La Table-aux-Crevés
Chapitre II
Tandis que Coindet se couchait dans la grange sur une botte de paille, la Cornette et la Louise Truchot s’installaient pour veiller la morte. D’abord, elles avaient décidé de faire la toilette funèbre de l’Aurélie. Les gendarmes diraient ce qu’ils voudraient, mais on ne pouvait pas la laisser ainsi toute une nuit. Après avoir déshabillé l’Aurélie, elles lui avaient mis du linge propre, sa robe du dimanche, et l’avaient couchée sous les couvertures, les mains en croix sur le drap rabattu, un mouchoir sur le visage.
Sur la table de nuit recouverte d’une serviette blanche, elles avaient placé une assiette avec un peu d’eau bénite dans le fond, pour humecter le rameau de buis. Après quoi, elles avaient fait un grand filtre de café dont elles buvaient un verre de temps en temps, entre deux récitations de chapelet. La voix en veilleuse, elles bavardaient
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sans trouver le temps long. Pourtant la femme de Victor Truchot n’aimait guère la Cornette. Elle était jalouse de voir cette fille de l’Assistance publique porter des bas de soie artificielle et mener une vie de princesse entre l’épicerie et le café des vieux Corne défunts, alors qu’elle-même était obligée aux travaux de la ferme. Elle s’irritait secrètement contre le cœur insondable de Corne, Corne l’insuffisant qui avait épousé une fille sans sou ni nom – pourquoi, mon Dieu. Devant la Cornette, elle ne laissait jamais paraître de son inimitié et lui donnait son prénom de Juliette. Mais la Cornette savait à quoi s’en tenir.
Dans la chambre mortuaire, un apaisement confondait les cœurs frôlés des deux femmes contre la mort bien froide, si épaisse dans les coins profonds où la lumière n’éclairait pas. Une fois, la Cornette heurta la table où elles étaient assises et fit vaciller l’abat-jour de la lampe. Des frissons de lumière vive coururent sur le lit de l’Aurélie et la Louise, toute pâle, serra le bras de la Cornette en murmurant : « Jésus » d’une voix pour faire peur. Alors elles poussèrent leurs chaises l’une contre l’autre, heureuses de sentir,
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en parlant, une haleine de vie.
À s’interroger sur le mystère de l’Aurélie, elles oubliaient aussi tout ce qui leur était habituellement une raison de se détester. La Cornette croyait que l’Aurélie avait été malade subitement, elle n’osait pas dire folle pour ne pas indisposer l’esprit rôdeur de la défunte. C’était, à son avis, la seule explication d’une fin aussi dépêchée, car l’Aurélie était assidue aux offices du dimanche.
« Je ne crois pas, dit la Louise. C’était une personne trop posée qui achetait jamais un sou de plus qu’il fallait. Il n’a jamais manqué un bouton à Coindet.
– Pour une femme posée, c’était une femme posée, je ne dis pas. N’empêche. Elle était trop sur la religion pour risquer l’enterrement civil qui lui pend au nez. Si tu te rappelles, elle communiait à toutes les fêtes. À croire que le curé lui refusera pas l’église ; il connaît trop son Aurélie pour aller penser qu’elle aura fait une chose pareille de sang-froid.
– Tu me dirais ça et ce serait l’ancien curé, je
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contredirais pas. Mais celui-là. Rappelle-toi pour le gendre de la Génie Micoulet, hein ? Je te le dis, moi... »
Les deux femmes entendirent des pas dans la cour et la porte fut poussée comme à grand vent. C’étaient les parents de l’Aurélie, père, mère et sœurs. Ils entrèrent comme une cavalerie et mirent seulement pied à terre devant le lit de la morte. La mère Milouin et ses trois filles commencèrent à pousser des cris déchirants pour les oreilles. Elles se faisaient mal à la gorge. Le père Milouin, debout au pied du lit, cachait son visage dans ses mains, tête de vieux renard, une ruse dans chaque ride. Les veilleuses s’étaient levées et, à chapelets coulants, priaient aux côtés du vieux. Les cris des quatre femmes Milouin allaient s’apaiser lorsque la mère souleva le mouchoir qui dissimulait le visage de l’Aurélie. Dans la pénombre, l’Aurélie faisait une grimace épouvantable. Les filles se remirent à hurler jusqu’à la fatigue.
