La Table-aux-Crevés

Marcel Aymé · Chapitre 11 sur 15

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La Table-aux-Crevés

Chapitre XI

 

Avant 8 heures du matin, ils étaient arrivés à Dôle. Coindet avait décidé qu’il laisserait la jument dans une auberge où on logeait à pied et à cheval. Le Victor viendrait la chercher le jeudi suivant qui était jour de foire. Ils employèrent la matinée à chercher une chambre chez des particuliers, Coindet ne voulant pas entendre parler de l’hôtel qui coûte les yeux de la tête.

Dans la rue Pasteur, ils trouvèrent une grande chambre meublée d’un lit de milieu, d’une armoire à glace et d’une table de toilette, sans compter les chaises et le fauteuil Voltaire. Face au lit, une fausse cheminée portait une pendule et deux candélabres qui se reflétaient dans une grande glace encadrée de plâtre doré. Il y avait, en outre, l’électricité et deux descentes de lit. Sur la promesse que fit Coindet aux propriétaires de leur céder chaque mois un poulet plumé et un

 

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demi-litre d’eau-de-vie, il obtint l’usage de la cuisine.

Le luxe de l’ameublement étonna la Jeanne. L’armoire à glace lui parut un raffinement de confort et d’élégance. À Cessigney, il n’y avait pas d’armoires à glaces, et à Cantagrel même, Forgeral et la Cornette étaient seuls à posséder un tel meuble. Coindet, impressionné tout d’abord, se ressaisit :

« Un meuble comme voilà, évalua-t-il, y a que la glace qui vaut. Autrement, t’as tout de suite pour quarante francs de bois. Je compte largement. »

Les chiffres ne diminuaient pas le ravissement de la Jeanne. Elle admirait la pendule, les candélabres et les descentes de lit avec un enthousiasme qui finit par agacer Coindet.

« Je me demande comment le Victor va loger toutes mes bêtes », dit-il.

Assis sur le lit, il se raclait le dos de la main avec sa barbe de l’avant-veille, l’air soucieux. La Jeanne lui posa les mains sur les épaules et, par

 

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jeu, le fit basculer sur le lit.

« Ne te fais donc point de tracas pour les vaches, le Victor s’en arrangera toujours bien, dit-elle, en s’étendant à côté de lui. Si elles sont un peu serrées, tant pis. »

Coindet lui caressa le genou et murmura en déboutonnant son pantalon :

« Ça va tout de même faire six mois à la Pentecôte que la Brunette porte le veau. »

Depuis qu’ils étaient installés, Coindet ne faisait pas de projets. Pendant le trajet de Cantagrel à Dôle, il avait parlé de travailler dans une usine, mais il ne mit aucune hâte à chercher de l’embauche.

« Y a rien qui presse, disait-il à la Jeanne. On a des sous pour voir venir. »

La Jeanne approuvait, préférant l’avoir auprès d’elle toute la journée. Pourtant, les heures leur paraissaient vides, ils n’avaient presque rien à se dire et redoutaient le tête-à-tête dans leur chambre. À Cantagrel ou à Cessigney, les conversations s’alimentent du travail de chaque

 

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jour, des événements du pays qui appartiennent à chacun. Les propos sur la pluie et le beau temps ne sont pas en l’air, l’apparition du soleil est une affaire de porte-monnaie. Bien qu’il n’eût jamais été communicatif avec l’Aurélie, Coindet, en rentrant d’une journée aux champs, avait toujours des explications à lui donner sur son travail, demandait un avis, envisageait avec elle des projets d’amélioration. Maintenant qu’il avait tout le temps de réfléchir à sa vie passée, Coindet s’expliquait la mélancolie où l’avait jeté la disparition de l’Aurélie. Il comprenait que l’Aurélie avait été sa femme, un être pour lequel il n’avait pas de sentiment bien vif, mais formé à ses habitudes de pensée, un dictionnaire de ses intentions qu’il avait mis plusieurs années à parfaire. Ses amours avec la Jeanne lui paraissaient une aventure moins heureuse que le mariage sans inclination, auquel il avait, autrefois, paresseusement consenti.

