La Table-aux-Crevés
Chapitre III
Le vieux, qui s’était réservé la cure et le hameau de Cessigney, avait fait la leçon à ses femmes. Au matin, à l’heure où les hommes sont partis pour les champs, elles s’en allaient aux quatre coins de Cantagrel parler dans les oreilles. Elles s’étaient partagé le pays et frappaient aux portes où elles avaient les meilleures chances d’être accueillies. Comme disait Coindet, c’étaient des belles charognes. Et ce fiel dans les voix. Ces faces. Des faces sournoises, à grands nez effilés déjà coincés dans les portes d’Enfer, des grandes bouches qui se tordaient et se retordaient en multipliant des dents longues, jaunes, cariées, malpropres, malodorantes. Des chignons juchés, miteux, gras. Les yeux écilés suppurant le péché triste. Les honnêtes gens au cœur mou, rien qu’à regarder ces faces-là, désapprenaient d’un seul coup les chemins raides hantés de Dieu. Au moins doutaient-ils de la
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vertu. C’est à peu près ce qui advint à Capucet qui, le premier, reçut la visite de mère Milouin. Elle laissa tomber une larme sur le seuil et donna tout juste à Capucet le temps de prononcer :
« Ma pauvre Léontine, t’as ben du malheur... »
Déjà, elle lui attrapait le bras, lui cornait dans le nez :
« Capucet, je te dis que tu ne fais pas ton métier. Il se passe des choses, t’en sais même rien, des choses que tu devrais en avoir souci toi le premier, toi tout seul. C’est une vraie dégoûtation, tout le monde le dit. »
Déjà vaincu, Capucet se laissa tomber sur l’unique chaise de la pièce qui était sa cuisine, son salon, sa chambre à coucher à la fois. Avec lui, pas besoin de finasser, la Léontine Milouin allait droit où elle voulait. Le pauvre Capucet, tout sec et tout fifrelin, en face de la Léontine déployée, avait l’importance d’un courant d’air, à peu près. Maintenant, voilà qu’elle le secouait sur sa chaise de bois où les fesses dérisoires du garde-champêtre posaient à pointes d’os.
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« Alors, c’est pourquoi qu’on te paie, dis donc ? Pourquoi. On vient te raconter que la femme à Coindet s’est pendue et tu crois ça comme ça, toi. Tu crois ça sans te donner seulement la peine d’aller y voir. Oui, tu crois ça. Une femme, mon Dieu mon Aurélie, une femme qu’était en pleine santé et raisonnable qu’une mauvaise idée y serait jamais venue. Pendue ? Allons, dis-le que tu le crois. Tu ne sais donc pas, malheureux, tout le pays le dit déjà. L’Aurélie ne s’est pas pendue, on l’a pendue. »
Capucet leva ses doux yeux, un peu usés parce qu’il s’en servait depuis un certain temps. D’une voix innocente qui ne sait rien de rien, il demanda :
« Qui c’est ? »
La Léontine l’aurait claqué.
« Il me demande qui. Voilà qu’il me demande qui. C’est peut-être à moi de te le dire ? Est-ce que tu ne devrais pas être en train de chercher. Ce grand benêt. C’est garde-champêtre. Il faut t’inquiéter de savoir s’il est venu des gens chez Coindet dans la journée. Il paraît qu’il n’est venu
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personne, y aurait que le Coindet qu’on aurait vu dans la maison. Rien que le Coindet, t’entends, Coindet, Coindet. »
Capucet était bien obligé de comprendre et il ne doutait pas ; il ne savait pas douter. Tout de même, il était bien étonné.
« J’aurais jamais cru, dit-il, je l’ai connu tout petit. »
Alors la Léontine le fit lever, le poussa dehors et lui mit sa clé dans sa poche.
« Dépêche-toi d’aller où il faut que tu sois.
– Je vas », dit Capucet.
Hésitant, il la regardait s’éloigner. Le vent, qui soufflait de la rivière, le poussa dans le sentier qui allait, à travers prés, chez la Cornette.
