La Table-aux-Crevés
Chapitre XV
« Jeanne, dépêche-toi, je veux être le premier.
– Le café est prêt, assieds-toi. »
La Jeanne emplit les deux verres et regarda boire Coindet, Coindet son homme. Soulevant à peine son verre de la table, il buvait la tête baissée ; elle ne voyait que les épaules et la nuque tendue. Elle se pencha sur lui et parla contre son oreille :
« N’y va pas, n’y va pas ce matin. À midi j’irai chez nous. Je parlerai au Frédéric, au père, tout s’arrangera. On s’en ira plus loin dans la plaine, à Blévans si tu veux, hein... »
Coindet avala son café, il serra sa Jeanne dans son bras, caressa les cheveux blonds.
« Ma Jeanne ne me laisse pas faire ce que tu voudras. On ne peut pas choisir tous les jours. »
Il alla prendre son fusil dans la chambre, le
299
mit dans un sac de toile et quitta la cuisine sans se retourner. Debout sur le seuil, la Jeanne le regarda longtemps marcher sur la route. Il avait sa faux sur l’épaule droite, son sac sous le bras gauche. La Jeanne entendit un pas sur la route et vit passer Victor Truchot portant sa faux sur l’épaule droite, un sac de toile sous le bras gauche. Il dépassa la maison sans tourner la tête et suivit le chemin qu’avait pris Coindet.
La Jeanne regarda l’heure au soleil montant. Un tremblement l’agita tout entière, ses mains étaient moites de fièvre.
« Dans une heure, songea-t-elle, pas seulement une heure. »
Elle croyait voir le Frédéric cheminer dans les bois de l’Étang avec sa hache et son fusil. Elle entendait son pas, puis un autre pas, celui de Rambarde qui s’en allait travailler, avec sa hache et son fusil. La Jeanne tomba dans la cour, à genoux. Le bruit des pas augmentait. Elle râla :
« Marie, n’fa mau à nun de céqui que marchint, que marchint, que marchint... (Marie, ne fais de mal à aucun de ceux-là qui marchent,
300
qui marchent...) »
Maintenant, le bruit des pas lui cognait dans la tête comme un tonnerre de Dieu. La Jeanne laissa tomber ses mains suppliantes et regarda vers le bois. Sur la route, Capucet s’avançait vers Cantagrel, le dos tourné au soleil montant le Sergenaux. La Jeanne s’élança sur lui, le serra dans ses bras et lui fit faire volte-face en criant :
« Va les retrouver, va vers Coindet à la Table-aux-Crevés ! »
Elle le poussa dans la direction de Sergenaux.
« Là-bas, le chemin sur ta gauche, là-bas. »
Capucet secoua la tête doucement et murmura :
« Bon, je vas. »
Il s’en allait de bonne volonté, parce que ça faisait plaisir à la Jeanne, il avait une douce bonne volonté ; c’était tout ce qu’il portait sur lui, il était de bonne volonté, la paix était avec lui. C’était un homme de bonne volonté qui prendrait le premier chemin sur sa gauche, comme on lui avait dit, et obliquerait vers les bois de l’Étang
301
pour tomber juste sur la Table-aux-Crevés. Parfois, il tournait la tête du côté de la Jeanne, lui faisait un petit signe pour dire : « Je vas, je vas. » Et la Jeanne, immobile au milieu de la route, le bras tendu vers la Table-aux-Crevés, criait :
« Là-bas, là-bas ! »
Capucet est bien content de s’être trouvé là pour que la Jeanne l’envoie là-bas. C’est une drôle d’idée. C’est une idée. Les personnes ont des idées. Forgeral a beaucoup d’idées. Il est maire. Une idée, pour qu’elle soit une idée, il faut qu’on y fasse attention. Alors Capucet n’a pas d’idées. Pas gras, il va les mains dans ses poches, avec son ombre du matin derrière lui. Tout à l’heure, en rentrant à Cantagrel, elle sera devant lui. Capucet pense qu’un homme est toujours entre son ombre et le soleil.
Pendant que le Victor fauche, Coindet, son fusil entre les jambes, surveille la lisière du bois éloignée d’une centaine de mètres, à peine. Capucet vient s’asseoir à côté de lui.
« La Jeanne m’a dit : ‶Va vers Coindet à la Table-aux-Crevés.″ Qu’est-ce que tu fais avec ton
302
fusil ?
– Je suis en train de guetter un lapin qui va sortir du bois. T’es gentil d’être venu, mais j’aimerais autant que tu t’en ailles. Va-t’en mon vieux, va.
– Je m’en vas, dit Capucet en se levant, je croyais pas de te déranger. Je vas pousser, jusqu’à l’Étang manière de voir Le Carabinier. Après ça, je reviendrai peut-être par le bois du côté de la Réserve de Sergenaux.
Capucet s’éloigne en biaisant un peu sur la gauche, pour tomber juste devant l’Étang. Il s’arrête parce que Coindet l’appelle :
« Capucet !
– Oui...
– À te revoir.
– Oui. »
Vers six heures et demie, le Victor posa sa faux. C’était son tour de faction.