« Pendue ! pendue ! Notre Aurélie pendue ! »
La mère ne criait plus, épuisée, et se contentait
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de répéter :
« Comment que ça y est arrivé ? Comment donc ben ? »
Et, à chaque fois qu’elle disait cela, le vieux tapait du menton sur son faux col avec un air dangereux. Les filles s’arrêtèrent de crier tout d’un coup, sur un signe de leur mère qui demanda :
« Et Coindet, où c’est qu’il est parti, encore.
– Il est couché dans la grange », dit la Louise Truchot.
Un ricanement nasal sortit des Milouin. La Cornette essaya d’expliquer :
« Pendant qu’on faisait la toilette à l’Aurélie...
– Il devait venir nous avertir, coupa la mère. Il a fallu que ça soit des étrangers qui nous apprennent la nouvelle. Mais non, au lieu de ça, Monsieur allait se coucher, tout tranquillement, oh oui, tout tranquillement.
– Il avait tellement de chagrin, dit la Louise, qu’il ne savait plus où il avait la tête, ce pauvre Coindet. »
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Le père Milouin douta d’un gloussement ironique, et toutes ses femmes après lui. Gênées, les veilleuses n’osaient plus un mot, trituraient leurs chapelets, se consultaient du regard. La Cornette finit par dire :
« Puisque vous êtes là, vous avez plus besoin de nous. On vous gênerait plutôt.
– Oui, ajouta la Louise, on va s’en aller. On réveillera Coindet en sortant. »
Dans la cour, la Cornette et la Louise rencontrèrent Coindet que les cris avaient réveillé.
« C’est mes beaux-parents qui viennent au moins d’arriver, dit-il, j’ai entendu que ça gueulait.
– Ils n’ont pas l’air contents après toi, dit la Cornette, c’est tout juste s’ils ne disent pas que t’es heureux de ce qui t’arrive.
– Ils se calmeront ben. Je vous remercie du dérangement. »
Les Milouin étaient rangés autour de la table comme un tribunal. Coindet dit en entrant :
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« J’ai bien pensé que vous seriez prévenus tout de suite. »
On le laissait parler sans l’aider d’une parole, d’un geste. Coindet ajouta :
« C’est guère de chance quand même... »
Silence. Alors Coindet les regarda tous un par un, dans les yeux, et paisiblement tourna les talons. La mère Milouin le rappela. Coindet voulut bien revenir et sourit :
« Vous vous réveillez, à c’t’heure...
– C’est guère le moment de rire, dit le vieux.
– C’est guère le moment de rire, non, reprit la belle-mère. Tu ferais mieux de nous dire ce qui s’est passé.
– Ce qui s’est passé ? voilà : je suis parti ce matin à la foire de Dôle. Quand je suis rentré, je l’ai trouvée pendue. Elle bougeait plus. Vous en savez autant que moi.
– Y a quand même une raison, dit Milouin en détachant les syllabes.
– Probable qu’y a une raison, dit Coindet. Je
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saurais toujours pas dire ce que c’est, vu que ce matin elle était comme d’habitude. »
Il ne parla pas de l’ulcère que sa femme avait traîné à la jambe, puisque ses beaux-parents le savaient.
« C’est des choses qu’on n’en peut rien savoir, ajouta-t-il.
– Ce qu’y a de sûr, reprocha la belle-mère, c’est que ça n’aurait pas été si elle avait été heureuse comme elle méritait.
– Si elle avait été heureuse ? Vous le savez si elle a pas été heureuse. Qu’est-ce que vous avez l’air avec votre air...
– Elle avait trop à faire. Elle s’est toujours fatiguée de trop, ici.
– Elle a jamais fait que ce qu’elle a voulu. Qu’est-ce que vous venez me chanter, que c’est de ma faute, maintenant ? L’année passée, je lui ai dit de prendre une fille de quinze ans pour l’aider. Elle a jamais voulu. Je l’ai pas forcée, on aurait encore dit que je voulais installer une bonne amie dans la maison. Et puis, dites donc,
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vous y regardiez pas de si près quand j’étais pour me marier avec elle. Pour me décider, le beau-père me disait tout le temps : ‶Mon Aurélie, pour le travail, c’est un vrai bœuf, elle vaut mieux que cent mille francs de dot...″
– Enfin, elle est morte de quéque chose, dit l’aînée des filles.