Bien qu’elle fût satisfaite de sa visite à Capucet, la Léontine n’en attendait pas grand-chose. Il bavarderait, on ne pouvait espérer davantage. Si tous les gens avaient été aussi faciles à convaincre, elle eût été vite en besogne, mais ils n’avaient pas la simplicité de Capucet. Il ne fallait pas les brusquer, au contraire prendre
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son temps ; par un exposé des faits convenablement arrangés, par des allusions répétées à la piété de l’Aurélie et à la brutalité de son homme, les convaincre tout doucement de l’attitude louche de Coindet, les amener à conclure d’eux-mêmes que l’Aurélie n’avait pu se suicider, qu’il y avait un coupable. À vrai dire, la Léontine n’imposa guère qu’à deux ou trois personnes sa façon de voir, mais celles qui restaient sceptiques n’en étaient pas moins, pour la plupart, disposées à alimenter le scandale par des bavardages. C’était un sujet de conversation assez délectable par l’importance de l’accusation, qu’on fût pour ou contre. En outre, aux catholiques pratiquants, les Milouin posaient un problème délicat et qui mettait certaines consciences dans une grande perplexité. Fallait-il, disaient les Milouin, qu’une femme dont toute la vie avait été un exemple chrétien à proposer, une femme régulière à la messe comme aux vêpres, fût enterrée civilement parce qu’une main criminelle lui avait passé la corde au cou ? L’aveuglement ou l’indifférence des gendarmes appelés à rédiger le procès-verbal du suicide
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allaient-ils signifier aux paroissiens de Cantagrel les devoirs à rendre à un des leurs ? Il y avait là un cas de conscience à considérer. Sans compter que cet enterrement civil allait réjouir ceux du bord à Forgeral, le maire républicain de Cantagrel. Bienheureux si on n’allait pas voir la bannière de la libre pensée, brandie par un délégué du chef-lieu de canton, suivre le cercueil de l’Aurélie. On ne pouvait laisser aller les choses ainsi, il fallait se défendre. Les Milouin, surtout les parents, surent présenter les choses comme une menace et une insulte aux consciences chrétiennes.
Le vieux, qui n’avait trouvé personne à la cure, fit des merveilles au hameau de Cessigney. Le hameau vivait en marge de Cantagrel, à cause de sa situation en pleins bois et de la profession de ses habitants pour la plupart bûcherons, charbonniers, braconniers, contrebandiers. Ceux de Cessigney connaissaient tous les gens de Cantagrel, mais n’étant pas en rapports très fréquents avec eux, leurs jugements sur tel habitant n’étaient pas empêchés par une timidité d’accoutumance.
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Bien qu’ils ne fussent pas nombreux, une quinzaine de familles en tout, Milouin tenait beaucoup à s’assurer leur concours, car ils étaient craints à Cantagrel.
Le hameau n’était pas à plus d’une demi-lieue du village et pourtant ces bûcherons étaient reconnaissables entre tous les gens de Cantagrel et de la plaine. On disait que c’était de la graine à part. Ils se ressemblaient tous, grands, blonds, l’œil hardi, pourtant réservés en paroles. Il y en avait bien qui abandonnaient la forêt pour la ville ou la plaine, mais personne ne venait s’établir à Cessigney, les paysans des terres à blé étant peu soucieux de donner leurs filles à ces braconniers. Ceux qui restaient à Cessigney étaient tous cousins et disaient volontiers qu’il n’y avait pas de corniauds parmi eux. Ils ne craignaient personne et ceux de Cantagrel le savaient. Braconniers, un peu maraudeurs aussi, ils avaient presque tous tâté de la prison pour délits de chasse ou autres, et, s’agît-il d’un différend à régler, ne regardaient pas à un coup de fusil. Dans les quinze dernières années, il y avait eu trois hommes tués au village ; le dernier l’année
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où les hommes étaient rentrés de la guerre, Célestin Brunet, cousin de la Louise Truchot, avait été abattu vers les huit heures du soir, en plein milieu de Cantagrel d’une balle de Lebel. Les enquêtes n’aboutissaient jamais.
