La Table-aux-Crevés

Marcel Aymé · Chapitre 1 sur 15

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La Table-aux-Crevés

Chapitre I

 

La cuisine était propre. Au milieu, l’Aurélie pendait à une grosse ficelle, accrochée par le cou. De grand matin, courbée sur son cuveau, elle avait entrepris de buander le linge. Au soir, elle avait eu envie de mourir, tout d’un coup, comme on a soif. L’envie l’avait prise au jardin, pendant qu’elle arrachait les poireaux pour la soupe. Du pied heurtant une motte de terre, l’Aurélie était tombée à plat ventre dans le carré de poireaux. Et la terre lui avait paru molle comme édredon, si douce à son grand corps séché de fatigue, qu’elle était restée un bon moment, le nez dans le terreau, à prier la Sainte Vierge. En se relevant, l’Aurélie avait regardé l’air sec d’avril, d’un bleu si dur dans les lointains. Alors elle avait baissé la tête et reposé ses yeux sur le coin du jardin où la haie vive faisait une ombre fraîche.

Troublée, elle regagnait sa cuisine en

 

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murmurant un ave à une Sainte Vierge poussée en terre grasse, une Madone d’abondance et de vin rouge, étrangère aux litanies qu’aux vêpres du dimanche l’Aurélie suivait dans son livre de messe relié en peau de cochon. Cette Madone, plantée comme un regret bien en chair, devait donner le mauvais signe à la pauvre algèbre qui hantait parfois le cerveau de l’Aurélie. Quand son bas de coton collait plus douloureusement à son ulcère, elle passait la revue de ses plaisirs et de ses peines ; sa fatigue d’un labeur monotone, en regard les joies domestiques sans imprévu, d’une couvée de poulets réussie, celles, rares, que dispensait Urbain Coindet, certains soirs où l’ulcère de sa femme ne le dégoûtait pas trop. D’ordinaire, elle concluait à son examen par un haussement d’épaules. Ou bien elle disait sans violence : « Les hommes, c’est tout du pareil. »

Ce jour-là, l’Aurélie avait une chaude envie de renaître dans la peau dorée d’une Madone des champs. Son ulcère lui paraissait une purulence immense qu’il fallait guérir tout de suite.

Après avoir mis de l’ordre dans son ménage et

 

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rajusté son chignon, elle avait recommandé son âme à Dieu, non sans aigreur. Décrochant la suspension de faïence bleue, elle s’était pendue à la place. L’Aurélie était morte presque sur le coup, les pieds en flèche, le visage pas beau.

 

Urbain Coindet arriva vers les sept heures et demie de la foire de Dôle où il venait d’échanger un cheval contre une jument grise de six ans, belle bête, mais panarde un peu des jambes de devant. Coindet avait fait à pied les quinze kilomètres du retour, tirant par la bride sa jument grise qu’il n’osait monter à cru, dans la crainte de gâter son meilleur pantalon. Il était fatigué, mais en entrant dans la cour, il voulut étonner sa femme et mit sa bête au trot.

« Aurélie ! cria-t-il, viens voir. »

L’Aurélie ne se montrait pas. Coindet fut ennuyé d’avoir manqué son entrée. Arrivé à l’autre bout de la cour, il cria encore : « Aurélie ! » Persuadé qu’elle l’avait entendu de sa cuisine, il remit sa jument au trot et fit en sens inverse le chemin parcouru. Point d’Aurélie. Il en

 

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fut irrité et, tirant toujours sa jument par la bride, alla pousser la porte de la cuisine. L’Aurélie ne touchait pas terre. Saisi, Coindet resta quelques secondes immobile, la main crispée sur la bride.

« Eh ben, eh ben, murmura-t-il, si je m’attendais à celle-là... »

Il fit trois pas dans la cuisine et entraîna la jument dont l’arrière-train boucha l’entrée aux trois quarts. L’Aurélie se présentait à son homme de profil, la langue dehors, l’œil en binocle, le cou très dégagé. Coindet la considéra bien attentivement. Le corps n’avait pas la moindre oscillation, il en conclut que la mort remontait à une heure au moins. Il n’y avait rien à faire. Coindet voulut faire sortir la jument pour la conduire à l’écurie. La présence de cette bête, une étrangère pour l’Aurélie, lui paraissait inconvenante. Troublée par le cadavre et malmenée par la main nerveuse de Coindet, la jument hésitait à reculer, et finit par se mettre de biais dans le chambranle de la porte, le flanc serré par une arête du mur. Coindet voulut prendre du champ pour la remettre en bonne position et

 

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heurta le corps de sa femme. Il frissonna, fit un signe de croix avec sa main gauche.

« Cré charogne », dit-il à la jument.