– Je vous le dis : elle s’est pendue. »
Coindet se sentait propriétaire d’un calme massif, il regardait ses beaux-parents sous le nez, sans colère, presque sans ironie, content tout de même de voir les femmes à Milouin sanglées dans une rage muette. Elles cherchaient un grief précis qui jetât Coindet hors de son sang-froid. Elles avaient bien quelque chose sur la langue, qu’elles n’osaient pas dire. Ce fut le vieux qui donna le branle, d’une petite voix perfide :
« C’est vite dit qu’elle s’est pendue... »
Alors les femmes y allèrent grand train, à gueules mélangées. L’Aurélie n’avait pas pu se suicider, elle était bien trop pieuse, elle avait donné assez de preuves de sa résignation ; il y
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avait dans cette catastrophe quelque chose de bien louche, mais qui serait tiré au clair, on en faisait le serment à l’Aurélie. La mère voulut même conférer à sa promesse une solennité particulière. Elle s’agenouilla au chevet du lit, prit la main de l’Aurélie pour la mettre à portée de son cœur. Nettement, l’Aurélie ne marcha pas. Son bras raide refusa tout mouvement. Une minute, les pleureuses en restèrent coites, les moelles superstitieuses.
Milouin, subitement radouci, proposait à Coindet :
« Si on sortait dans la cour un moment, je me sens pas d’aplomb. »
Avant de passer la porte, le vieux regarda ses harpies d’un air satisfait, comme un metteur en scène ses acteurs.
Les deux hommes se promenaient à petits pas, sans parler, Coindet le nez en l’air. Sur le pays plat, où la vie mourait de noir, le ciel d’un bleu qui n’était pas à portée de la main avait toute l’importance. Coindet y voyait les choses préférables. Qui étaient tout de même de la terre.
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Son beau-père, qui cherchait une entrée en matière, regarda aussi le ciel.
« Le beau temps tiendra, dit-il, le vent souffle de la plaine. D’une manière, un bout de pluie ferait point de mal. La terre est déjà si sèche qu’on a tous les maux de passer la charrue. T’es-t-il déjà bien avancé ? »
Coindet étendit le bras du côté où les bois faisaient une ligne plus noire, derrière la route.
« J’ai fini mardi de planter au Champ Debout. Hier, je me suis crampé à la Table-aux-Crevés. C’est pas pour ce qu’il y a puisque je l’ai presque toute mise en prés, mais c’est du mal quand même. Ça ne va guère non plus, depuis que Léon est parti au service et pas moyen de trouver un autre valet.
– Sûr que t’as du mal, dit Milouin. Ça va être encore autre chose, maintenant que t’auras plus personne à la maison.
– C’est pas pour arranger les affaires, convint Coindet.
– Tu ne peux pas rester comme ça tout seul.
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Pense voir, soigner les bêtes, faire ton manger et tenir la maison, tu sais ce que c’est. »
Milouin resta silencieux le temps de laisser méditer son gendre et reprit :
« Je vois pas ben comment que tu vas t’arranger. »
Coindet, toujours sur ses gardes lorsque son beau-père lui parlait avec amitié, répondit :
« Pour m’arranger, je m’arrangerai.
– Je sais ben que t’es pas emprunté, dit le vieux. Mais quand même. Ce sera pas une organisation. Faudra que t’aies une femme. »
Coindet haussa les épaules et prononça avec hauteur :
« J’ai encore une femme. »
Le vieux craignit de s’être un peu trop pressé et ajouta d’un air détaché :
« Ce que j’en dis, c’est façon de causer, on a le temps de voir. Seulement je me fais quand même du souci en pensant à demain. »
Coindet avait entendu dire que chacune des
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étoiles du ciel était grande des milliers de fois comme il ne savait plus quoi. Ce soir, il était content qu’elles fussent aussi grandes. C’était doux à penser ; tant de place qu’il utiliserait sûrement un jour ou l’autre... Ce soir il était presque disponible. Seulement il y avait Milouin, avec sa petite voix dégoûtante, qui l’accrochait. Au fait, qu’est-ce qu’il tâtonnait, ce vieux. Coindet voulut déblayer.