« Pour moi, dit-il à Coindet, ils ne viendront
303
pas ce matin. On les aurait déjà vus.
– Qui c’est qui te dit qu’ils ne sont pas déjà venus. Ils peuvent nous voir sans qu’on les voie, nous démolir sans qu’on s’en doute. Je dis nous, c’est façon de dire. Toi tu risques pas.
– Alors, dit Truchot irrité, tu crois que je suis venu là pour te regarder t’affaler sur ton andain comme un lapin boulé. Tu te crois tout seul ?
– Victor...
– C’est bon, tu renifleras une autre fois. Ils ne viendront pas ce matin. Comme j’ai commencé à faucher mes andains dans le travers du pré, ils attendent qu’on soit plus près du bois, ça sera pour cet après-midi. Allons faucher tous les deux. Plus tôt que ça sera fini... »
Ils partirent l’un derrière l’autre, le dos un peu voûté, comme ils avaient appris pendant la guerre. Truchot allait en faire la remarque, lorsqu’ils s’arrêtèrent en même temps. Sur la droite, du côté de la Réserve de Sergenaux, Brégard et Rambarde sortaient du bois, à deux cent cinquante mètres. On voyait briller les
304
canons des fusils.
« Les voilà », murmura Coindet.
Et il poussa un soupir de soulagement. Depuis qu’il était rentré à Cantagrel, il lui semblait que toute la forêt l’épiât d’un regard innombrable, Brégard était derrière chaque tronc d’arbre. Maintenant, la forêt avait posé son œil sur le bord de la plaine. Coindet voyait le Frédéric en chair et il éprouvait un bien-être qui amena sur ses lèvres un sourire de détente.
« Nous voilà propres, dit le Victor.
– Pourquoi que nous voilà propres.
– Ils vont rentrer dans le bois et filer à couvert jusqu’en face du Champ Debout. »
Truchot regarda du côté de la route de Sergenaux qu’on apercevait à cinq cents mètres. Coindet vit son regard.
« Non, dit-il. Pourquoi qu’on est venu ?
– J’y pensais pas pour de bon, murmura le Victor. On n’a qu’une chose à faire, courir sur le bois. Une fois dans le bois, si on a le temps d’y arriver, la partie sera égale. Lâche ta faux. On ira
305
plus vite qu’eux, ils sont gênés par les arbres. »
Le Victor partit comme un dératé à travers la Table-aux-Crevés, en obliquant légèrement sur la gauche pour joindre le bois à l’endroit où il avançait en pointe sur la plaine. Il y avait un peu plus de cent mètres à couvrir. Truchot courait sans tourner la tête, les dents serrées. Ses yeux regardaient fixement la pointe du bois. Coindet suivait sans effort, à cause de ses foulées plus grandes. Il aurait pu facilement dépasser le Victor, il n’en eut même pas la tentation. Il courait sans cesser d’observer la ligne des bois qu’il avait à main droite. Il vit, à une centaine de mètres, Brégard adossé à un arbre, qui levait son fusil. Déjà le Victor touchait la pointe du bois. Brégard n’eut pas le temps de viser.
Truchot s’arrêta pour reprendre haleine. Coindet lui dit :
« T’as vu, Brégard épaulait, je suis bien content qu’il ait commencé. J’aurais jamais osé commencer la danse. Tu vois, on a la veine pour nous ; tout à l’heure encore, j’étais sur mon pré comme un condamné à mort, c’en était bête... »
306
Le Victor haussa les épaules.
« Je m’en fous bien qu’il ait épaulé ; pour moi ça ne change rien. Je te garantis que j’aurais pas hésité à tirer le premier. Mais on ne peut pas rester ici. Ils savent où on est, eux. Le mieux, ce serait de tirer vers l’Étang.
– Vers l’Étang, tu sais pas ce que tu dis. »
Avec son bras, Coindet montra la direction de la Réserve de Sergenaux.
« Si on veut les rencontrer, dit-il, c’est par là. Si on leur tourne le dos, tout est à recommencer. Je suis d’avis qu’on file droit sur le sentier qui mène à la Réserve, ils y passeront, sûrement. Comme le sentier est tout droit pendant cinq cents mètres, on les verra de loin. »
À pas prudents, ils s’enfoncèrent dans les taillis. La forêt était silencieuse, bien fourrée. Coindet connaissait à fond les bois de l’Étang. Après cinq minutes de marche, il fit signe au Victor de s’arrêter et souffla :
« Le bouquet de bouleaux, là-bas devant nous, c’est juste sur le sentier. Marche doucement, ils
307
pourraient voir bouger les branches des buissons. »
À genoux, ils recommencèrent à avancer, Coindet en avant. Leur marche était lente, parfois il leur fallait ramper en poussant leurs fusils devant eux. Soudain, ils tombèrent à plat ventre, immobiles. Ils venaient d’entendre un froissement de branches, un peu sur la droite sembla-t-il à Coindet, sur la gauche croyait Truchot. Le même bruissement recommença. C’était bien sur la droite. Truchot, en opérant un face à droite, fit craquer une branche morte. Coindet l’aurait fusillé. Un quart d’heure, ils restèrent dans la position du tireur à genoux, les nerfs tendus, la bouche sans salive. Si épais étaient les fourrés qu’ils ne voyaient pas à cinq mètres autour d’eux. Exaspéré Coindet se pencha sur l’oreille de Truchot.