L’Aurélie se balançait au bout de la corde, tourniquait doucement avec des grâces raides. Coindet ne se souciait pas de la regarder, encore tremblant d’avoir touché la main froide, et s’appliquait à expulser la jument. La sale bête s’obstinait à ne pas reculer et ses efforts exagéraient gravement le défaut des jambes panardes dont Coindet s’avisa soudain.

« Pas possible », murmura-t-il.

Il lâcha la bride pour que la jument prît une attitude naturelle. Libre, elle recula toute seule et débarrassa la cuisine. Debout sur le seuil, Coindet la regardait marcher. Pas d’erreur, elle était panarde.

« Bon Dieu, v’là qu’elle marche comme mon beau-père. Moi qui n’ai rien vu de ça. Ah ! c’est le jour aujourd’hui... »

Il reprit la bride et conduisit la jument à l’écurie. Les idées un peu en désordre, il

 

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grommelait de temps à autre :

« Si je m’attendais à celle-là... »

Il ne savait pas trop s’il pensait à sa femme ou à sa jument. Bien sûr qu’il était surtout préoccupé de l’Aurélie, mais la découverte de ces jambes panardes lui paraissait souligner étrangement la catastrophe. Tandis qu’il attachait la bête, il songea :

« J’aurais jamais cru que le piton de la suspension était si solide. »

Cette réflexion le fit souvenir qu’il avait, dans son désarroi, oublié de couper la corde. Comme il sortait de l’écurie, il aperçut Victor Truchot qui passait sur la route.

« Victor, eh Victor ! viens vite... »

Truchot, un petit homme à longues moustaches, s’arrêta sur le bord de la route et entra dans la cour. Coindet vint à sa rencontre en courant et commença d’une voix essoufflée :

« C’est le malheur qui est entré dans la maison. Quand je suis parti ce matin à la foire de Dôle, je me serais guère douté que ça serait fini

 

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ce soir. L’Aurélie s’est pendue.

– C’est pas vrai !

– Je te le dis. »

Coindet, soulagé de pouvoir s’épancher, racontait.

« Je suis parti ce matin à la foire pour me débarrasser du cheval qu’était devenu carne comme point. Un qui m’aurait dit ça quand je suis parti. Bon Dieu. Elle était comme tous les jours. Avant de m’en aller, elle me dit comme ça : ‶Rapporte-moi voir un pochon pour la soupe, y en a plus un de bon.″ Tiens, j’y ai seulement pas pensé à son pochon. J’avais idée de changer mon cheval contre un autre, en mettant au bout si ça valait. D’abord je ne trouve rien, c’était tout trop cher. J’étais prêt à m’en retourner avec la bête. Tout par un coup, Bretet, le maquignon de Sergenaux, vient vers moi. Il me dit : ‶Tu le vends ?″ Moi je lui fais : ‶Ça dépend, mais tant qu’à m’en séparer, j’en veux une somme, ou bien je le changerai.″ Bon, le voilà qui me raconte qu’il a une jument exprès pour moi, une jument de six ans qu’il vendait pour le compte d’un

 

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homme qui était gêné. Je regarde la bête, je la fais trotter, je ne sais pas comment. Enfin, je l’achète. Et voilà-t-il pas que tout à l’heure, en rentrant, je m’aperçois...

« Je ne peux pas y croire », interrompit Truchot.

Coindet rougit un peu et bredouilla :

« Je me demande ce qu’a ben pu lui passer par la tête. »

Ils arrivaient à la cuisine dont la porte était restée ouverte. Ils ôtèrent leurs casquettes, Truchot laissa ses sabots à la porte, ils parlaient à voix basse.

« Elle bouge encore, observa Truchot.

– C’est à cause de c’te saloperie de jument, expliqua Coindet. Coupe voir la corde, que je la porte dans la chambre. »

Truchot sortit son couteau de poche et trancha la corde d’un seul coup. Coindet reçut le cadavre dans ses bras.

« Je l’aurais crue plus lourde, observa-t-il. Je vas la coucher sur le lit comme ça. Si ta femme

 

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veut venir, elle lui fera sa toilette.

– Oui. D’abord il vaut mieux la laisser telle quelle, à cause des gendarmes.

– C’est vrai, encore, qu’il faut prévenir la gendarmerie. Puisque c’est sur ton chemin, passe donc téléphoner depuis chez la Cornette, tu préviendras Capucet en même temps.

– Bon. Je t’enverrai ma femme dans un moment. J’aurais voulu rester avec toi ce soir, mais je ne peux pas, on m’attend à Sergenaux pour les neuf heures. »

Truchot ne savait pas comment sortir. Il aurait voulu dire une parole réconfortante, quelque chose de cordial, mais d’un peu cérémonieux, qui témoignât de sa compassion et de son savoir-vivre. Il finit par trouver.