« D’un côté, dit-il, je ne dis pas que vous avez pas raison...
– Pour sûr, mordit le vieux, et autant vaut prendre un parti tout de suite. Entre hommes, on peut regarder les choses telles qu’elles sont. Je dis moi, qu’il te faudra une femme. Ça n’empêche pas d’avoir du chagrin parce qu’on pense à l’avenir. Oui. Tu me diras que tu peux prendre une servante pour te préparer ton fricot. Ah, gendre, mais dis-moi donc ce que c’est qu’une servante, et qu’aurait la main sur la maison. C’est pas possible. Du gâchis. Que ça soit un jour ou que ça soit l’autre, faudra que tu te remaries, y a pas. L’Aurélie causerait, elle te
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dirait pareil. En attendant que ça soit chose possible, la femme pourrait venir faire ton manger et le plus gros de l’ouvrage. Je dis la femme, ça pourrait être aussi bien une des filles. Ça serait même plus plaisant pour toi, une des filles. Parce que les vieux, ça radote toujours de trop.
– Ma foi oui, murmura Coindet.
– Après, quand y en aurait une d’habituée à la maison, tu pourrais aussi bien... dame, c’est ce que l’Aurélie verrait avec le plus de contentement. Dis. Pourquoi que tu marierais pas une des filles... »
Coindet ne répondit pas à la légère, il consulta les étoiles qui couvraient pas mal d’hectares. Le vieux, lui, il croyait déjà que c’était fait. Coindet tendit le cou pour suivre une étoile filante qui était sûrement tombée derrière la maison. En allant voir, il dit à son beau-père :
« Vos filles. C’est des belles charognes. »
Le vieux en resta tout engourdi au milieu de la cour. Puis, voyant reparaître son gendre au coin
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du fumier, il se hâta vers ses femmes sans l’attendre.
Lorsque Coindet entra dans la cuisine, les Milouin s’en allaient.
« Vous partez déjà ? » dit-il.
Les femmes passaient sans répondre, sans le regarder. Il posa la question à son beau-père. Le vieux s’arrêta, et se retournant du côté de la chambre à coucher :
« T’ nous a insultés devant le corps de not’ Aurélie, mais on saura pourquoi que not’ fille est morte, bouge pas. »
Une minute, il attendit l’effet de la menace, Coindet regarda l’horloge et dit simplement :
« Voilà qu’il se fait minuit. »
Alors le vieux sortit derrière ses femmes et fit claquer la porte en parlant de cheveux blancs.
« Tout à l’heure qu’on renvoyait du monde me voilà tout seul maintenant », murmura Coindet.
Pensif, il alla reprendre sa place au chevet de la morte. Il avait bien compris les allusions des
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femmes lorsqu’elles interrogeaient sur les causes du drame, et les dernières paroles du vieux avaient un sens précis.
« Ils ont pas fini de m’en faire », songea-t-il.
Tout de même, il ne regrettait rien de ce qui s’était passé, dût sa belle parenté ameuter une moitié de Cantagrel contre lui. D’ailleurs il ne croyait pas que les Milouin fussent dangereux. En tout Cantagrel on les connaissait trop bien pour des gens hargneux, de mauvaise foi. Parce que son gendre était conseiller municipal républicain, le vieux ferait peut-être valoir de mauvais arguments auprès des vieux cléricaux qui ne renonçaient pas sur les habitudes. Il dirait que l’Aurélie était malheureuse, que son homme l’avait tuée de travail. Des bêtises, pas même pour fouetter un chat. Les gens savaient bien que l’Aurélie avait été traitée comme toutes les femmes du pays ; ils savaient aussi toutes les manigances auxquelles s’étaient livrés les Milouin pour faire épouser leur fille par Coindet.
En regardant sa défunte, Coindet se sentait, malgré tout, libéré. Il osait s’avouer que la mort
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de l’Aurélie réparait justement le tort que lui avaient autrefois causé les Milouin. Pourtant, il ne confondait pas sa femme avec le reste de sa famille. De l’Aurélie, il n’aurait su dire de mal, au lieu que des autres...
« La mère et ses trois filles, songeait-il en s’endormant, c’est guère grand-chose, gueulardes comme point. Mais, avec ses airs de cul bénit, c’est encore le vieux qu’est le plus crigne. »
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