La Table-aux-Crevés

Marcel Aymé · Chapitre 6 sur 15

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La Table-aux-Crevés

Chapitre VI

 

Dans la chambre mortuaire, la famille de Coindet, alignée contre le mur en file perpendiculaire au lit, attendait l’instant de la mise en bière. Joseph, le frère de Coindet, avait la première place près de sa belle-sœur. C’était un homme de quarante ans qui ressemblait étrangement à Urbain. Les visages des deux frères avaient une même expression de franchise, mais celui d’Urbain reflétait habituellement une sérénité gourmande, un peu paresseuse, tandis que la physionomie de l’aîné était toujours triste.

Joseph Coindet se méfiait des femmes, les méprisait un peu, quoiqu’il fût marié et assez disposé, disait la vieille cousine Noëmi, à courir la gueuse. Il avait toujours détesté l’Aurélie. Ce matin, lorsqu’il était arrivé de Blévans, il avait à peine dissimulé sa satisfaction. Dans la cour, il disait en serrant la main d’Urbain : « Te v’là veuf

 

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à cette heure », comme si son frère eût été promu. Maintenant, dans cette chambre de deuil, il contemplait avec une soudaine tendresse le pauvre corps refroidi qui avait voulu sa récompense tout de suite. Lui aussi, parfois, se sentait si fatigué qu’il n’aurait pas voulu recommencer la vie même par l’autre bout.

Les gens venus pour l’enterrement attendaient dans un coin de la chambre leur tour d’asperger l’Aurélie d’eau bénite, puis sortaient dans la cuisine ou dans la cour. Jeanne Brégard, qui était là toute seule de Cessigney, s’empressait à ranger les bouquets de fleurs. Sous les mains croisées de l’Aurélie, elle avait placé une petite Vierge en plomb et un rameau de gui. Le frère de Coindet la regardait avec hostilité et trouvait qu’elle avait déjà l’air d’être de la maison. Tout à l’heure, lorsqu’il avait demandé à Urbain qui était cette femme, il avait obtenu une réponse embarrassée qui lui avait donné des soupçons.

La cuisine était pleine de monde et les groupes nombreux dans la cour. Coindet, énervé, sortait à chaque instant sur le pas de la porte et murmurait

 

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avec inquiétude :

« Cherquenois qu’est pas là et il se fait trois heures. Il sera encore saoul... »

Truchot allait partir à la recherche du menuisier, mais Cherquenois parut sur la route, poussant le cercueil sur une charrette à bras. On s’écartait pour lui faire place.

« T’aurais quand même pu arriver à l’heure, reprocha Coindet, depuis hier matin qu’il est commandé...

– Mon pauvre vieux, commença Cherquenois, si tu savais ce qui m’est arrivé...

– Une barrique de vin, je parie », interrompit Francis Boquillot.

On rit avec décence et Cherquenois, offensé, haussa les épaules.

« J’ai pas le temps de répondre. Allons-y. Tiens, Victor, si tu veux prendre le couvercle. Dépêchons-nous, faut que j’aille encore me changer, moi. »

Sur le bord de la route, les Milouin attendaient, le dos tourné à la maison. Ils

 

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n’avaient pas voulu entrer chez Coindet, pas même dans la cour. Milouin sentant dans son dos les regards des gens en station dans la cour, était de mauvaise humeur et querellait la Léontine.

« Si tu avais écouté ma première idée, on serait pas venu. De quoi on a l’air, je te demande.

– C’est toujours ben toi qui l’as voulu. J’étais d’avis qu’on entre.

– Il est encore temps, proposa l’une des filles.