La vie de labeur où il était accoutumé ne l’avait pas disposé aux aventures sentimentales capables d’occuper tous les instants d’une existence oisive. À six heures du matin, Coindet

 

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réveillait la Jeanne et ils s’effrayaient d’une longue journée à épuiser. « On ne sait pas quel temps il va faire », disait la Jeanne. Il donnait son avis et augurait des récoltes prochaines, des siennes en particulier. Après quoi, la Jeanne mettait en discussion le menu du jour et la conversation défaillait, sans objet. Coindet ne s’obligeait à aucun effort pour la ranimer et répondait avec une sécheresse presque rebutante aux balivernes d’amour qu’elle disait.

« Urbain, tu crois que tu m’aimes comme il faut...

– Je te l’ai déjà dit. »

Il n’y avait, de sa part, ni mauvaise humeur ni gaucherie. Du vivant de l’Aurélie, il ne s’était pas fait faute de courir le jupon et passait pour adroit galantin, au discours facile. Mais il parlait quand il fallait, comme à la foire. L’affaire faite, disait-il, le boniment n’est plus qu’une fatigue. La Jeanne l’avait connu plus lyrique et ne laissait pas d’être parfois inquiète. Mais il avait des mots d’affirmation dont la brièveté même la rassurait.

« Urbain, des fois je me sens peur quand je

 

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pense au Frédéric et à mon père qui sont si opposés de nous voir tous les deux.

– On se mariera le dix décembre. »

Une fois, il ajouta :

« Et on ne se mariera pas à Dôle, tu peux me croire. »

Il avait parlé avec une espèce de menace dans la voix, mais la Jeanne n’en avait pas tiré de conclusion.

Les premiers jours passés à la ville ne leur furent pas trop monotones. Le spectacle de la rue était une nouveauté agréable, surtout pour la Jeanne. Les événements qui avaient déterminé leur retraite, encore tout frais, furent examinés, commentés avec passion. Coindet, jusqu’au jour de la foire, rendait visite à sa jument trois fois par jour, attentif à ce qu’on ne lui dérobât fourrage ou avoine. Le jeudi après-midi, en voyant sa jument s’éloigner derrière la voiture de Victor, il fut désemparé. Il lui parut qu’une infirmité le reléguait. Au dîner, il écoutait la Jeanne avec une impatience hostile, songeant que si l’Aurélie ne

 

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s’était pas pendue, il serait encore à Cantagrel à côté de ses vaches.

Fatigué de la rue, Coindet allait se promener dans la campagne avec la Jeanne. Quelquefois, il partait seul après déjeuner et rentrait le soir à sept heures, hargneux, jaloux des blés qu’il avait vus.

Un jour, il dut rester à la maison, le temps s’était mis à la pluie. Elle tombait continuellement, si serrée qu’ils ne purent sortir. La Jeanne, occupée de travaux ménagers, ne s’ennuyait pas. Assis devant la fenêtre, Coindet la regardait astiquer l’armoire à glace et rallumait à chaque instant une cigarette qu’il avait roulée par désœuvrement.

« À la ville, observa-t-il, c’est pas comme chez nous.

– Par ce temps-là, répondit la Jeanne, c’est bien pareil. »

Coindet hocha la tête, voulut lui dire qu’elle n’avait pas compris et pensa que ce n’était pas la peine. Il colla son visage à la vitre et s’absorba dans la contemplation de la maison d’en face.

 

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C’était une grande bâtisse à deux étages, sans caractère particulier. Après un quart d’heure d’examen, Coindet prononça sans se retourner :

« Y a de la pierre. »

La Jeanne était partie dans la cuisine, la réflexion resta sans écho. Il continua son examen, compta les barreaux des persiennes et multiplia le chiffre par le nombre de fenêtres. Puis il songea que le calcul n’était pas forcément juste, il compta les barreaux de chaque persienne. L’opération confirma le premier chiffre et il en fut attristé comme si toute la fantaisie de l’existence venait de lui mourir dans les mains. Levant la tête, il regarda le ciel comme il avait l’habitude à Cantagrel. Le ciel, un pan coincé, était gris, uni. La rue, en bas, était déserte, claquée de pluie. Coindet se retourna et vit la maison des persiennes reflétée dans l’armoire à glace. En détresse, il appela la Jeanne.

« Tu ne veux pas que je t’aide à quelque chose ? »

Une pomme de terre à la main, elle le regarda avec une tendre ironie.

 

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« À quoi que tu serais bon, je te demande.

