La Table-aux-Crevés

Marcel Aymé · Chapitre 14 sur 15

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La Table-aux-Crevés

Chapitre XIV

 

En cachette de son homme, la Louise Truchot venait de consulter la Bossue de la Maison Neuve qui lui avait promis, l’avant-veille, d’interroger ses voix sur le meilleur traitement d’un rhumatisme à l’épaule. Les voix disaient que les infusions de menthe sauvage n’étaient pas mauvaises, pourvu qu’on les fît suivre une friction sur l’omoplate avec une peau de chat bien sèche. Sur le chemin du retour, la Louise méditait de couper la tête au matou noir de l’Hortense Aubinel, lorsqu’elle aperçut, en face de chez Corne, un attroupement modeste de cinq personnes autour de deux gamins qui se battaient. Tout de suite elle reconnut son propre fils Hilaire qui roulait dans la poussière du chemin avec Tonton Joubert, un garçon de six ans. La Mathilde Joubert, sœur de Rambarde et mère de Tonton, tenait les deux cartables sous son bras, d’une voix passionnée excitant son fils au

 

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combat. Les autres spectateurs étaient les deux Corne, Francis Boquillot et Cherquenois. Ils riaient. La Louise n’était pas femme à tolérer que son fils unique usât ses culottes aux pierres de la route pour la joie d’une mère dénaturée. Elle eut tôt fait de séparer les écoliers, en donnant à chacun une paire de gifles. Puis elle reprit le cartable de son fils à la Mathilde en lui signifiant qu’une mère capable de faire battre deux enfants de six ans était bien plus bête qu’une bourrique puisqu’on n’avait jamais vu une bourrique en faire autant. La Mathilde savait les usages. Elle retourna l’injure à la Louise et lui proposa son cul à baiser, disant que c’était bien la seule relique qui convînt à une denrée de son espèce. La Louise n’était pas enrouée, elle répondit que la plus denrée des deux, on savait qui c’était : il ne fallait que consulter les registres de l’état civil. Ainsi dénonçait-elle le péché de Mathilde Rambarde coupable d’avoir enfanté quelques mois avant d’épouser Joubert. Mais, à Cessigney, ce péché-là n’était pas très capital. Pourvu qu’une fille eût de la religion, c’était assez de vertu. Le reproche ne blessa point Mathilde Joubert, elle en

 

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rit sans arrière-pensée. Ce n’était pas cela, dit-elle, qui avait empêché son Tonton de bien pousser, à preuve qu’il venait d’administrer une belle raclée au fruit légitime. Elle en prit à témoin les spectateurs qui n’osèrent pas se compromettre. Sur une dernière injure, la Louise s’éloigna avec son garçon. À la croisée des chemins, elle le gifla pour se donner une contenance, peut-être aussi parce qu’il n’avait pas été le plus fort tout à l’heure.

Le lendemain dimanche, au coin de la maison de Corne, une dizaine de républicains jouaient aux quilles en attendant midi. Il y avait Victor Truchot. Le Carabinier, qui n’avait personne à enterrer, requillait au fond de l’allée, c’est-à-dire qu’il renvoyait les boules après avoir replacé les quilles. Sans prendre part au jeu, Capucet jugeait des coups avec équité en pariant secrètement pour ses préférés. Une demi-heure après, les joueurs aperçurent, dans le raccourci du clos à Noré Toubin, les premiers fidèles qui sortaient de la messe. La Louise Truchot arrivait la première, tirant par la main son galapiat d’Hilaire. Comme elle passait à côté de son homme, elle vint lui dire

 

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de ne pas rentrer trop tard. Il devait comprendre que le pot-au-feu n’est pas bon s’il attend trop. Le bouillon se réduit, les légumes se mettent en purée. Le Victor avait beaucoup de sagesse, il promit. Cugne, le beau-frère de la Louise, insista pour qu’elle prît un apéritif et Francis Boquillot se joignit à Cugne, car il était presque certain, avec ses quatre quilles d’avance, de ne pas payer la tournée. Sur une table pliante de jardin, la Cornette servit un pernod que la Louise but aux trois quarts, abandonnant le dernier quart à son Hilaire. Ces choses-là, au contraire de faire mal aux enfants, leur donnaient plutôt des forces.

