La Table-aux-Crevés
Chapitre VIII
Capucet enfila toutes ses longues jambes dans son pantalon, se récura le nez avec les index et acheva sa toilette en frottant son visage d’un peu d’eau froide puisée au baquet dans le creux de la main. En bras de chemise, il déjeuna de pain et d’oignons crus et ouvrit la porte, pour voir. Il vit que le matin était beau.
« Pour une belle fin d’avril, c’est une belle fin d’avril », songea-t-il.
Et au lieu de mettre son paletot de drap, taillé dans une capote de l’armée, il prit l’autre, un paletot de demi-saison qu’il avait acheté quinze francs à la foire de Dôle, la dernière fois que Forgeral l’avait emmené. S’il l’avait acheté, ce paletot, c’était bien malgré Forgeral qui l’avait mis en garde contre l’extrême légèreté du tissu :
« Une fois que tu l’auras lavé, tu pourras plus le mettre.
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– Je veux pas le laver », avait répondu Capucet.
Il avait même refusé un veston de trente-deux francs, bien plus épais, pour lequel Forgeral s’était prononcé en offrant de payer la différence de prix. Quand une chose plaît, tout ce qu’on en peut dire de mal, c’est du bruit dans le vent. Capucet ne l’avait mis encore que deux fois, ce paletot, mais il n’en avait eu que du contentement. Il le constatait encore ce matin :
« Les choses les plus belles, c’est pas des fois celles qui coûtent. »
Capucet mit ses pieds nus dans les souliers ferrés qui avaient appartenu à Forgeral – un Crésus, ce Forgeral, bien donnant – et sa casquette sur sa tête.
Avant de sortir, il ne fit pas de projets. Capucet était comme les poules que le soleil tire du poulailler. Il s’en allait le matin parce qu’on s’en va le matin. Chez lui, d’ailleurs, il n’avait rien à faire. Dehors, non plus, bien sûr, mais il aimait toucher du pied la terre du plat Cantagrel qu’il avait dans l’œil depuis soixante-six ans. Il
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aimait les gens, leurs vaches, leurs clôtures et leur eau-de-vie. Et s’il se plaisait à les regarder travailler, c’était sans ironie. Ceux du pays le savaient bien et l’avaient en bonne amitié, parce que Capucet était un personnage reposant. On était sûr qu’il n’avait désir ni besoin de posséder sur quelqu’un, terre ou femme. À Cessigney, on disait volontiers de Capucet, bien qu’il fût très rarement à la messe, qu’il n’attendrait pas longtemps aux portes du paradis. Capucet n’en était pas orgueilleux et riait à l’entendre dire, confiant tout de même. Les mains dans les poches de son corps astral, il arpentait Cantagrel et le bois de l’Étang, toujours très pressé d’arriver où rien ne l’appelait, la pensée au bout du nez. Parfois on l’interrogeait :
« Où donc tu vas comme ça ? »
Il répondait :
« Je vais. »
Une ou deux fois par mois, il allait poser une affiche sur le mur de la mairie. Ses fonctions de garde-champêtre ne l’absorbaient pas autrement. Dans le temps, il avait eu un tambour. Il s’en était
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servi pour la dernière fois en 1914, un jour de mobilisation générale. Capucet croyait que le monde était bien fait, et s’il avait eu licence de le réformer, il aurait seulement exigé de la Cornette qu’elle servît de l’eau-de-vie gratuitement à certaines personnes, une ou deux. Le crédit que lui avait ouvert la Cornette jusqu’à concurrence de cent francs était le tourment de sa vie. Dans son grand corps séché d’eau-de-vie, il ne sentait plus beaucoup de ressources et craignait de mourir débiteur de la Cornette. D’autre part, il répugnait aux travaux de jardinage qui lui mangeaient bien vingt jours l’année pour balancer ses trois ou quatre cents francs de boisson.
Comme on était à la fin d’avril, la Cornette lui avait dit la veille :
« Vous pensez à moi, Capucet, le jardin aurait besoin. »
Et Capucet, qui attendait l’invitation depuis plusieurs jours, avait promis de venir le lendemain. Ce matin, il oubliait sa promesse lorsqu’il rencontra la Marie à Cugne sur le sentier
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conduisant chez Corne.
« Où est-ce que vous allez de si bonne heure, dit la femme à Cugne.
