La Table-aux-Crevés

Marcel Aymé · Chapitre 13 sur 15

Pages du PDF

La Table-aux-Crevés

Chapitre XIII

 

Coindet posa ses deux seaux à la porte de l’écurie et gagna la cuisine où la Jeanne tournait le moulin à café. Le visage réjoui, il dit en serrant la ceinture de son pantalon :

« Ah, le Victor, on peut dire qu’il les a bichonnées, nos vaches. Je suis sûr que la Rouge fait ses quinze litres. C’est pareil que la jument. Si tu la voyais jinguer, tu dirais un poulain de six mois. C’est du plaisir, quand tu vois ça. »

La Jeanne sourit à la joie de Coindet.

« T’attelles pas tout de suite, dit-elle.

– J’attends le Victor, il passe me prendre vers cinq heures et demie. Il va faucher du pré au bout du Champ Debout. C’est pas grand-chose de bon, plein de trous avec moitié de lèche ; il est obligé de le faire à la faux. D’abord tout ce coin-là, comme je dis, il faut des années avant que ça

 

254

profite bien. Ah, ça ne vaut pas la Table-aux-Crevés... »

La Jeanne écoutait distraitement la voix de Coindet qui faisait l’inventaire de ses champs avec des ronds de bras comme s’il eût serré de l’or en javelles. Sa Table-aux-Crevés, il en parlait avec une vénération qui l’agaçait.

« De la terre, disait-il. C’est léger, ça te fond dans les mains, c’est pas de ces grosses terres rouges comme j’en connais, qui sont bonnes juste pour faire de la brique. »

Malgré ses efforts, la Jeanne ne s’intéressait guère aux travaux des champs. La Table-aux-Crevés, le Champ Debout n’évoquaient pour elle qu’une morne étendue heureusement limitée par la forêt fraîche. Coindet s’aperçût qu’elle ne le suivait plus. Il interrogea d’une voix changée :

« Le café est bientôt prêt ?

– Mon eau est bouillante. Dimanche, tu veux qu’on aille faire un tour dans les bois de Sergenaux ? »

Coindet alla jusqu’à la porte voir si le Victor

 

255

arrivait et dit sèchement :

« Tu crois que tu sauras préparer la lavure des cochons ?

– Qu’est-ce que tu me demandes. J’en ai déjà nourri. T’as peur que je fasse pas l’affaire ? »

Mécontent de lui-même, Coindet s’assit à la grande table en maugréant :

« Dépêche-toi de passer ton café que le Victor va arriver. »

Mais la Jeanne posa le moulin à côté du filtre et vint appuyer sa tête sur la poitrine brune de Coindet. Il caressa la nuque, prit la taille. Elle se serrait contre lui avec force, il voulut l’asseoir sur ses genoux. En déplaçant sa chaise, il leva la tête et vit, par la porte ouverte, la plaine du matin dorée de soleil. Une vraie tartine de miel. Doucement, il écarta la Jeanne en murmurant :

« Va vite faire le café qu’on sera en retard. Moi, je vas peut-être atteler tout de même. »

Comme il se levait, le soleil de Sergenaux allongea une ombre dans la cuisine. Capucet entra.

 

256

« C’est moi, dit-il. Vous allez vous marier, probable. »

Coindet considérait avec quelque sévérité cet ami dont la maladresse lui valait l’inimitié de Brégard.

« T’as pas engraissé, dit Capucet en tendant la main, mais t’as pas maigri non plus. Ça fait que vous êtes partis vous amuser. Vous avez bien fait. Comme je disais à ton beau-père, la jeunesse il faut que ça aille. »

Coindet sourit et haussa les épaules.

« Grand mannequin. Il a pas plus de malice qu’un paquet de tabac. Donne la goutte, Jeanne, il sera content. »

Les deux hommes s’étaient assis de chaque côté de la table. Coindet interrogeait sur les événements des dernières semaines.