Cependant, la Mathilde Joubert venait d’arriver avec son garçon et son frère Louis Rambarde. La Louise, séparée de Mathilde Joubert par la largeur du jeu de quilles, ravalait ses injures à cause du Victor qui aimait la bonne tenue. Mais l’autre, et chacun pouvait l’entendre n’arrêtait pas de déblatérer, si bien que Rambarde en fut gêné et, à plusieurs reprises, la poussa du coude. Il perdait son temps. Maintenant, la Mathilde déplorait l’éducation du pauvre Hilaire, rudoyé en semaine, interdit de jeux, et saoulé tous

 

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les dimanches au pernod par une mère inconsciente. La Louise se mordait les lèvres pour ne pas éclater. Le groupe de Cessigney, grossissant à chaque minute, appréciait avec une ironie non dissimulée la patience de Truchot qui semblait ne pas entendre. Comme il venait de lancer une boule de travers, la Mathilde éclata de rire et tous ceux de Cessigney après elle. Le Victor devint blême et apostropha Rambarde :

« Puisque Joubert n’est pas là pour museler son roquet, occupe-toi de faire taire ta garce de sœur ou bien je te vas moucher. »

Un murmure de tous les joueurs approuva Truchot ; un autre murmure y répondit ; ceux de Cessigney montraient les dents à Cantagrel. Pourtant, Rambarde répondit d’abord avec plus de modération qu’on n’en attendait :

« Ma sœur a eu tort, dit-il, pour ça je ne dis pas le contraire, quoiqu’elle ait peut-être ses raisons. »

Il marqua un temps d’arrêt, pour mieux séparer deux ordres d’idées, et reprit :

 

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« Seulement, y a une chose, c’est que je n’ai guère l’habitude de me laisser traiter comme tu me traites, rappelle-toi de ça. »

À trois pas, ils se regardaient fixement, avec une férocité étonnante. Cette haine qui les dressait l’un en face de l’autre, c’était la haine qui jetait Brégard contre Coindet. Ils en avaient la révélation soudaine et, dans l’instant, chacun d’eux éprouva un même sentiment de solidarité tendre pour l’ami menacé.

« Ils se sont mis à deux pour prendre la Jeanne.

– Ils sont deux à viser Coindet. »

Les spectateurs observaient dans un silence profond et amassaient de la haine, rangés derrière leur champion respectif. Plusieurs hommes de Cantagrel se souvenaient d’une vache abattue ; Guste Aubinel, qui était venu se placer derrière Truchot, pensait à son plus jeune frère, mort trente ans auparavant d’un coup de fusil. Un garçon qui rentrait du service. Ceux de Cessigney avaient moins de haine que de mépris, un mépris de Turc à Arménien. Rambarde parla selon leurs

 

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vœux lorsqu’en haussant les épaules il fit une allusion dédaigneuse à la petite taille du Victor :

« C’est juste gros comme un morpion et ça veut en remontrer à des personnes. Tu ferais mieux d’aller jouer au quinet avec ton gamin. »

Ayant dit, Rambarde saigna du nez. Truchot avait frappé entre les deux yeux. Tout Cessigney fit deux pas en avant, tandis que Cantagrel faisait front, sans esprit offensif, mais décidé à ne pas rompre. Aveuglé par les larmes, le visage dégouttant de sang, Rambarde se ruait sur le Victor. Un coup de pied au ventre le fit hésiter. Maintenant, tout le monde braillait, la fièvre brûlait aux yeux ; déjà deux gars de Cessigney soufflaient dans le nez des garçons à Aubinel et personne ne prenait garde à Capucet qui s’agitait dans le tumulte en répétant d’une voix plaintive :

« Finissez, allons, c’est pas gentil, finissez... »

Rambarde avait réussi à ceinturer son adversaire et, quoique le Victor lui serrât la gorge des deux mains, l’issue du combat n’était guère douteuse.