– Je saurais toujours éplucher des pommes de terre, j’en ai épluché mon compte. Pendant la guerre, une fois, on était en train d’éplucher les patates, y a une compagnie du soixante qui passe devant nous. Je reconnais Juste Blondet, il a été tué le lendemain. On mange bientôt ?

– Je vas mettre la soupe en train, dans une heure c’est prêt. »

Coindet, lassé du spectacle immobile de la fenêtre, vint lisser ses moustaches devant la glace de la cheminée. Les nombreux bibelots qui encombraient le marbre retinrent son attention. Il prit un sabot de porcelaine rose, le regarda par-dessus, par-dessous.

« C’est bien fait, murmura-t-il, on dirait bien un sabot. »

En voulant replacer l’objet, il le laissa tomber sur le parquet. Coindet jura en sourdine et se hâta de ramasser les morceaux.

« Ils le verront peut-être pas. On ne devrait pas toucher à ces choses-là non plus. C’est délicat. »

 

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En enveloppant les débris dans un journal, il jetait un regard de rancune sur le décor de la chambre. L’étrangeté de sa présence parmi ces glaces, ces descentes de lit et ces candélabres dorés le choqua. Une minute, il fut étonné jusqu’à sourire, puis grommela :

« De quoi que j’ai l’air. Y en a plus d’un de là-bas qui rirait de me voir comme ça. Quand je pense que c’est de la faute à Frédéric... »

Coindet s’assit dans le fauteuil. Comme il levait la tête, son regard buta sur le mur gris de la maison aux persiennes. Alors il évoqua Frédéric Brégard marchant à grands pas dans la forêt mouillée ; libre, crachant où il voulait, pissant contre un chêne costaud, puis débouchant sur la plaine, en face des espaces dociles. Coindet soupira plus fort, calcula que la chambre avait à peine sept mètres sur six. S’il quittait le fauteuil, il avait un pas à faire pour s’asseoir sur une chaise, de là un autre pas jusqu’au lit. Il lui fallait marcher avec prudence pour ne pas bousculer un meuble ou casser quelque objet. Les murs se touchaient, autant dire, et il avait chaud rien qu’à

 

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respirer. Pendant ce temps-là, le Brégard n’en finissait pas de déambuler par les bois et par les plaines, le fusil derrière l’épaule, sifflant ce qui lui passait par la tête. Dans ce même instant, peut-être bien qu’il arpentait la Table-aux-Crevés, écrasant le blé à Coindet sous ses godasses immenses. Exprès, bien entendu. La main de Coindet se crispa sur le bras du fauteuil comme sur la crosse d’un fusil.

« Si je le savais, Bon Dieu, si je le savais. L’enfant de fille... »

La Jeanne entrait dans la chambre pour dresser le couvert sur la petite table de bois laqué blanc que Coindet culbutait au moins deux fois par jour. Il s’avisa brusquement de sa présence et lui demanda, à brûle-pourpoint :

« Qu’est-ce qu’il fait le Frédéric ? »

Interloquée, elle s’arrêta pour le regarder. Coindet continuait :

« J’en ai assez de le voir marauder dans mes champs. Tu pourras lui dire... »

La Jeanne ne comprenait pas, il vit son

 

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effarement, mesura l’étrangeté de ses propos. En rougissant, il dit d’une voix radoucie :

« La soupe est prête ? Je commence d’avoir faim, tu sais.

– C’est tout prêt, mais qu’est-ce que tu me racontais avec le Frédéric ?

– Rien, des bêtises. Je me réveillais. »

Pendant le repas, il voulut être gai, fit des plaisanteries sur les logeurs. La Jeanne riait de l’entendre imiter, avec une petite voix de tête, les intonations distinguées de la propriétaire. Mais il ne put soutenir jusqu’à la fin du déjeuner cette explosion de gaieté. Comme la Jeanne mettait le fromage sur la table, il interrogea :

« Quand il pleut comme voilà aujourd’hui, qu’est-ce qu’il fait, le Frédéric ?

– Ça dépend ; des fois il bricole dans la maison, soit à emmancher des outils ou à faire une cage à poulets, est-ce que je sais... Ou bien il prend son fusil et le voilà parti dans les bois.

– Dans les bois », répéta Coindet.