« Tu ne sais pas ce qui est arrivé ? informa Capucet. J’ai bien cassé un carreau chez moi. Je pourrais pas te dire comment ça s’est fait ; j’avais une casserole à la main, je vas pour boutonner le poignet de ma chemise, ça y était ; un carreau en

 

257

briques. Les choses arrivent drôlement. Des fois, on se coupe. Le Léon Débuclard de Blévans est mort la semaine passée. J’étais à l’enterrement avec plusieurs d’ici. Arrête donc, Jeanne, tu m’en mets de trop. T’es toujours belle. Hein, qu’elle est belle... »

La Jeanne rit d’amitié. Capucet reprit :

« Alors vous vous mariez bientôt ? On a bien causé dans le pays, pendant que vous étiez partis. Moi, si j’avais su que vous vous en alliez en voyage, je t’aurais dit de me rapporter une paire de lunettes, je commence d’en avoir besoin. Je vieillis, j’en ai plus pour longtemps.

– Penses-tu, protesta Coindet. Tu changes pas d’un mètre. Y a rien qu’à te voir galoper dans les prés, tu marches, tu marches...

– Bien sûr, je ne te dis pas... Pour marcher, je marche. Après tout, j’ai peut-être pas besoin de lunettes non plus. On se fait des idées et puis une fois que tu te mets à ne plus voir clair, c’est tout de suite des frais. Voilà le Victor. »

Le Victor salua tout le monde d’un signe de

 

258

tête et resta vers la porte, debout.

« Entre donc prendre le café, dit Coindet. Tu mettras de la goutte dedans. »

La Jeanne s’empressait autour de Truchot, anxieuse de s’assurer l’amitié du meilleur ami de Coindet. Le Victor regardait la cuisine avec une grande attention. Tout était propre, en ordre. Satisfait de son examen, il dit à Coindet :

« Te voilà content, maintenant que t’es dans tes murs. Tu verras comme la Jeanne s’entendra à ta maison.

– Oui, dit Coindet d’une voix hésitante, elle est jeune, elle s’y fera peut-être... »

Le Victor surprit sur le visage de la Jeanne une inquiétude presque douloureuse. Il affirma :

« C’est tout vu que vous allez être heureux comme point. Ça ne sera plus comme avec la vieille Noëmi. Une vieille, ça n’est jamais pareil. Je ne cause pas de la jambe en l’air, bien entendu. Mais pour qu’un ménage aille comme il doit, il faut qu’on se sente travailler l’un pour l’autre. »

Truchot avait des notions très fermes sur

 

259

l’évolution sentimentale des valeurs arithmétiques du mariage. Il pensait que les solidarités de nourriture sont les assises essentielles de l’amour conjugal, la faribole par-dessus le marché. La première année de son mariage, lorsque la Louise était tombée malade, il avait observé que la sollicitude naît d’une inquiétude matérielle, la tendresse de la sollicitude. Comme la maladie, dont il ne s’était pas ému d’abord, paraissait devoir durer, il s’était dit avec anxiété : « Pourvu qu’elle soit relevée avant les foins. » Et par la suite, il ne devait jamais oublier avec quelle reconnaissance attendrie il avait vu sa femme se rétablir avant le temps de la fenaison.

Le Victor s’était toujours méfié d’un mariage entre la Jeanne et Coindet. La vie du bois n’est pas la vie de la plaine et il craignait que la fille des bûcherons ne réussît péniblement au jeu de patience des responsabilités domestiques. Coindet avait les mêmes inquiétudes et, la veille même, s’en était ouvert à Truchot :

« Bien sûr qu’il y a à faire attention, avait

 

260

répondu le Victor. Elle n’a pas été dressée à mener la vie de Cantagrel. C’est pas le tout de faire la cuisine, il faut qu’elle s’intéresse à tout ce qui regarde une maison de culture. Ça dépend de toi. Vous voilà partis comme deux amoureux, mais pas comme des gens mariés. Il faut que tu t’habitues à ne plus lui parler comme à une bonne amie, il faut lui parler comme à une servante. Une femme, c’est ça ; une servante intéressée à ce que la maison marche bien. Je te dis, c’est à toi de manœuvrer... »

Mais Coindet ne se sentait aucun courage pour initier l’amoureuse aux besognes de servante et il doutait que le goût des responsabilités domestiques triomphât, chez sa femme, de la nostalgie des bois de l’Étang, qui étaient, à quatre cents mètres derrière la route, une tentation sur la campagne plate.

Devant son café fumant, il essayait d’endormir ses appréhensions à la voix réconfortante du Victor.