– Je vais. »
Alors il sentit que sa réponse n’avait pas son habituelle gratuité, comme s’il n’était pas en route pour ses petits infinis quotidiens. Après avoir dépassé la Marie à Cugne, il murmura :
« Je vas... je vas chez la Cornette. »
Capucet regarda en l’air. Il n’avait jamais vu le soleil dans cet état-là. Un soleil amoureux de Cantagrel et qui faisait transpirer les prés autour de Capucet.
« Pour une belle fin d’avril, c’est une belle fin d’avril... »
Il hésita, puis, rebroussant chemin, murmura avec un sourire :
« Mais oui, que je vais aller travailler avec ce veston-là. J’irai demain. »
Capucet songea qu’il était prudent, jusqu’à midi, d’éviter le centre de Cantagrel où il courait
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le risque d’être vu de la Cornette et décida qu’il gagnerait Cessigney par l’étang. En remontant la rivière jusqu’à la hauteur du Champ Debout, d’où il tirerait droit sur l’étang, c’était à peu près cinq kilomètres de marche. Comme il passait devant la cure, il rencontra le curé qui sortait.
« Vous avez beau temps, monsieur le curé, dit-il en touchant sa casquette.
– Un beau temps, oui, un beau temps pour tout le monde excepté pour moi. »
L’abbé Richard marchait à côté de Capucet.
« Excepté pour vous, monsieur le curé ?
– Mais oui, c’est toujours la même chose. Aussitôt qu’il commence à faire beau, la moitié des paroissiens lâchent l’église et donnent leurs dimanches aux bestiaux. »
Capucet plaignit le curé et voulut excuser les fidèles de Cantagrel.
« On ne fait pas ce qu’on veut non plus, monsieur le curé, et comme dit Boquillot, c’est pas avec des patenôtres qu’on emplit une génisse. Y a justement Cugne qui doit en mener une à la
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saillie. Si il ne la menait pas dimanche matin, ça lui ferait perdre un après-midi de semaine. Faut qu’il aille jusqu’à Sergenaux, pensez. Vous me direz qu’il pourrait aller chez Marcheraux à Blévans, mais Marcheraux y a pas à se fier à son taureau. Au lieu qu’à Sergenaux, à chaque fois vous êtes sûr du veau, monsieur le curé.
– Je comprends, dit le curé, je comprends. Mais tout le monde n’a pas une génisse à conduire chaque dimanche, à commencer par vous qui ne venez pas nous voir souvent.
– Ça c’est vrai, convint Capucet. On est pourtant catholique, vous savez, mais ce n’est guère à mon âge qu’on s’y remet. Comme dit le Noré, il faut laisser la place aux jeunes. »
Le curé sourit, puis soupira :
« Ah, ce n’est pas la place qui manque. Pour les jeunes, les marchands de bicyclettes me font bien du tort. Mais ça ne fait rien, je les ramènerai, je les ramènerai et vous aussi.
– Oh, moi, si c’est que de vous faire plaisir, je ne demande pas mieux. Nous voilà qu’on va sur
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la Pentecôte, j’irai à la messe de la Pentecôte.
– Allons, j’ai trouvé un homme de bonne volonté. Au moins, n’oubliez pas de venir. »
Capucet quitta le curé pour joindre la rivière. Au creux Romain, il tomba sur Corne qui surveillait ses lignes à brochets.
« T’as le beau temps, dit Capucet.
– Le beau temps, répondit Corne. Seulement ça dure un peu trop. Quand il fait chaud trop longtemps, le poisson a soif, il est paresseux. Il lui faut de l’eau fraîche. Y a à se méfier d’un avril comme voilà. »
Capucet, après s’être informé de la pêche, s’avisa que Corne était le mari de la Cornette.
« Ce matin, dit-il, j’ai pas pu aller faire ton jardin comme j’avais promis à ta femme. Au dernier moment, on a toujours affaire. J’irai demain.
– Ya rien qui presse, dit Corne sans lever les yeux de ses bouchons. Rien qui presse, seulement, les femmes, tu sais bien ce que c’est. On dirait toujours que la foire est sur le pont. La
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mienne est comme ça. Tu viendras quand tu voudras. D’abord le marin lui a promis un coup de main pour son jardin. Nous, on ne demande pas mieux qu’il vienne travailler. Quand on est en permission, on est toujours content de gagner une pièce par-ci par-là. »
Corne leva le nez et ajouta en regardant Capucet :
« Ce Félicien, c’est un gentil gamin et qui a bien de la conversation.