– Entrer, de quoi qu’on aura l’air, je te demande. Entrer... »

Soudain, on entendit les coups de marteau qui clouaient le chêne sec. L’oreille tendue, les Milouin écoutaient sans respirer. À chaque coup de marteau, ils se serraient les uns contre les autres. Alors la Léontine et ses filles se mirent à pleurer, et le vieux se mit à pleurer aussi, sans faire de bruit. Tous ensemble, ils s’étaient retournés et regardaient la fenêtre de la chambre. Il tapait fort, Cherquenois. La Léontine murmura :

« Aurélie, mon petit. »

 

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Et le vieux, qui ne savait plus ce qu’il faisait, s’accrocha aux bras de la Léontine en chevrotant :

« C’est moi qui l’a menée en classe, la première fois. Je lui avais acheté un plumier à Dôle... »

Il répéta avec une toute petite voix, d’un vieux qui n’en a plus pour longtemps :

« Un plumier... »

Ses filles le prirent par le bras et le menèrent dans la maison de Coindet où l’Aurélie n’avait plus guère de temps à rester. Coindet était assis au milieu de la cuisine, entouré. En voyant entrer Milouin, il se leva pour aller à sa rencontre, le vieux lui tendit la main en bredouillant des mots incompréhensibles. Cherquenois enfonçait ses clous, et chaque coup de marteau cassait Milouin, lui voûtait l’échine. Coindet en était transi de pitié. Puis la chambre redevint silencieuse et Cherquenois, en sueur, se hâta au milieu des gens qui encombraient la cuisine.

« Je vas me mettre en propre, dit-il à Coindet.

 

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Je prendrai l’enterrement au passage.

– T’aurais quand même bien pu visser le couvercle, reprocha Boquillot, au lieu de taper comme un sourd.

– C’est la faute à mon gamin, je l’ai envoyé chercher des vis, il est pas rentré. C’est même ça qui m’a mis en retard... »

Coindet prit alors son beau-père par le bras et le conduisit jusqu’à la porte de la chambre où il s’effaça pour laisser passer la Léontine et ses filles. Le cercueil était au milieu de la chambre, posé sur des chaises et recouvert par les fleurs et les couronnes. Le vieux regardait le grand plumier et ne bougeait pas, figé dans le chambranle de la porte. Tout d’un coup, il eut comme un frisson par tout le corps, sa taille se redressa. Tourné vers Coindet, il dit d’une voix sèche :

« Je vois pas la couronne que j’ai fait envoyer à midi. »

Cette couronne, commandée la veille au chef-lieu de canton, était un feuillage de perles mauves

 

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sur monture de fil de fer, avec une inscription en perles blanches : « À notre malheureuse fille. »

« Je vois pas ma couronne », répéta Milouin.

Coindet, interdit, cherchait une explication, lorsque son frère, écartant les femmes de Milouin, vint répondre au vieux :

« Votre couronne, je l’ai fourrée dans le placard. On vous la remboursera. Pour le moment, vous n’avez qu’à vous taire et si c’était pas par respect pour votre fille qui valait mieux que vous, je vous dirais que vous êtes un sagouin. »

Milouin, n’osant pas répliquer, hésitait sur la plus digne conduite à tenir. Il vit entrer le curé et alla s’agenouiller devant le cercueil à côté de lui.

Personne n’avait pensé qu’il y aurait une telle affluence. Lorsque le convoi partit de chez Coindet, il y avait déjà cent mètres de monde derrière le carrosse que Forgeral mettait toujours à la disposition de ses administrés pour conduire leurs morts dans un appareil décent, et le cortège s’augmentait sans cesse de gens qui l’attendaient

 

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sur le pas de leur porte ou à une croisée de chemins.

Ceux de Cessigney débouchaient du bois de l’Étang lorsque l’enterrement quitta la maison. Les hommes se mirent à courir pour le joindre, mais le cocher dut arrêter sa bête pour attendre les femmes moins agiles. Les hommes du hameau ne se mélangèrent pas à ceux de Cantagrel, comme ils faisaient d’habitude, et formèrent un groupe distinct qui conserva jusqu’au cimetière le même intervalle avec le reste du cortège. Frédéric Brégard n’était pas là, mais la famille était représentée par le père et, dans les premiers rangs des femmes, par la Jeanne.