« Vous saurez toujours bien vous arranger, concluait Truchot. De ce côté-là, je suis guère

 

261

inquiet... »

Il ajouta en baissant la voix :

« Y a autre chose qui m’inquiète plus que ça. »

Coindet se leva.

« C’est le moment de partir si on ne veut pas commencer la journée à dix heures. »

En sortant, il prit son fusil sous le bras.

« Tu prends ton fusil ? demanda Capucet.

– Oui, des fois que j’aurais à tirer des alouettes. Mais c’est bien rare... »

Les deux hommes marchaient à côté de la jument grise attelée à la faucheuse. Coindet ne pensait à rien d’autre qu’à se réjouir de la campagne nourrissante étalée à plat. Parfois il s’écartait de la route pour cueillir une tige de blé :

« Regarde-moi ces épis, c’est-il beau, à côté de l’année dernière, hein. Y aura du blé, y en aura... »

Le Victor approuvait avec indifférence et, de temps à autre, tournait la tête vers Coindet, comme s’il eût attendu quelque chose.

 

262

Brusquement, il interrogea :

« Et ben, et alors ?

– Alors ?

– Oui, alors. Qu’est-ce que tu comptes faire par rapport au Frédéric Brégard. Il faut voir clair. Il te tient au bout de son fusil.

– Et moi, répondit Coindet en montrant le fusil pendu au siège de la faucheuse, j’en ai pas un, de fusil ? tu penses pas que je vas me laisser tirer comme un ramier. D’abord, qu’est-ce que je crains, pour le moment, rien du tout. Le Frédéric est plus malin que ça de venir me guigner en plein milieu du Champ Debout. Il attendra que je sois après la Table-aux-Crevés pour m’ajuster depuis le bois.

– T’iras pas à la Table-aux-Crevés, si c’est ça, je m’en occuperai tout seul.

– Tu veux rire. Il serait trop content s’il voyait que je n’ose pas. Et puis, il me rattraperait ailleurs. J’irai à la Table-aux-Crevés avec deux cartouches dans mon fusil, et je te garantis que j’ai pas envie de mourir. Je suis désavantagé, tu

 

263

me diras. Mais qu’il ne manque pas son premier coup de fusil, parce que j’aurai sa peau après. Moi aussi, j’irai à l’affût dans le bois. »

Le Victor haussa les épaules avec une commisération irritée.

« Tête de lard, qu’est-ce que tu veux aller à l’affût. Il t’aura descendu avant. J’ai été à la chasse avec le Frédéric. Ton compte est réglé.

– Qu’est-ce que t’en sais. Pendant cinq ans, ceux d’en face m’ont tiré dessus avec leurs fusils, leurs mitrailleuses, leurs canons et tout le tremblement. J’ai pas été seulement blessé une fois. Ça serait malheureux que je pique du nez au premier coup de fusil d’un Frédéric.

– Ça se compare pas, tu le sais aussi bien que moi. Ceux d’en face, ils ne te connaissaient pas. D’abord, là-bas, t’as eu de la chance comme personne...

– C’est justement, interrompit Coindet. Quand on a une chance comme celle-là, c’est qu’on doit mourir de vieillesse. Je te dis que j’ai pas peur et pourtant, tu sais comme je tiens à ma peau.

 

264

– Cause donc, cause donc. Une fois que tu seras au milieu de la Table-aux-Crevés, tu serreras les fesses, va. T’es bâti comme les autres. Écoute, pourquoi que tu n’essaierais pas d’arranger l’affaire. Si tu veux, j’irai le trouver. Qu’est-ce qu’il te reproche ? de l’avoir dénoncé. Y a tout de même moyen de lui montrer que c’est des histoires à Milouin. »

Coindet arrêta la jument pour boucler une courroie d’attelage. Avant de repartir, il roula une cigarette et dit en passant sa blague à Victor :

« Tu ne sais pas qui j’ai rencontré à Dôle ? Jeantet, le brigadier qui a emmené Brégard. Si je voulais, ça serait possible de prouver que je ne suis pour rien dans l’affaire. J’aurais qu’à tout raconter à Jeantet pour qu’il explique la chose au Frédéric comme elle s’est passée. Et encore, le Frédéric dirait que c’est des manigances, que je me suis arrangé avec Jeantet, parce qu’il est mon ancien sergent au deux sept six. Tout de même... »

Il fit repartir la jument et s’absorba dans une méditation que le Victor n’osait pas troubler dans

 

265

la crainte de formuler une approbation maladroite qui l’éloignerait de sa dernière inspiration.

