pas dire que c’était pas la vérité ? »
Coindet était calme et avait un désir sincère de dissiper le malentendu. Il dit posément :
« Écoute-moi bien, Frédéric. Tu me connais depuis longtemps et jamais tu n’as pu rien me reprocher. Cependant j’aurais pu te jouer bien des mauvais tours. Pourquoi que j’aurais voulu le faire sans rime ni raison. Tu dis que j’étais tout seul à savoir ton affaire de contrebande. T’en es sûr ?
– Oui, y avait que toi, j’en suis sûr de Dieu.
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D’abord c’est pas la peine de perdre des paroles, puisque c’est toi, y a pas à chercher. »
Coindet regarda longuement le Frédéric dans les yeux et prononça avec un calme mépris :
« T’es un idiot. Je veux pas insister.
– Ah, tu veux pas insister. Feignant. Moi j’insisterai, comme tu dis. Alors, tu crois qu’on va donner un homme aux gendarmes et qu’après ça, c’est tout de dire : ‶Je veux pas insister.″ Feignant, j’ai pas peur de le dire devant tous, et que je voudrais pas changer de peau avec toi. Ah, oui je suis un idiot, mais je sais quand même ce que je dis. Tu me demandais pourquoi tu aurais attendu ce moment-là pour me jouer un mauvais tour ? D’abord parce que tu voulais faire plaisir à Jeantet, le brigadier qui m’a arrêté. Jeantet ton ancien sergent au deux sept six. Mais y a autre chose, c’est que tu voulais te débarrasser de moi pour pouvoir tourner à ton aise autour de la Jeanne pendant que je serais en prison... »
Coindet était devenu tout blanc. Capucet, qui ne l’avait jamais vu dans cet état-là, le prit par la manche de son veston. Coindet ne le sentit même
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pas. D’une poussée, il écarta rudement le Frédéric, saisit Jeanne Brégard par le bras et l’attira contre lui.
« D’aujourd’hui, c’est la mienne, dit-il. Y a point de Frédéric Brégard qui tienne. »
Il appuya ses lèvres sur celles de la Jeanne et gagna la porte sans regarder le Frédéric qui se débattait furieusement entre Corne et Cherquenois en haletant :
« Lâchez-moi donc, qu’il s’en va, mais lâchez-moi. Ah le salaud... »
Cugne alla pousser la porte. On fit asseoir le Frédéric. Le visage ruisselant de sueur, il se laissa faire et murmura en regardant sa sœur :
« Le jour que tu seras sa femme, je veux être crevé. »
Elle ne semblait pas entendre. Fière de son mâle, les pommettes rouges et l’œil humide, elle rayonnait une joie insolente et Cugne murmura dans l’oreille de Cherquenois que c’était une belle fille tout de même.
Le père Brégard, entre ses deux enfants, ne
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savait pas comment se prononcer et égrenait son chapelet sous la table. Puis il se pencha vers sa fille, lui caressa doucement la main et dit tout bas :
« Ma Jeanne, il ne faut plus penser à Coindet. »
Mais la Jeanne était sourde. Son visage conserva le même éclat triomphant.
Personne ne risquait un commentaire sur le drame dans la crainte d’être maladroit. Cugne et Cherquenois, sans oser troubler le silence, se levaient pour partir. Quelqu’un entra dans la cuisine ; c’était Coindet. Il s’avança jusqu’au milieu de la pièce :
« J’avais oublié de payer mon tabac », dit-il à Corne en lui tendant l’argent.
Frédéric le regarda sortir, sans bouger, et son verre tremblait dans sa main.
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