À Cessigney, on était pieux et d’un rigorisme qui avait choqué plus d’un curé. L’église de Cantagrel, dont ils n’apercevaient pas même le clocher depuis leur forêt, se parait à leurs regards du dimanche d’une étrange magnificence, assez représentative du paradis. Ils vivaient dans l’observance très stricte des rites principaux et n’auraient pas manqué la messe pour un sanglier. Pourtant, l’église n’était pas la capitale de leurs divinités, tout au plus un lieu de rendez-vous solennel où le Bon Dieu et la Sainte Vierge, endimanchés, gardaient leurs distances. Dans les bois, au contraire, on les touchait de bien plus près et, pour ainsi dire, à chaque pas, la Sainte Vierge surtout. Il y avait des arbres qu’on n’approchait pas sans donner un signe de croix, certaine pierre plate où l’on faisait des offrandes de fruits, de monnaie, voire de gibiers. Les offrandes, toujours clandestines, étaient enterrées
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au pied de la pierre.
Au printemps, la Sainte Vierge venait en chair joyeuse danser dans les clairières et toute la forêt bougeait de Dieu.
Les morts ne se résignaient guère et il y avait des nuits où ils n’en finissaient pas de se plaindre dans les arbres. De tout cela, on ne parlait qu’entre gens de Cessigney. On laissait à leur méprisable ignorance les habitants de la plaine dont quelques-uns se souvenaient encore que le chant de la pie présage une mort subite et qu’il faut se hâter de rentrer chez soi si l’on a vu trois fois la belette traverser le chemin.
En général, les relations entre habitants du hameau et du village étaient cordiales, mais sans familiarité. Seul de Cantagrel, Capucet était accueilli dans les maisons de Cessigney comme s’il eût été des leurs ; et il s’y rendait volontiers, quoique l’eau-de-vie n’y fût ni abondante ni de qualité. Tout Cantagrel accusait-il Cessigney lorsqu’il y avait un cadavre en sabots, Capucet disait que ce n’était pas possible parce que les hommes du bois avaient toujours été gentils avec
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lui.
Pour tout ce qui touchait aux choses de l’église, le conseil municipal devait compter avec l’opinion de Cessigney. Presque toujours indifférents aux initiatives de la municipalité, les gens du hameau, lorsqu’il s’agissait de questions religieuses, avaient une façon de donner leur avis qui sentait le sang frais. Ils ne s’occupaient pas de politique et étaient toujours en retard d’un ou deux présidents de la République. En 1914, ils croyaient que c’était M. Loubet.
Tout d’abord, Milouin n’eut pas à se féliciter de son expédition. Comme il quittait un sentier de traverse pour joindre la Levée de César, il se trouva en face de Frédéric Brégard qui débouchait d’un autre sentier. C’était un homme de trente-cinq ans, d’une haute taille, le visage beau. Il était vêtu d’un pantalon de velours noir à grands plis, d’une veste de gros drap gris entrouverte sur une large ceinture de flanelle rouge. À la main, il tenait un chapeau de feutre noir.
« Tiens, voilà Frédéric, salua Milouin.
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– Bonjour, dit Brégard sans aménité.
– Ça fait du temps qu’on ne t’avait pas vu.
– Je sors de prison hier soir. »
Milouin ne savait plus quoi dire. Brégard marchait à grands pas, il avait peine à le suivre.
« Les gendarmes, finit-il par dire, ça complique bien la vie pour des histoires de pas grand-chose. »
Le Frédéric haussa les épaules sans répondre.
« Marche pas si vite, de Dieu, je suis tout essoufflé.
– C’est que je commence à être pressé, dit le Frédéric en ralentissant, voilà six mois que j’ai pas rentré chez nous. Six mois, ah la la !