– Ma foi oui, approuva Capucet sans arrière-pensée. Ta femme l’aime bien.
– Forcément. Tout à l’heure, j’ai vu un brochet qui faisait bien ses trois livres, il était là sous le buisson. Il a pas voulu me toucher, mais ça fait rien, il a beau être malin... Où c’est que tu vas ?
– Je monte jusqu’au Champ Debout. J’ai envie d’aller à Cessigney par l’Étang. Je vas profiter de marcher pendant qu’il fait pas trop chaud. À revoir. Ne dis pas à ta femme que tu m’as vu.
– Va donc, va donc. »
Au Champ Debout, Coindet labourait en bras
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de chemise. On l’entendait de loin jurer après sa jument. Arrivé au bout du champ, du côté de la rivière, il s’arrêta un moment pour donner le bonjour à Capucet.
« T’as le beau temps, dit Capucet.
– Du trop beau temps que c’est. La terre est dure. Labourer là-dedans avec un cheval, c’est des maux pour arriver à tirer un sillon droit.
– C’est pourtant une belle bête, mais c’est sûr que ça ne vaut pas un couple de bœufs pour l’ouvrage que tu mènes ici.
– Je le disais hier au Victor. Alors t’es venu me voir ?
– Non, je vas à Cessigney.
– Tu vas à Cessigney... »
Coindet baissa la tête et écrasa une motte de terre sèche sous sa semelle ferrée.
« Alors, comme ça, tu vas à Cessigney. Moi aussi, faudra ben que j’aille à Cessigney.
– C’est pas loin de chez toi, si tu veux y aller.
– Comme tu dis, c’est pas loin de chez moi,
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Capucet...
– Y a Corne qu’a vu un beau brochet au creux Romain.
– Écoute-moi donc, grande girafe. J’irai à Cessigney quand je voudrai. Dis-le à la Jeanne Brégard, si tu la vois toute seule. Mais tâche de la voir toute seule. Répète-lui ce que je te dis, que ça : Je viens de voir Coindet, il m’a dit de te dire qu’il attendait le moment. Et si des fois elle avait du pressant à te dire, passe chez moi à midi. T’as compris.
– Oui.
– Alors va-t’en vite. C’est pas de causer que l’ouvrage se fait. Je voudrais finir cette pièce-là avant les midi. »
De la futaie sombre où il marchait depuis dix minutes, Capucet déboucha sur le nu de l’étang. Le soleil était à la noce et l’étang poli éclatant dans le bois comme une ampoule de six cent mille bougies. Capucet s’en frottait les yeux. Il n’entendait pas d’autre bruit que le coulis d’eau
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tombant dans le ruisseau en contrebas par une fissure de la vanne. En passant sur la poutre du déversoir, il aperçut, à l’autre bout de l’étang, et grand comme un porte-plume, le Carabinier qui pêchait aux grenouilles, simple prétexte à tendre des lignes de fond aux anguilles et aux tanches de Moïse Pottier, le grand fabricant de porcelaine hygiénique, conseiller général, maire du chef-lieu de canton, propriétaire foncier et officier d’académie. Capucet, pour ne pas contrarier certaines présences de l’étang qu’on révérait à Cessigney, n’essaya pas de se faire entendre du Carabinier et, avec son bras, fit un signe d’amitié. Le Carabinier l’avait vu. Il agita sa gaule et fit glisser sur l’étang :
« T’as le beau temps ! »
Alors Capucet fit signe qu’en effet il avait le beau temps et reprit le sous-bois. Aux carrefours de sentiers, il n’avait pas besoin de chercher le bon chemin dans sa mémoire. Pourtant, au dernier carrefour, il hésita entre le sentier qui tombait au milieu de Cessigney et celui qui touchait le hameau par la Corne Sèche, du côté de
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chez Brégard. Songeant au message secret qu’on venait de lui confier, il se décida pour le côté de chez Brégard. Il aimait mieux être libéré tout de suite de son fardeau. Comme il s’engageait dans le sentier de la Corne Sèche, un lièvre lui fila presque dans les jambes et se perdit dans le bois. Capucet courut derrière lui sans réfléchir, non par instinct de chasseur, il n’avait jamais tenu un fusil, mais parce qu’un lièvre, c’est une drôle de bête. Il n’était plus jeune et l’épaisseur des taillis l’eut vite empêché. Il s’arrêta, essoufflé, et vit qu’il était dans le muguet. Il y en avait sous ses souliers ferrés et tout autour de lui, un muguet aux fleurs encore vertes, quelques-unes fleuries. Capucet cueillit des brins à belles cloches qu’il serra dans la poche de son paletot.