« C’te pauvre Aurélie, c’était une femme ben convenable que le travail lui faisait pas peur. On peut dire que t’as pas de chance. »

Des larmes jaillirent tout d’un coup des yeux de Coindet. Il serra la main de Truchot.

« Mon vieux, c’était une bonne femme,

 

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comme tu dis, mon vieux... »

Sa mâchoire tremblait. Le Victor en était tout secoué, lui aussi ; il mit ses deux mains sur les épaules de Coindet et murmura :

« Faut pas se laisser aller. »

Il sortit sur la pointe des pieds. Urbain alla prendre un linge dans l’armoire, en couvrit le visage de la morte et s’assit au chevet du lit. Ses larmes avaient séché sur ses joues rasées du matin. Son visage, hâlé de soleil et de vent, était fixé dans une expression d’ennui hébété, ses yeux bleus avaient un regard morne. Coindet n’était pas habitué à une solitude désœuvrée et, comme il avait son complet des dimanches, sa pensée ne retrouvait pas ses plis familiers. Après qu’il se fut lissé la moustache, qu’il portait à la gauloise, et enfoncé le pouce dans les narines, il retrouva un peu de son équilibre.

D’abord, il s’étonna du chagrin qu’il avait subitement éprouvé aux paroles de Truchot. Maintenant, il se sentait incapable d’une larme. Non pas qu’il fût indifférent à la mort de sa femme, c’était tout le contraire. Même si on a

 

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rejingué l’un contre l’autre, on ne peut pas oublier tout d’un coup qu’on a été attelé ensemble pendant dix ans. Coindet n’oubliait pas, mais son chagrin était supportable. Il s’était laissé marier à l’Aurélie presque par surprise et lui en avait toujours gardé un peu de rancune. Lorsqu’il la voyait éreintée de travail ou souffrant de son ulcère, il n’avait jamais pu s’apitoyer sérieusement. Toujours il l’avait un peu méprisée, moquée par-devant les autres pour sa grande carcasse baroque en os et sa mâchoire édentée.

« Je l’ai plus souvent engueulée que j’y ai fait des compliments, songea-t-il. Pourtant, c’était pas la mauvaise femme. Elle s’entendait bien à la maison. »

Coindet n’avait pas de remords.

« Je lui ai pas dit de se pendre. Pour moi, elle aura fait ça à cause du mal qu’elle traînait à la jambe. D’un côté, j’aurais bien dû faire venir le médecin aussi, c’est pas ce que ça coûte. Je m’en suis seulement jamais inquiété. Au moins, j’aurais dû lui faire des pansements. »

Cette négligence, où il voyait sa responsabilité

 

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précisément engagée, l’obséda ; d’autant plus que la gravité du mal, il en convenait, ne lui avait pas échappé.

Coindet s’agitait sur sa chaise, fourrait ses pouces dans son gilet, les remettait dans son nez et, de temps à autre, jetait un regard furtif à la défunte. Il se leva, se rassit et puis s’en alla dans la cuisine pour revenir dans la chambre. Debout au milieu de la pièce, il regardait l’Aurélie.

« J’ai envie de mettre le champ Ressuyé en pré », lui dit-il.

Ses pieds hésitaient encore. Après un coup d’œil par la fenêtre, il alla ouvrir l’armoire, y prit un grand mouchoir de toile qu’il déchira. Coindet était tout rouge. Il étendit la main et releva jusqu’au-dessus du genou les jupons de l’Aurélie.

Coindet fit un beau pansement à sa femme. Puis il alla fermer l’armoire dont il mit la clé dans sa poche, songeant que ses beaux-parents ne tarderaient guère d’arriver.

 

Ils étaient cinq ou six à boire des canettes de

 

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bière lorsque Truchot entra chez la Cornette. Il y avait entre autres, Capucet, le garde-champêtre, qui connaissait le bouquet de toutes les eaux-de-vie de Cantagrel. La boisson ne lui profitait guère, il était long et sec comme acacia en hiver, avait la voix chevrotante et du nez. Tout le monde l’aimait. Dans le pays, il ne se buvait rien de sérieux sans Capucet. À l’occasion du 14 juillet, Capucet revêtait son uniforme ; le reste du temps, il était habillé comme tout le monde et un peu plus mal, sauf au jour de l’an qu’il coiffait son képi. Jusqu’à concurrence d’une centaine de francs, il avait un crédit ouvert chez la Cornette qui l’employait trois ou quatre jours par mois à des travaux de jardinage afin de maintenir la dette dans les limites raisonnables. Ce soir, Capucet expliquait aux autres buveurs, qui n’écoutaient pas, pourquoi les blés de printemps viendraient mal cette année. On avait autre chose à faire qu’à l’écouter : les clients, tous de la jeunesse, à part Capucet et Francis Boquillot, n’avaient d’yeux et de paroles que pour la Cornette occupée dans un coin de la salle à tricoter ; une brune dodue, à pleine poitrine caoutchoutée, avec des mollets

 

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gras et de la hanche roulante. On disait que son homme était empêché du caleçon, mais, comme il avait des épaules de cariatide, on n’osait pas trop convoiter sa femme.