Il arracha un peu de mie à son morceau de

 

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pain, en fit une boule qu’il pétrit distraitement. Puis il prononça lentement en appuyant un regard où elle sentit le reproche :

« C’est tout de même ce citoyen-là qui m’a obligé à venir ici. Dis le contraire. »

Elle baissa la tête, bouleversée d’avoir perçu un commencement de rancune contre elle-même dans ces paroles qui voulaient la rendre solidaire du Frédéric. Coindet quitta la table sans toucher au fromage et alla s’asseoir contre la fenêtre, devant la façade grise. Elle le suivit timidement, sur la pointe des pieds, lui passa un bras autour du cou et dit à voix basse :

« C’est de ma faute, si, va, je sais bien que c’est de ma faute. Si tu veux, je retournerai à Cessigney, toi tu pourras rentrer chez toi. Je ne veux pas te gêner. Ça m’empêchera pas de t’aimer comme avant, bien sûr... »

Coindet calculait. S’il avait pu oublier, disparaître sans jamais savoir la suite... Mais non, c’était impossible. Même s’il avait pu ne pas savoir la suite. Il ne craignait pas tant le remords que l’arrachement, l’amour pitoyable de la

 

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dernière minute. Il prit le parti d’être ému et donna sans résistance dans le piège que la Jeanne lui avait tendu d’instinct.

« Y a rien qui puisse nous séparer qu’un coup de fusil », dit-il.

Avec emportement, ils s’embrassèrent. Et parce que le lit était à côté, ils crurent que toutes les paroles d’impatience avaient un sens détourné. Au sortir de l’étreinte, Coindet observa d’une voix dolente :

« Il pleut toujours, y en a pour jusqu’à la nuit. »

Il bâilla et tandis que la Jeanne desservait la table, ajouta :

« Tout à l’heure, tu me donneras du papier, j’ai envie d’écrire à Victor. »

Pendant qu’elle raccommodait, Coindet écrivit sa lettre.

 

Mon cher Victor.

Je t’écris cette lettre pour te dire que je suis

 

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en bonne santé. Comment vas-tu, toi ? j’espère que mes bêtes sont bien accoutumées à ton écurie et que ça ne te donne pas trop de mal. J’ai à te recommander de faire attention à la Brunette et de lui donner du vert tant que tu peux, mais dis bien au gamin de faire attention qu’elle aille pas se gonfler de trèfle. Je dis ça à cause des trèfles et des luzernes qui sont à côté des communaux de la Rivière. Pour la jument, donne-lui ce qu’il faut d’avoine, mais pas plus, elle te donnerait du mal pour la tenir. Tiens-moi au courant du nouveau dans le pays et ailleurs. J’aurais voulu t’écrire davantage, mais tu sais bien ce que c’est. À bientôt de tes nouvelles, j’espère, et je te donne la main sincèrement.

 

Coindet fut mécontent de sa lettre. Tout à l’heure, il avait tant de choses à dire qu’il croyait bien remplir les quatre pages de son papier et au moment d’écrire, toutes les confidences qu’il sentait déborder de son cœur lui étaient apparues comme des indiscrétions désobligeantes pour la Jeanne. Au lieu d’avouer qu’il s’ennuyait, il avait

 

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préféré ne pas parler de sa vie à Dôle.

La Jeanne fit les frais de sa mauvaise humeur, il ne lui adressait la parole que pour lamenter la monotonie des heures. Une grande partie de l’après-midi, il resta le nez sur la vitre à regarder tomber la pluie, se levant à de rares intervalles pour arpenter la chambre d’un air rageur. Une fois qu’il sacrait contre le mauvais temps, la Jeanne quitta la chaise où elle cousait, vint appuyer sa tête contre la sienne.

« Ne t’énerve pas comme ça. Dans le temps, t’étais si gai, c’est vrai, tu chantais tout le temps. Je ne te reconnais plus. Pourquoi que tu chantes pas, ça te distrairait. »

Coindet la repoussa et répondit :

« Y a pas deux mois que j’ai perdu ma femme. »

La Jeanne ne pleura pas, mais le soir, dans leur lit, elle pria jusqu’à une heure avancée et fit vœu, si le cœur de Coindet lui restait, d’enterrer au pied de la Grande Pierre des Trois Sentiers un panier de fraises des bois, une pièce de monnaie

 

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et deux abattis de pintade ficelés en croix.

Coindet avait convenu avec les propriétaires qu’il paierait la chambre à la quinzaine et d’avance. Quinze jours écoulés, il remit vingt-cinq francs à la Jeanne.