« Jeantet ferait tout ce que je voudrais », songea Coindet à haute voix.

Le Victor crut devoir sortir de sa réserve pour encourager.

« T’as pas à hésiter, qu’est-ce que tu risques. Moi je crois que ça arrangerait tout. Le Frédéric, dans le fond, c’est pas le mauvais homme... »

Coindet, d’un geste rageur, jeta sa cigarette à demi consumée. Son visage s’empourpra tout d’un coup. Il gronda :

– Ton Frédéric, c’est rien qu’une vache. Après tout ce qu’il m’a fait roter, Bon Dieu. Quand je pense, mais non, qu’est-ce que tu crois ? que je vas passer le torchon sur tout ça, oublier les trois semaines qu’il m’a fait passer à Dôle, dans c’te chambre propre, en face d’un mur de treize fenêtres ? Un individu qui m’a fait sauver de chez moi que j’étais déjà en retard pour planter mes betteraves. Oui, pour ce citoyen-là, moi je serai obligé d’acheter des betteraves à la fin de

 

266

l’année. Mes betteraves. Et tu crois qu’on peut se sentir du sentiment pour une carne comme ça... »

Truchot eut la sagesse d’attendre que la colère de Coindet se calmât d’elle-même. Pendant le reste du trajet, il ne toucha plus du Frédéric et entretint Coindet de l’état de ses travaux, des projets qu’il avait formés pour l’amélioration de ses étables. Au Champ Debout, ils se séparèrent. Le pré de Truchot était tout contre la rivière, dans le prolongement du pré à Coindet. Seul, un chaintre appartenant à Forgeral les séparait.

Coindet faucha son premier andain en partant de la route. Haut perché sur le siège de sa faucheuse, il n’était pas sans inquiétude et, par-dessus son épaule, jetait parfois un regard du côté du bois en s’assurant que son fusil, couché entre ses jambes, était bien à portée de sa main. Peu à peu, il cessa d’y penser, absorbé par son travail. C’était un régal que de faucher ce coin-là du Champ Debout. L’herbe était fine, le sol ferme et plat. Il n’avait pas besoin de pousser la jument, la faucheuse roulait toute seule. En arrivant vers le chaintre à Forgeral, Coindet cria au Victor avant

 

267

de faire tourner son attelage :

« Ça va ? »

Truchot s’arrêta une minute, redressa la taille et fit signe que ça allait comme ci comme ça. En tirant vers la route, Coindet l’entendit passer la pierre sur sa faux.

« Ce pauvre Victor, il a du mal pour pas grand-chose. À sa place j’aurais quand même essayé de passer la faucheuse. En ne fauchant pas trop près... »

Par-dessus la croupe de la jument, il pouvait voir maintenant toute la lisière des bois de l’Étang, claire de soleil.

« Je ne me suis pas trompé, murmura-t-il avec un sourire. Il ne viendra pas se risquer au milieu de la plaine... mais quand je serai là-bas contre le bois, assis sur ma faucheuse, ça lui fera une belle cible. »

Il évoquait Brégard tapi à l’entrée du bois, derrière un buisson, ajustant posément son homme, et quel homme... Tandis qu’il fauchait son troisième andain, le dos tourné à la forêt,

 

268

Coindet sentit un trouble l’envahir ; il lui sembla qu’il y avait du jeu entre ses os. Autour de lui, la plaine était nue. Truchot, courbé sur la terre, si loin, ne rassurait pas. Coindet éprouvait un vertige, se sentait désigné sur l’étendue plate aux puissances de la forêt. Il n’osa pas faire son signe de croix à cause de Brégard qui lui aurait peut-être ri dans le dos. Nerveux, il donna sans raison un coup de fouet à la jument qui fit un écart brusque, partit au pas vif, traçant un andain en S et laissant de larges touffes d’herbes en virgules sur le ras du pré. Coindet n’essayait pas de faire ralentir la bête, il avait hâte d’arriver au bout pour appeler le Victor. Sautant à bas de son siège, il cria :

« Victor ! tu viens... »

Truchot posa sa faux et traversa l’enclos de Forgeral. Coindet bafouilla :

« Je voulais te demander si t’avais pas une burette d’huile...