 

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Alors parut Frédéric Brégard. Le matin, il avait communié avec une ferveur dont le curé s’était effrayé. Après la sortie de la messe, il était resté seul dans l’église pour y prier à haute voix. Agenouillé devant une statue en plâtre de Jeanne d’Arc qu’il prenait pour la Sainte Vierge, le Frédéric s’excusait de l’offense qu’il lui allait faire en tuant un homme et plaidait sa cause entre deux ave.

« Marie, il faut comprendre. Voilà un homme qui m’a dénoncé. Je lui aurais pardonné. Il a emmené ma sœur. Je lui aurais encore pardonné dans la chose d’avant. Mais vous voyez, c’est ça, ma sœur qui s’est mise ensemble avec un vendu. J’ai dit que je le tuerais. Je ne suis pas l’homme qui aurait mauvais cœur, mais je fais les choses qu’il faut qu’elles se fassent. Marie je ne vous demande pas de me pardonner, mais je voudrais que vous me restiez gracieuse. »

Frédéric Brégard creva les rangs de Cessigney à grands coups d’épaule. Il saisit Rambarde aux poignets, rompit l’étreinte et se plaça entre les deux combattants. De nouveau les spectateurs se

 

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figèrent. Brégard jeta son chapeau au milieu du jeu de quilles, on vit mieux son beau visage triste.

« Qu’est-ce que vous faites ? dit-il. Ça n’est pas assez qu’il y ait un homme de promis. Apportez-moi un pernod. Quand la culture gagnait guère, ceux de la plaine venaient travailler l’hiver au bois. J’ai travaillé avec eux, on était payé pareil. Vous vous regardez comme des chiens, pour quel os, Bon Dieu. Souvent je me suis trouvé d’aller à la chasse avec un de Cantagrel : un homme du bois et un homme du plat. Quand on tuait deux lièvres, est-ce que ça ne faisait pas un lièvre pour chacun. Toi, Louis, t’as empoigné le Victor parce qu’il est le copain de Coindet, mais qu’est-ce que ça te fait et à vous autres. La chose de régler me regarde, rien que moi. »

Il vida son verre et dit encore :

« Rien que moi et plus haut. Nous deux Coindet, on est tout seuls, moi j’en ai froid. Donne encore un pernod, petite, et puis un autre pour Capucet. Toi, Capucet, t’as point de méchanceté, c’est vrai que t’es pas gras non

 

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plus... »

Capucet sourit à l’univers apaisé ; en s’asseyant, il dit au Frédéric :

« Je me suis pas pesé depuis l’année que la maison à Tiercelin a brûlé. Je te cause d’avant la guerre. Dans ce temps-là, y avait des feux. Tu te rappelles le Grangeage à Forgeral ? Il vient d’acheter une bécane avec des boyaux, Forgeral. On dit que ça s’use plus vite que les pneus... »

La partie de quilles était presque terminée, Truchot avait encore une boule à jouer. Il prit son élan sur la planche d’appel et regarda courir sa boule, figé dans l’attitude du « Discobole ». La boule était bien partie et tenait le milieu de l’allée ; presque au bout de sa course, elle dévia, fit le tour du jeu sans toucher une quille. Et tout Cessigney qui regardait.

Sans un mot, le Victor enfila son veston, posa de la monnaie sur une table et partit en jetant à Rambarde un regard de haine résolue. La Louise et son Hilaire, qu’il avait oubliés, avaient peine à le suivre.

 

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Coindet profitait de son dimanche après-midi pour aimer la Jeanne. Du vivant de l’Aurélie, ses passe-temps du dimanche étaient, sauf une manille ou une partie de quilles, de jardiner, d’améliorer l’écoulement du purin ou de faire quelque réparation. Depuis le retour de Dôle, ces choses-là ne l’intéressaient plus. Il était mou à la besogne. Pourtant, le premier matin qu’il était parti avec le Victor pour le Champ Debout, il avait cru n’avoir jamais assez de bras pour accomplir l’effort qu’il se proposait. Une frénésie de labeur sans répit avait secoué Urbain Coindet rêvant à des moissons engrangées et des livrets de caisse d’épargne. Son énergie s’était affaissée au milieu de la plaine, tandis qu’il regardait la lisière des bois de l’Étang. L’après-midi, il avait regagné avec effort le Champ Debout et travaillé sans ardeur. Et les jours suivants, il avait travaillé sans ardeur.