« Tu leur diras que maintenant je paie à la semaine. S’ils ne sont pas contents, tu les enverras promener. »

Coindet n’aimait pas les logeurs et raillait la dignité de leur maintien. C’étaient des gens paisibles qui mettaient la clé sous le paillasson lorsqu’ils s’absentaient l’un après l’autre. Lui était retraité des chemins de fer. Il fumait du caporal ordinaire dans des pipes sans défauts en ruminant les faits divers qu’il avait recueillis dans son journal du matin. Il était sentencieux, aimait la pêche à la ligne. Compagne irréprochable, sa femme vivait dans une vénération païenne de son époux, ne soupçonnant pas que la nature impartît même privilège à tous les hommes. Parmi les housses de leurs fauteuils et les relents de cuisine mijotée, les époux vivaient sans bruit, sans enfants, sans animaux. On disait qu’ils étaient des

 

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époux modèles et l’odeur de leurs vertus était agréable à leur propriétaire, car ils payaient toujours au comptant.

L’installation des Coindet avait troublé la paix du logis. Ces Coindet, ils parlaient haut, riaient à grands coups de gosier, n’essuyaient pas leurs pieds sur le paillasson et cavalcadaient à semelles battantes sur le parquet sonore. Déjà les locataires de l’étage inférieur se plaignaient du potin qu’on leur menait sur la tête. Aussi bien Coindet manquait-il d’éducation ; dans l’escalier, il en usait trop familièrement avec des personnes qu’il ne connaissait pas, demandait « si ça roulait toujours ». Plusieurs locataires, du monde très convenable, s’étaient montrés offusqués du sans-gêne.

« Tu verras, disait l’hôtesse à son époux, qu’un de ces jours ils remettront leurs sabots. »

S’il avait pensé à mettre des sabots, Coindet n’y eût pas manqué. Outre l’éloignement que lui inspiraient ces citadins proprets, il ressentait vivement l’injure de leur attitude à son égard. En sa présence, ils avaient toujours l’air de pincer les

 

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narines, comme s’ils avaient reniflé le fumier. Ce dédain hostile, d’une expression sobre, enrageait Coindet.

« Qu’est-ce qu’ils ne se croient pas, disait-il à la Jeanne. C’est arrogant parce que ça a du meuble et quatre sous de retraite. Mais je ne changerais pas tout ce qu’ils ont seulement contre la Table-aux-Crevés. »

La Jeanne protestait mollement :

« Ça n’est pas du mauvais monde. Ils ont les idées d’ici, qu’est-ce que tu veux.

– Tais-toi donc, des aristocrates qui voudraient nous dominer. Ah oui, les idées de la ville, c’est du propre. Ça vaut encore mieux de manger son lard chez soi que de la galantine au milieu de ces gens-là. »

Les relations entre Coindet et ses logeurs étaient heureusement assez lâches, bornées à quelques rencontres sur le palier ou dans la cuisine et, quoiqu’elles suffissent à entretenir une aversion réciproque, assez cordiales d’apparence.

Avant de sortir, Coindet renouvela ses

 

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recommandations à la Jeanne.

« Paie-leur une semaine d’avance, mais s’ils font des manières la moindre des choses, ne te mets pas à genoux. Avec ces gens-là, il faut parler fort ou ils se croient tout permis. »

Il quitta la chambre en claquant de la semelle sur le plancher aussi fort qu’il était possible. Dehors, il s’engagea dans les vieilles rues montant de l’hôpital au palais de justice. Coindet n’avait pas un regard pour les vieilles maisons de la Comté espagnole où les épouses de jadis s’engraissaient doucement derrière les fenêtres aux barreaux ventrus en attendant le plaisir de quelque serviteur basané de Sa Majesté Catholique. Il songeait qu’avant quinze jours on commencerait à faucher les prés et que sa jument grise, attelée à la faucheuse, pourrait faire du bon travail. Comme il passait devant le portail du palais de justice, il heurta un gendarme qui sortait.

« Alors, Coindet, tu es borgne, c’est pas possible, dit le gendarme en riant.

– Tiens, ce sacré brigadier de sergent Jeantet !

 

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Depuis que t’es passé brigadier, on ne te voit plus guère à Cantagrel.

– Ma foi, j’y suis pas retourné depuis que j’ai arrêté ce vaurien de Brégard. Ça fait bien six mois. »

Coindet avait froncé les sourcils et regardait le brigadier.