– T’as guère eu de chance, murmura Milouin, t’es comme moi... »
Le Frédéric n’interrogeait pas. Milouin lui toucha le bras et se torcha les yeux avec sa manche.
« On m’a tué ma fille Aurélie hier au soir. »
Brégard, qui n’avait pas entendu ou avait mal
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compris, reniflait la forêt, sans mot dire.
Alors le vieux répéta, d’une voix impatiente :
« On m’a tué ma fille Aurélie hier au soir.
– L’Aurélie au Coindet ? Qu’est-ce que vous me dites ! »
Milouin pissa de l’œil dans son mouchoir et geignit :
« La vraie vérité. Ah malheur, une fille qu’avait le caractère si plaisant, adroite, sérieuse et puis tout. Malheur donc...
– Qui c’est qu’a fait le coup ?
– Vas-y voir qui c’est, on n’en sera jamais sûr. Personne a vu rentrer du monde dans la maison, à part Coindet, bien entendu. D’abord c’est pas ça qui me tourmente bien de savoir qui c’est. Y a autre chose qui m’occupe, tu penses...
– Quand même, dit le Frédéric, faudrait savoir, Coindet ne peut pas laisser...
– Coindet, il s’en fout bien. Ah oui, ton Coindet. Tu sais pas ce qu’il a imaginé avec ceux du bord à Forgeral. Il dit qu’elle s’est suicidée, il
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raconte ça, oui, pour qu’on l’enterre civilement, pour pas qu’elle passe à l’église. Elle, une femme qu’on n’aurait pas pu trouver meilleure catholique et qui communiait et qui t’allait à la messe et aux vêpres et tout, enfin, tout, enterrée civilement, mon Aurélie. Et pourquoi, rien que pour faire pièce au curé, pour voler l’église. Je dis bien, voler l’église. »
Le Frédéric s’arrêta, ému, déjà irrité. Il lui semblait qu’on eût profité de son éloignement pour traquer Jésus dans les cœurs des chrétiens. Il protesta :
« C’est pas possible, ils oseraient pas.
– Non, penses-tu. Ah, on voit bien que tu n’es plus d’ici, toi et que tu n’es plus occupé de savoir si on se fiche de toi, de Cessigney et de toute la paroisse. Quand je pense, des gens qui ne savent plus quoi inventer contre ceux qui ont de la religion. Mais non, je te dis ça, tu veux rien voir... »
Le Frédéric fit entendre un grognement indigné et voulut parler. Le vieux allait :
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« Si ça continue, ils finiront bien par mettre le curé à la porte et par démolir l’église et on n’aura que ce qu’on mérite. Tout le monde les regarde faire sans rien dire, oui, tant ceux de Cantagrel que de Cessigney. Du temps que j’étais jeune, ça n’aurait pas été, mais maintenant, les jeunes, ils n’ont plus rien qui pend... »
Le Frédéric était en colère, tout de même. Qu’est-ce qu’il croyait ce vieux ? Est-ce que ceux de maintenant ne valaient pas ceux d’autrefois. Et puis, Brégard n’aimait pas bien que Milouin confondît dans la même réprobation les chrétiens de Cantagrel et les chrétiens de Cessigney. Ils avaient beau être de la même paroisse, il y avait de la différence.
« Qui c’est qui vous a dit qu’on a peur de se défendre. Causez pour vous. À Cessigney, c’est une autre affaire. Qu’est-ce que vous venez me raconter. On se défend pas, c’est qu’on ne sait pas ce qui est. En tout cas si le curé n’avait que vous pour le défendre, ça serait ben tôt fait. C’est sur nous autres qu’il compte. Et moi, tiens, rien que moi, eh ben Forgeral, tout Forgeral qu’il est,
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je le crains guère. Je n’ai qu’à le regarder, il fait.
– Ça se peut dit Milouin. Mais j’ai bien peur que l’enterrement s’en aille tout droit au cimetière pendant que Forgeral et sa bande te regarderont en rigolant.
– Mais non, je vous dis que ça n’ira pas comme ils veulent.