Coindet suivait le cercueil, un pas devant la famille. Il s’appliquait à penser que l’Aurélie était juste en face de lui, couchée sur le dos. Il aurait pu, en allongeant le bras, lui toucher les pieds. À y réfléchir longtemps, il était tout de même étonné que l’Aurélie fût morte. Avant-hier matin, elle lui avait dit : « Rapporte-moi donc un pochon. » On dit « rapporte-moi un pochon » et puis on est mort. C’est vite fait d’être veuf. Il y

 

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en a qui s’en vont, d’autres qui restent. Coindet, lui, restait. Il se le disait. Il se disait même que la Jeanne restait aussi. Coindet s’épongeait le front à chaque instant. C’était le soleil qui lui chauffait la tête, qui tapait sur le chêne lustré et allongeait la route ; et le vent tiède de Cessigney, le vent mou des bois de l’Étang, qui rendait mou, gonflant les jupes des filles qui restaient comme ça tout le reste de l’année. Coindet avait chaud, il lui semblait que l’Aurélie sentît la décomposition. Elle n’en finissait pas de se faire enterrer. On n’arriverait jamais ? Coindet aurait voulu monter sur le siège du cocher et galoper, galoper à tombeau ouvert.

Le cortège chenillant sur la route blanche n’était pas si impatient. C’était bien le cortège à l’Aurélie, pensant à la morte, à la mort, un cortège de mort, mort un peu, mais qui se défendait contre la mort. Chacun avait mis l’Aurélie dans un rond de serviette et, tout en l’ayant à portée de mémoire, était occupé à la recherche de ses habitudes dans une conversation avec le voisin. On parlait de labours, des blés, du prix de la viande, de cuisine, de lessives, de

 

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toutes les habitudes qui sont la vie. Ceux qui s’entretenaient de l’Aurélie, interrogeaient le mystère qui l’avait déterminée à rompre une habitude. Jeanne Brégard, dont les regards allaient de son chapelet à la nuque de Coindet, était occupée à nouer une habitude avec la complicité de la Sainte Vierge, et tout le monde se munissait d’habitudes prophylactiques.

Capucet, à qui Forgeral avait prêté son chapeau noir, était le seul qui se laissât envahir. Sous son chapeau il avait la sensation de n’être plus guère Capucet. Faisant la navette entre les derniers rangs de Cantagrel et le groupe de Cessigney, il cherchait une ornière, répétait de petites phrases :

« J’ai ben connu le père Coindet... l’Aurélie, c’était une gentille femme. »

On lui disait oui, en lui tapant sur l’épaule avec amitié, mais personne ne l’aidait. Capucet, maigre et inoffensif, flairait la mort avec inquiétude au milieu de ces hommes qui faisaient gaillardement la reconduite à l’Aurélie, guère plus empêchés que s’ils allaient au boudin, toutes

 

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leurs habitudes soudées contre la mort contagieuse.

Après deux kilomètres de marche lente, les rangs butèrent mollement les uns sur les autres et ceux de Cessigney collèrent au cortège. Capucet s’échappa pour aider à porter le cercueil. Il y avait déjà quatre hommes occupés à descendre la bière de la voiture. On lui fit une place par amitié et l’Aurélie s’en alla au fond du cimetière où béait la fosse fraîche.

Coindet, entre son frère et l’abbé Richard, regardait la fosse dont il n’apercevait pas le fond et avait froid à la pensée d’un faux pas qui le précipiterait dans cette oubliette. Son frère lui dit : « T’as pas l’air dans ton assiette » et lui donna une tape dans le dos pour le réconforter.

Forgeral, pour que la cérémonie fût moins sèche, prononça un petit discours avec une émotion sincère et donna l’exemple d’un instant de recueillement que chacun mit à profit pour échanger quelques réflexions à voix basse. Le Carabinier, fossoyeur et croque-mort, jugeant le moment convenable, s’approcha de la fosse.

 

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Alors il se fit un silence absolu et toute la commune, sans haleine, se regarda entrer dans la terre.

Comme le Carabinier retirait la planche inclinée pour faire descendre le cercueil au fond de la fosse, Coindet eut un sanglot court ; son bras s’appuya lourdement sur l’épaule du curé ; et, la voix étranglée :

« Ah, curé, dit-il, j’aime bien la Jeanne. »

 

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