« Je les donnerai à la Jeanne. C’est la plus belle fille. »
Devant la maison, Frédéric Brégard finissait d’affûter un fer de hache sur une meule tendre. En face de lui, la Jeanne tournait la manivelle et chaque tour de meule tendait l’étoffe mince du caraco sur sa poitrine d’été, Capucet arriva au
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coin de la maison et dit :
« Bonjour les enfants. »
Les Brégard n’entendaient pas, à cause du miaulement de la meule sous l’acier. Alors Capucet s’avança tout près d’eux et dit : « C’est moi. » Le Frédéric lui fit un clin d’œil amical sans lever la tête et cria à sa sœur :
« Tourne régulièrement, Bon Dieu. Comment veux-tu que je fasse de l’ouvrage propre. »
Il pencha sur la meule son visage irrité.
« Là, doucement. Là, c’est bon, arrête. »
Il fit jouer l’acier dans le soleil, en tâta le fil avec son pouce.
« Ce coup-là, ça peut aller. Eh ben, mon vieux Capucet, ça faisait du temps que t’étais pas venu. Je disais encore ce matin : on ne voit plus Capucet.
– C’est vrai, ça fait une semaine que je suis pas venu. On est occupé aussi, qu’est-ce que tu veux. C’est pas près non plus, pour dire.
– Entrez donc, dit la Jeanne. Que vous êtes
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fatigué d’avoir marché.
– Allez, entre, appuya son frère. La Jeanne va nous verser la goutte. »
Capucet répondit que ce n’était pas de refus et entra dans la cuisine, une grande pièce passée à la chaux, sans plancher, propre. Au fond, les deux lits de Frédéric et du père Brégard se faisaient vis-à-vis de part et d’autre de la porte donnant accès à la chambre de la Jeanne.
Assis en face de Frédéric, Capucet l’écoutait d’un air préoccupé.
« Figure-toi, disait le Frédéric, que j’étais pour m’en aller du côté de Roye-les-Bois dans une coupe de la commune et voilà qu’avant-hier j’apprends que Pottier allait faire éclaircir le coin qu’il a acheté l’année dernière sur la lisière en remontant vers Sergenaux. Ça va me faire au moins trois mois à travailler là, à deux kilomètres de chez nous. Une chance. Pense voir, c’est juste à côté de la Réserve de Sergenaux.
– C’est de la chance, approuva Capucet que sa mission préoccupait gravement.
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– Si c’est de la chance ! regarde donc, à Roye-les-Bois, c’était quinze kilomètres rien que pour aller. Il aurait fallu que je me fasse une cabane là-bas. »
Capucet tortillait le bouton de son paletot de demi-saison. Il dit d’une voix anxieuse :
« Ça fait bien quinze kilomètres, oui. Je viens de rencontrer Coindet. »
Le Frédéric avait froncé les sourcils. Capucet voulut rattraper sa maladresse, dire qu’il n’avait pas vu Coindet depuis trois jours. Il fit un grand effort et entendit qu’il articulait :
« Je viens de rencontrer Coindet au Champ Debout. »
La Jeanne s’était approchée de la table. Les yeux brillants, elle interrogea :
« Qu’est-ce qu’il vous a dit, Capucet ? »
Heureusement, le Frédéric ne laissa pas à Capucet le temps de répondre. Furieux, il jeta à sa sœur :
« Est-ce que ça te regarde, ce qu’il a dit ? Je t’ai dit et je te répète pour la dernière fois de ne
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plus t’occuper de ce sujet-là. Tu crois peut-être que je suis un homme pour oublier une saloperie comme celle qu’il m’a faite. Alors qu’est-ce que t’espères ? Si jamais je vous prends à fricoter tous les deux, je te lui règle son compte recta.