Leur chambre, persiennes fermées, était fraîche, silencieuse. Au dehors, dimanche gardait la campagne immobile. Coindet somnolait, la tête

 

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sur l’épaule de la Jeanne qui le serrait contre sa chair. Il éprouvait une quiétude heureuse auprès de cette fille des bûcherons qui avait les clés de la forêt. Il aurait voulu rester là, des jours et des jours, jusqu’à mort d’ennui. La Jeanne était au plaisir de le sentir diminué, avide de sollicitude. Bien qu’elle goûtât cet abandon, elle s’inquiétait pourtant de la veulerie où elle voyait Coindet. Au hameau, les hommes étaient d’une autre trempe. Elle ne reconnaissait plus le Coindet d’avant, celui qui l’avait choisie chez la Cornette, devant les deux Brégard. Son cœur se serrait d’un peu de mépris lorsqu’il demandait avec une anxiété qu’il ne cherchait plus à dissimuler :

« Tu crois qu’il croira Jeantet, dis. Jeantet, c’est tout de même un brigadier de gendarmerie. Tu crois qu’il le croira ? »

La Jeanne haussait les épaules :

« Peut-être bien, mais je connais sa réponse : ‶Qu’il me renvoie d’abord ma sœur, on verra après.″

– Ah, quoi faire, geignait Coindet. C’t’histoire, Bon Dieu... »

 

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Elle le consolait en méditant ses plaintes avec amertume. C’t’histoire, c’était leur amour... et puis, envoyer un gendarme pour négocier le pardon ! elle n’oserait plus jamais rentrer à Cessigney. Parfois elle s’accusait de dureté, voyait Coindet étendu bras en croix au milieu de la Table-aux-Crevés, mort d’avoir accueilli une fille du hameau...

Dans la pénombre, elle se pencha sur le visage soucieux, baisa les paupières fermées en murmurant :

« Mon petit, je veux pas que tu aies peur. »

Il entendit et répondit en ouvrant les yeux :

« Jeanne, j’ai pas peur. C’est vrai que je n’ai pas le cœur à rien, mais j’ai pas peur. Le coup de Jeantet, j’y crois guère, mais je veux l’essayer parce que c’est faire quelque chose. Autrement, je fais rien que d’attendre, tu comprends. Ah ! attendre, c’est ça... »

Coindet entendit frapper à la porte de la cuisine, et eut un tressaillement de tout le corps. Il sauta du lit avec précipitation, s’arrêta au

 

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milieu de la chambre, l’oreille aux aguets, hésitant. Agacée, la Jeanne lui dit en se levant :

« Mais n’aie pas peur. On ne tue pas le dimanche, chez nous. »

En jupon, elle passa devant lui, prit au passage un fichu dont elle couvrit ses épaules nues et traversa la cuisine.

« Je profite de ce qu’on est dimanche, dit Truchot en entrant. Ma femme a été chez Cugne, moi je suis venu vous dire le bonjour. »

Il vit le jupon de la Jeanne, ses mollets nus, ses bras nus, et fit mine de se retirer.

« Je vous dérange...

– Mais non, reste donc, il sera content de te voir. Le voilà. »

Coindet l’accueillit avec soulagement. Le Victor, lui, savait ce qu’il fallait faire. Il allait conseiller l’intervention du brigadier et Coindet n’aurait qu’à se laisser aller. Il céderait, cette fois, c’était bien décidé. Mais le Victor avait un drôle d’air, des yeux brillants, une voix saccadée qui ne lui étaient guère habituels. Coindet craignit une

 

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mauvaise nouvelle, d’un péril imminent peut-être et interrogea :

« Y a rien de nouveau ?