– Quoi, qu’est-ce que tu veux faire. Tu le sais, ce que tu veux faire ? »
Interdit, Brégard regarda Milouin qui fit un petit rire sec. Ce qu’il allait faire, non, il ne savait pas. Ses intentions, il ne les avait pas dans la tête, mais dans ses poings crispés sur son chapeau noir. Lentement, il haussa les épaules et dit :
« C’est une chose à voir. Vous venez à Cessigney ? »
Ils se remirent à marcher. Brégard pensait à des fricassées de mécréants et attendait que Milouin suggérât quelque chose.
« Ça n’ira pas tout seul, dit le vieux ; en admettant que vous donniez à réfléchir à Forgeral, il y a d’abord le curé.
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– Vous l’avez vu ?
– Personne à la cure. Je ne sais pas trop ce qu’il veut faire, le curé. »
Une maladresse de Milouin. Déjà Brégard reprenait son sang-froid :
« Dites donc, le curé, il sait ce qu’il a à faire. Ce qu’il fera sera bien et je peux même vous dire une chose, le vieux, c’est que ça n’est pas vous, mais lui et rien que lui qui nous dira ce qu’on doit faire. Vous, c’est qu’on commence à vous connaître, vous savez.
– Mais non, tu ne comprends pas ce que je veux te dire, repartit le vieux avec vivacité. Écoute-moi. Le curé, quand on viendra lui dire que ma fille s’est suicidée, que l’enquête des gendarmes en a fait la preuve, il croira tout simplement que c’est la vérité. Un curé, il se trompe comme un autre...
– Je ne dis pas, mais attendez voir, si les gendarmes disent qu’il y a eu suicide...
– Les gendarmes, t’es encore neuf. Mais les gendarmes diront ce que Forgeral voudra. Ils sont
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bien avec toute la bande, ils sont même rudement bien avec Coindet... »
Il murmura comme en a parte, en détachant la phrase :
« Tu dois en savoir quelque chose. »
Brégard s’arrêta, d’une main immobilisa Milouin.
« Qu’est-ce que vous voulez dire, le vieux ?
– Je ne veux rien dire. Mais je sais ce que je sais. Et puis, tiens, ne parlons plus de tout ça, j’aime mieux. »
Brégard était comme enragé. Il jurait par vingt-cinq milliards de Dieu à la fois et attachait sur Milouin un regard d’une dangereuse fixité. Le vieux n’était pas bien rassuré et disait que la forêt au printemps est un lieu très agréable.
« Laissez-moi tranquille avec votre forêt, dit le Frédéric. Il m’a dénoncé, Coindet. Je me rappelle des choses, maintenant, pardi. Coindet. Et il rôdait autour de ma sœur. Mais causez donc, le vieux. Dites ce qu’il faut faire. Je vous dis de causer. »
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Milouin avait, pour ainsi dire, gagné la partie. Ce qu’il fallait faire, c’était tout simple. Les fidèles de Cessigney et de Cantagrel, en signifiant leur opinion avec fermeté, devaient convaincre le curé que la justice s’égarait, qu’un enterrement religieux serait l’éclatante réparation de cette offense à la mémoire d’une vraie catholique. Il fallait que chacun eût le courage d’aller trouver le curé, lui expliquât l’affaire bien clairement, en dénonçant la manœuvre du parti Forgeral, et lui fît sentir qu’il pouvait compter sur le dévouement de ses paroissiens. Pour Forgeral, quelques paroles d’intimidation suffiraient à vaincre sa résistance.
Brégard était remonté à fond. Il irait voir le curé et il irait voir aussi Forgeral et sa bande ; il dirait à tout le monde ce qu’il pensait de l’affaire et ce qu’il voulait, lui Brégard. Quant à Coindet, rien n’était perdu, on se reverrait un peu plus tard, quand le cadavre de l’Aurélie serait bien refroidi.