« C’est vrai, murmura-t-il, que c’est toi qui l’as arrêté... »

Il sourit avec un air d’insouciance et proposa un litre de vin blanc. Attablés l’un en face de l’autre, ils remuèrent des souvenirs de régiment. Coindet amena la conversation sur la profession de gendarme, parut s’intéresser aux exploits du brigadier.

« Ça ne fait rien, dit-il, quand tu es pour arrêter un homme comme Brégard, tu donnerais bien ta place.

– Brégard ? s’il n’y avait que des Brégard pour me faire peur...

– On dit ça...

– On dit ça ? mais non, Brégard y a pas plus

 

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mauvais sujet, mais il est comme tous ceux de Cessigney. C’est le diable pour les prendre la main dans le sac. Une fois pris, ils abattent leurs cartes.

– Oui, d’une façon, t’as raison. Le plus dur était déjà fait. Toi tu n’as fait que de lui mettre la main au collet, ça n’était pas une besogne de brigadier. Par exemple, celui qui a découvert le truc de Brégard, ça devait être un tout malin... »

Jeantet, flatté, l’interrompit :

« Dis donc, est-ce que tu me prends pour une panade, par hasard, est-ce que tu crois que je ne suis pas capable de mener une enquête tout seul ?

– C’est pas ce que je veux dire, mais pour ce coup-là... après tout, peut-être bien que c’est toi qui as découvert la chose.

– Peut-être bien ? Je pense bien, oui, que c’est moi. Et ça faisait un moment que je le guignais, tu sais...

– Tu ne m’en as jamais parlé, en tout cas, observa Coindet.

– Pas de danger, pour que tu le mettes sur ses

 

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gardes, je te connais. Voilà justement où c’était difficile, personne de Cessigney qui m’aurait aidé naturellement, et à Cantagrel non plus. Alors ? essayer de le prendre dans les bois avec son ballot de contrebande. Il se fichait bien de moi, dans les bois. Un coup de hasard, voilà ce qu’il fallait. Un matin que j’étais en tournée avec Porteret, je rencontre Capucet entre Cantagrel et Cessigney. Justement, je descendais de cheval pour desserrer un peu la sangle. On se met à causer sans penser à rien, quand je vois deux individus qui venaient de Cantagrel quitter la route et prendre la direction des bois du côté opposé à Cessigney. Je dis à Capucet, manière de plaisanter : ‶Ils vont aux champignons, ces deux-là ?″ Capucet les regarde. ‶Je pense pas, qu’il me dit, ça doit être des horlogers. Tout à l’heure, au café, le plus grand disait à l’autre que les montres devaient être arrivées. Ils ont parlé aussi de tabac. ″ »

Jeantet toucha l’épaule de Coindet.

« Qu’est-ce que tu aurais fait à ma place ?

– Belle question, j’aurais couru après mes

 

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deux hommes. Si j’avais été gendarme, bien entendu.

– Voilà, j’en étais sûr, triompha le brigadier. Mais non, c’était une bêtise de courir après deux garnements qui nous auraient semés dans le bois. Pas si bête, moi, je cuisine Capucet tout doucement. Je parle du hameau et puis de Brégard. L’autre, sans méfiance, – comment qu’il aurait pu se méfier ? – me raconte qu’il avait été à Cessigney la veille, que le Frédéric était parti mais qu’on l’attendait pour la fin de la journée. J’en savais assez. Je fais signe à Porteret et nous voilà partis au grand galop chez Brégard. Les montres et le tabac, que je lui demande en arrivant, je sais tout. Lui, qui attendait les deux individus, m’a tout de suite donné la contrebande. Il avait peur qu’ils arrivent pendant qu’on était là. Y avait pas de danger. Mais ce pauvre Brégard, je crois qu’il en est pas encore revenu de cette affaire-là.

– Non, dit Coindet, il en est pas encore revenu.

– Cet imbécile, aussi, s’il avait voulu donner ses deux copains, il n’aurait pas attrapé six mois.

 

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Il doit être sorti maintenant. Il me fera un mauvais œil, quand je retournerai là-bas. Tiens, je dois justement aller à Cantagrel la semaine prochaine. Je passerai te dire bonjour.

– C’est ça, approuva Coindet. Et si t’as le temps, viens manger la soupe chez nous. J’ai oublié de te dire que ma femme s’était pendue le mois dernier.

 

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