– Une burette, qu’est-ce que je ferais d’une burette ?

 

269

– Bien sûr, qu’est-ce que tu ferais d’une burette », convint Coindet.

Il tournait autour de Truchot, le touchait. Truchot vit le trouble où il était, proposa un instant de repos. Les deux hommes s’assirent sur le foin coupé. Machinalement, le regard de Truchot suivit le dernier andain.

« Tu l’as pas tiré droit, celui-là, il s’en faut.

– C’est l’autre imbécile de jument, elle s’est mise à faire des embardées sans qu’on sache pourquoi. Tu me dirais qu’elle est chaude...

– Mais non, dit Truchot, mais non. Elle est pas chaude du tout. »

Il regarda Coindet avec autorité.

« Ce qu’y a, c’est que t’es pas dans ton assiette, faut pas chercher ailleurs. »

Coindet eut un geste de protestation. Le Victor continua :

« Je te dis que c’est ça. Y a point de honte à le reconnaître. Ça n’est guère une existence de se sentir traqué, de s’attendre à tout moment à prendre un coup de fusil.

 

270

– Je ne dis pas que c’est bien agréable.

– Alors, pourquoi que tu t’entêtes. J’ai rien voulu te dire tout à l’heure parce que je te voyais remonté contre le Frédéric, mais enfin il faut penser que le Frédéric c’est tout de même le frère de la Jeanne. J’admets que ça soit toi qui le démolisses, bon, ça y est, tu l’as tué. Et après, te voilà bien monté. Il faut penser aux suites.

– Mais puisque je te dis qu’il ne voudra pas croire la vérité. Et même s’il croyait Jeantet, il ne voudrait pas en convenir. Une vraie carne, je te dis.

– Qu’est-ce que tu me racontes, il est fait comme les autres. Une fois qu’il saura...

– Penses-tu. Il a envie de ma peau. Je le sens bien. Il est là qui me guette. C’est fini, maintenant, il est parti à la chasse. Ton Jeantet, il voudra pas seulement l’écouter. Et moi, de quoi que j’aurai eu l’air, je te demande un peu.

– T’auras eu l’air d’un homme qui ne veut pas tuer le frère de sa femme. Y a pour faire rire personne, je te le garantis. »

 

271

Coindet eut un sursaut de haine :

« Mais non, tu le connais pas. C’est un bandit qui n’aurait jamais dû sortir de prison. Il faut qu’il soit muselé. Autrement que ça tu perds ton temps si tu veux le raisonner.

– C’est toi qu’on ne peut pas raisonner, s’emporta Truchot. À la fin, fais donc ce que tu voudras, puisque tu tiens tellement aux coups de fusil. Est-ce que t’as fait ton testament, au moins ?

– Mon testament ?

– Ma foi, au cas que tu viennes à disparaître, et c’est tout vu, qu’est-ce que t’auras fait pour la Jeanne ?

– C’est mon frère qui hérite...

– C’est ça, elle restera sur le carreau. Voilà une fille qui ne voudra jamais rentrer chez elle, qu’aura pas un sou et que tu lui auras peut-être fait un enfant par-dessus le marché. Ça lui fera une belle jambe que ton frère hérite. Elle pourra toujours lui demander quelque chose. Il lui dira encore que c’est de sa faute si tu es mort. Ah, ça

 

272

lui fera une belle jambe que tu te sois entêté à faire le glorieux pour une poignée de betteraves. Elle aura plus qu’à s’en aller à maître ou à entrer au bordel. Tout ça à cause que Monsieur aura été froissé. Des fois, je me demande si t’auras pas laissé ta cervelle à Dôle...

Les paupières à demi fermées, Coindet se laissait bercer par les paroles d’indignation. La voix du Victor habitait la plaine et chassait l’angoisse qui le tenaillait tout à l’heure. Il s’allongea dans le foin humide et dit en rabattant son chapeau de jonc sur ses yeux :

« Jeantet doit être ces jours-ci à Cantagrel, dans le courant de la semaine qui vient. Y a qu’à l’attendre. D’ici là, je verrai bien.

 

273