Ils arrivaient au hameau, quelques hectares de place nette taillée dans le vert de la forêt. Les
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constructions étaient de bois et de terre, quelques-unes de brique, sans écuries ni grangeage et comprenaient deux ou trois pièces avec un poulailler et une soue attenants.
Frédéric Brégard et Milouin, en arrivant à la lisière du bois, aperçurent à deux cents mètres un groupe laborieux. Une quinzaine d’hommes étaient occupés à rebâtir une maison incendiée quelques jours auparavant. Le Frédéric était content de voir ça. Il oubliait tout d’un coup la prison, l’Aurélie, Coindet, Forgeral et le curé.
« C’est la maison à Joubert qu’a dû brûler ces jours-ci », dit-il à Milouin.
Il rit. Il sortait de l’école avec son cartable sous le bras. Il cligna de l’œil du côté du vieux et avec une voix gênée de joie, jeta à huche paume :
« Ohé ! les gars ! Ohé... »
Ceux de là-bas avaient levé la tête et hésitaient à le reconnaître.
« C’est moi, les gars, moi le Frédéric ! »
Et les gars se mirent à crier aussi :
« Le Frédéric, voilà le Frédéric ! »
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Brégard faisait des gestes avec son chapeau, empêtré dans sa joie, et les hommes de Cessigney laissaient le chantier, accouraient vers lui à cœur brandi. Le Milouin avait l’air d’un nabot.
« Ils m’ont lâché hier », disait le Frédéric.
On lui serrait les mains, on le tâtait, on lui riait dans le cou.
« Nous qu’on t’attendait pour la semaine prochaine...
– Ils t’ont lâché, mon vieux Frédéric, il est là...
– On causait de toi tout le temps. »
Louis Rambarde, l’habituel compagnon d’affût, le meilleur ami de Frédéric Brégard, contenait une violente émotion et répétait, la voix cassée :
« Je peux pas croire, je peux pas croire. »
Au bruit d’amour, les femmes sortaient de leurs cuisines et les effusions recommençaient. Brégard n’en finissait pas d’embrasser. Tout Cessigney, collé en essaim ivre autour de lui, le poussait, le portail vers la maison où sa sœur et son père, sortis ce matin, habitaient seuls depuis
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qu’il était parti entre deux gendarmes, il y avait bientôt six mois. Personne ne s’avisait de la présence de Milouin qui accompagnait le cortège en serre-flanc, les mains drôlement vides. Comme on arrivait devant chez Frédéric, Rambarde dit :
« Je comprendrai jamais pourquoi que les gendarmes sont venus te chercher... »
Brégard poussa la porte de sa maison et, jetant son chapeau dans la cuisine sans s’accorder d’y poser les yeux, déclara :
« Y aura des surprises. »
Tous les regards l’interrogeaient. Frédéric reprit :
« À part ça, dites donc, il se passe des choses. Mais c’est pas moi qui sors de prison qui va vous apprendre ça. Le père Milouin aura mieux que moi. Causez voir, le vieux. »
Milouin s’était glissé à côté de Brégard ; il était intimidé en face de ces gens qui le considéraient sans bienveillance et il parlait avec un filet de voix qui portait à bout de bras. On
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l’entendait mal.
« Causez donc plus fort, le vieux », dit Brégard.
Milouin prit de l’aplomb, il donna son histoire comme il l’avait contée au Frédéric, mais avec l’expérience de ce qui n’était pas à dire. Frédéric approuvait, répétait après lui certaines phrases avec des commentaires indignés. L’auditoire, que cette affaire avait d’abord médiocrement intéressé, commençait à s’émouvoir. Les paroles de Milouin, ce n’était pas grand-chose, mais du moment que le Frédéric approuvait, c’était différent. Même si le Frédéric se trompait, il avait raison : un homme qui arrivait de faire six mois avait plus que du prestige, il disposait du cœur de Cessigney.
En un quart d’heure, Milouin se fut assuré des alliés et, en quittant Cessigney, il eut le plaisir d’entendre des hommes crier à leurs femmes :
« Prépare-moi une chemise propre pour cet après-midi. »
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