Tandis que Capucet annonçait les moissons, les gars faisaient des plaisanteries à la Cornette et donnaient un tour galant à la conversation. Cela consistait en quelques paroles anodines dont on soulignait l’intention luxurieuse par une grande claque dans le dos du voisin. Plus la plaisanterie était obscure, plus on riait. D’habitude, tout le monde y trouvait son compte. Les clients avaient de l’esprit et la Cornette pouvait tricoter dans la paix de sa conscience. Ce soir-là, les choses n’allaient pas comme d’habitude. Les gars riaient à peine, gênés par la présence de Félicien Berger du hameau de Cessigney, un matelot en permission d’un mois et demi. Il en avait pris pour cinq ans dans la flotte. Un feignant. Avec ça des airs d’avoir tout vu, une manière de dire « nous autres matafes », et de rouler les r qui dégoûtait les hommes de charrue. En tout cas, la Cornette n’avait d’yeux et d’oreilles que pour ce matelot d’ailleurs. C’est vrai qu’il n’était pas

 

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embarrassé pour lui tourner un compliment et il avait une façon de la regarder, en racontant des histoires de négresses et de Chinois qui n’était pas bien maladroite. Lorsqu’il avait la parole, les gars observaient un silence hostile et dévisageaient sévèrement Capucet qui manifestait son intérêt, comme un pauvre innocent qu’il était. Ce Félicien, avec sa vareuse décolletée, ses souliers bas et sa langue dorée, bouleversait l’équilibre sentimental de l’établissement. Francis Boquillot, à qui l’âge conférait une certaine impartialité, fut sensible au changement d’atmosphère. Il murmura dans l’oreille de Capucet :

« J’en connais une qui portera dans guère de temps.

– C’est-il que tu mènes déjà ta génisse ? »

Il ne comprenait pas, Capucet. Félicien racontait une histoire de là-bas :

« Vingt-deux, que je fais aux copains, voilà les chinetoks... »

Le vieux Boquillot grommela dans sa

 

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moustache :

« Tu m’as l’air chinetok, chinetok, chinetok nombril ? »

Si bas qu’il avait cru parler, il fut entendu par deux gars qui éclatèrent d’un rire large comme la main. Et toute la tablée se mit à rire, même Capucet, si bien que le matelot perdit contenance en face de cette grosse joie lâchée contre lui. Il rougit. Alors la Cornette vint s’asseoir près de la fenêtre, à deux pas de Félicien et d’une voix ferme, qui fit taire les rires, demanda :

« Et après, Félicien, comment ça s’est fini ? »

Le Félicien allait continuer, Victor Truchot entra et, depuis l’entrée, annonça :

« L’Aurélie à Coindet s’est pendue. »

Un vacarme de chaises, de pieds, de pieds de chaises, et puis des exclamations. Tout le monde parlait à la fois.

« Ça se peut-i-Dieu.

– Je l’ai vue ce matin.

– Pendue ? »

 

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Capucet, agent de l’autorité, voulut dire quelque chose. On ne l’entendait pas, on ne le voyait pas.

Le matelot essaya de se faire entendre, mais les autres se mirent devant lui, couvrirent sa voix.

Est-ce que ça le regardait, ce qui se passait à Cantagrel ? Il fut relégué et un cercle se forma autour de Truchot, dont on l’exclut. Truchot répondait brièvement aux questions.

« Je passais sur la route, voilà Coindet qui m’appelle. ‶L’Aurélie s’est pendue″, qu’il me dit. On entre dans la cuisine, elle était pas décrochée, il arrivait de la foire. C’est moi qui a coupé la corde. Elle était pas belle à voir, je vous le dis. Ce pauvre Coindet, il faisait pitié. »

Il y eut un moment de silence, on se regardait, avec des têtes de circonstance. Le Félicien en profita pour dire avec son espèce de voix de Paris :

« Est-ce qu’on a pu établir les causes du suicide ? »

La question serait morte de mépris si Capucet

 

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n’avait jugé à propos d’y répondre.

« C’est vrai, faudrait savoir. Je veux faire un procès-verbal de la chose.

– Mais non, dit Truchot. T’occupe pas. T’as qu’à téléphoner à la gendarmerie. Moi, je m’en vas dire à la femme qu’elle aille veiller.

– Demande-lui de passer me prendre, dit la Cornette, j’irai veiller avec elle. »

Truchot partit tout de suite et les buveurs se hâtèrent derrière lui pour répandre en tout Cantagrel que l’Aurélie à Coindet venait de se pendre jusqu’à la mort.

 

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