– Il en faudrait des malins comme toi pour lui faire peur. En tout cas, ce que je t’ai dit, moi je te le répète aussi. Je suis fiancée à Coindet. T’as rien à y voir et d’abord, il ne te l’a pas envoyé dire, hein qu’il ne te l’a pas envoyé dire ? »
Le menton haut, poings aux hanches, et cambrée de partout, elle le défiait. Il tapa du poing sur la table et jura plein la chambre. Capucet baissait la tête sur son verre et craignait pour la Jeanne. Voyant le Frédéric s’agiter sur sa chaise, il dit timidement :
« C’est pas la peine de te mettre en colère. Coindet, c’est un bon garçon.
– Un bon garçon ? Voilà que c’est un bon garçon ! Tiens, ne te mêle pas de ça, tu sais pas ce que tu dis.
– Si, je sais ce que je dis. Je suis pas bien
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malin, sûr de Dieu, et on ne fait guère attention à ce que je cause. Je suis Capucet et rien que. Mais écoute-moi, Frédéric, je te veux dire une bonne chose. Coindet, y a pas le meilleur homme. Je me rappelle de Coindet quand il était petit et qu’il venait de Blévans à la fête de Cantagrel avec le père Coindet. Haut comme la table, il était ; mais non, qu’est-ce que je dis, haut comme la chaise. Eh ben, il avait une tête toute ronde comme tu dirais une pomme de reinette. Et il me disait à moi : ‶Bonjour Capucet, comment que tu vas ?″ Voilà ce qu’il me disait, haut comme la chaise. Je te mens pas. »
La Jeanne était presque amoureuse de Capucet et le Frédéric n’avait plus de colère. Posant son bras sur les épaules de Capucet, il lui dit doucement :
« Le bon garçon, c’est toi, Capucet. Seulement, voilà, t’es rusé comme un veau de trois jours, à peu près. Y a des choses que tu peux pas te douter qu’elles sont. Mais tout de même, si je te dis que je suis resté six mois en prison parce que Coindet m’a dénoncé aux gendarmes, qu’est-
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ce que tu penseras de lui ?
– L’autre soir, chez la Cornette, il t’a dit que c’était pas lui.
– Mais puisque je suis sûr, enfin. Je suis sûr qu’il m’a dénoncé. »
Capucet était bien obligé d’accepter la vérité. On la lui donnait. Il était si triste qu’il ne voyait pas l’eau-de-vie dans son verre. La Jeanne se pencha sur la table, lui prit la main.
« Capucet, n’écoutez pas ce que dit le Frédéric. C’est des bêtises. Coindet n’a rien à se reprocher. »
Elle se redressa et ajouta en regardant son frère :
« Je le sais mieux que personne, je suis sa fiancée.
– C’est vrai », dit Capucet, frappé par l’évidence.
Il se tourna vers le Frédéric pour triompher un peu. Mais le Frédéric avait oublié Capucet. Ramassé sur sa chaise, le visage empourpré, il regardait sa sœur avec des yeux féroces. Elle le
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fixait tranquillement. Brégard poussa d’une voix rauque :
« Saleté ! Ah la saleté ! Je te défends de répéter ça, je te défends...
– Tu me défends. Qu’est-ce que ça me fait que tu me défendes. J’ai point de comptes à te rendre. Ça me plairait de me marier avec un gendarme, je me marierais avec un gendarme. Je suis mineure, mais c’est pas toi que ça regarde. D’abord, j’ai encore six mois à être mineure. Tu vois bien qu’y a point de Frédéric Brégard qui tienne. »
Le Frédéric rit tout doucement.
« Ah, j’ai rien à y voir. Fais donc ce que tu voudras, après tout. Mais dis-toi bien une chose : Coindet, il n’est pas pour toi. Coindet, sa place est vers l’Aurélie, vers sa femme... À te revoir, Capucet, j’aime autant m’en aller. Je vas retrouver Rambarde, tiens. »
Comme il passait le seuil de la porte, sa sœur lui cria :
« C’est ça, va retrouver Rambarde, va t’entendre avec lui pour l’assassiner, mais
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Coindet il vous en... tous les deux. »
Le Frédéric ne se retourna pas, ne répondit pas. Alors la Jeanne tomba sur une chaise et se prit à pleurer, la tête sur la table. Capucet lui toucha le bras.
« Pleure pas, ma Jeanne. J’ai vu Coindet. Il m’a dit : ‶Tiens, voilà du muguet, c’est pour la Jeanne.″ Seulement, dans ma poche, il s’est tout abîmé. Dans la poche, c’est forcé... »
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