« J’en ai assez, je veux pas y passer la nuit. Allons jusqu’au sentier, y a plus de dix pas. Au moins, on y verra quelque chose.
Le Victor lui fit signe de se taire. On entendait un bruit, comme d’un pas sur la mousse, mais
308
dans la direction du sentier. Les joues brûlantes, le Victor braquait son fusil sur le bouquet de bouleaux.
« Ne tire pas le premier », souffla Coindet.
Truchot n’entendit pas, attentif au seul bruit des pas qu’il percevait plus distincts. On marchait dans le sentier. À côté des bouleaux, les plus hautes branches d’un buisson d’acacia bougeaient. Truchot épaula et tira. Et sur la droite, deux coups de fusils partirent en même temps. Sans réfléchir, Coindet tira aussi dans le buisson d’acacia.
Les yeux fixés sur le buisson, ils attendirent de longues minutes, prêts à brûler leur deuxième cartouche. Le silence avait repris la forêt, le même silence qui avait allongé leur attente, tout à l’heure. Et tout à coup, une plainte de mort traîna longuement dans les bois de l’Étang, une plainte qui partait du sentier de la Réserve. Coindet se dressa, jetant son fusil derrière lui. Truchot voulut le retenir, lui prit la jambe ; il se dégagea brutalement, d’un coup de pied. La plainte s’éteignit en cascades fragiles et s’étira encore,
309
plus lente, assourdie. Coindet regarda le Victor qui faisait son signe de croix, essuya son visage livide où coulait la sueur.
« Jésus Fils, murmura-t-il, si c’était ! »
À travers les taillis, il fonça sur les bouleaux et sauta dans le sentier. Un grand corps était couché sur le dos en travers du sentier. Coindet hurla :
« Capucet ! »
Le moribond ouvrit les yeux et agita une main rouge de sang. Le cri de Coindet avait tiré les autres du bois, ils s’agenouillaient autour de Capucet. Penchés sur le visage du mourant, Brégard et Coindet pleuraient à grands sanglots d’homme. Coindet avait mis ses mains sous la tête légère et baisait le front blanchi à la mort, tandis que Brégard haletait :
« Capucet, cause-moi. C’est nous, tous tes copains. Ah, vingt dieux, il bouge. Capucet, mon gentil. Je toucherai plus un fusil, je te jure, on fera ce que tu voudras. Tu vois, j’aime bien Coindet. Ne saigne plus, ah mal sur nous... »
Capucet comprenait, il voulut dire quelque
310
chose de doux, mais le sang coula de sa bouche, il s’évanouit. Rambarde et Truchot avaient taillé les vêtements à coups de couteau pour découvrir les plaies. Sous le sein droit, une décharge de chevrotines avait fait une large blessure d’où jaillissait le sang à chaque inspiration des poumons. Un autre coup de fusil avait déchiqueté le genou droit.
« Il est foutu », murmura Rambarde au Victor.
Et, comme le blessé venait de s’évanouir, il dit à haute voix :
« Y a rien à lui faire. Ça serait le tourmenter pour rien. Emportez-le chez Coindet sans le secouer. Moi je cours chercher le curé. »
Brégard prit le corps dans ses bras et partit vers l’Étang. Coindet soutenait la tête, Truchot la jambe blessée.
« Il est pas lourd, dit le Frédéric, mon Dieu qu’il est pas lourd. Il venait chez nous. Je passais, qu’il disait. Moi qui l’ai tué. Je peux dire que c’est moi. Je le dirai que c’est moi. »
Comme ils arrivaient sur la route, Capucet
311
sortit de son évanouissement.
« J’ai mal, murmurait-il. Ce coup-là je suis bien sur le bout... »
Il mourut en arrivant chez Coindet. Brégard venait de l’allonger sur la table de la cuisine et le Victor lui apportait un peu d’eau-de-vie dans le fond d’un verre. Capucet regarda le verre, sourit faiblement.
« C’est joli », dit-il.
Rambarde arrivait dans l’instant, précédant le curé de quelques minutes.
« Il a passé », dit Brégard.
Dans un coin de la cuisine, la Jeanne remerciait la Sainte Vierge de toutes les choses qu’elle avait faites pour elle et priait aussi pour le repos de Capucet.
Les quatre meurtriers, abrutis et silencieux, regardaient le pauvre corps allongé sur le bois. Coindet boucha la bouteille d’eau-de-vie restée sur la table et machinalement, en ouvrant le placard, il demanda :
« Est-ce que t’as pensé à l’avoine de la
312
jument ?
La Jeanne leva ses longs yeux bleus où dansaient des lueurs d’argent, et Coindet fit le signe de la croix, frappé d’une épouvante obscure, comme si le regard de ces yeux étranges eût charmé des hasards.
313
314
Cet ouvrage est le 420e publié
dans la collection e Classiques du 20 siècle
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
315
Vous avez terminé La Table-aux-Crevés
Marcel Aymé