– Pas grand-chose. On t’a peut-être dit que j’avais eu des raisons avec Rambarde, ce matin. À cause de c’te mauvaise teigne de Mathilde Joubert. »

La Jeanne sourit et eut un reproche affectueux.

« Ne dis pas ça, elle est bonne personne la Mathilde, je la connais bien. »

Coindet eut un mouvement d’humeur.

« Bonne personne, grogna-t-il, on sait ce que c’est que les bonnes personnes de Cessigney. »

Le Victor approuva avec tant d’énergie que la Jeanne et Coindet en furent surpris. D’habitude, il était plus conciliant. Coindet en fit l’observation au Victor qui répliqua :

« On est bien obligé de dire les choses comme elles sont. Ces gens de Cessigney, c’est de la graine difficile ; je cause des hommes, bien entendu.

 

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– C’est un air qu’ils ont comme ça, dit Coindet timidement. Dans le fond, ils sont ni meilleurs ni pires qu’ailleurs. Jeanne, va donc chercher deux bouteilles d’arbois où je t’ai dit. C’est un fût que mon frère m’a fait envoyer de là-bas par sa belle-mère. Je l’ai mis en bouteilles au commencement d’avril. L’Aurélie était encore. »

Truchot regarda sortir la Jeanne. Lorsqu’elle eut passé la porte, il dit à voix basse et précipitée :

« Qu’est-ce que tu fais pour le Frédéric ? »

Coindet fit un geste de la main, comme s’il eût jeté les dés à la volée :

« Ce coup-là, c’est décidé, je lui envoie Jeantet, je verrai toujours ce que ça donnera. »

Truchot fourra sa main dans la chemise de Coindet, prit la viande à pleines griffes et parla tout bas, avec une exaltation étrange :

« Tu ne peux pas, si tu réfléchis comme j’ai réfléchi. Tout à l’heure, j’ai vu ceux de Cessigney, ils m’auraient dévoré, n’importe lequel, ils m’auraient dévoré parce que je suis ton

 

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copain et si t’avais vu Rambarde. Le Frédéric peut te manquer. Rambarde ne te manquera pas. T’aurais dit un loup. Mais c’est Brégard qui m’a le plus fait peur. Il est décidé, lui, et on voit que rien ne le fera revenir sur ce qu’il a dit. Faut l’avoir vu, je te dis. Qu’est-ce qu’il compte faire, ton Jeantet. Je te vois foutu... »

Coindet regardait le Victor, les yeux dans les yeux. Il eut un rire muet, puis murmura :

« J’aime autant ça, vois-tu... »

La Jeanne apportait les deux bouteilles. Coindet prit son couteau de poche qui était à tire-bouchon et versa trois pleins bords. D’un trait, il vida son verre d’arbois comme il eût fait d’un algérien.

« Bois, Victor. Bois, Jeanne. »

Il trinqua, d’une haleine but un deuxième verre et déboucha l’autre bouteille. Truchot et la Jeanne le regardaient avec inquiétude. Il essuya sa moustache sur son bras nu et éclata de rire.

« Ah ! il veut. Bon, il veut. Jeanne, va chercher des bouteilles, apporte-nous des

 

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bouteilles. Je veux qu’il y en ait plein la table, des bouteilles. Quoi ? je vas y aller, si tu ne veux pas. Apporte des bouteilles, quatre cinq, t’iras en rechercher. Et puis mets la goutte sur la table et des verres qu’on puisse en casser. On boira la goutte sur l’arbois et on boira le blanc sur la goutte. Y aura plus rien pour Jeantet, quand il viendra. Apporte, j’ai soif, j’ai le feu partout... »

Une poussée de joie lui restituait tout son volume, il gesticulait, criait au Victor :

« Je suis content, vieux. Qu’est-ce que j’allais faire. Jeantet, non, Jeantet, je rigole. Demain, pas plus tard, je m’en vas à la Table-aux-Crevés.

– J’irai avec toi et on fera de l’ouvrage.

– Ah oui, de l’ouvrage pour Cherquenois, y en aura, y en aura... »

La Jeanne posait le vin d’Arbois sur la table. Coindet ne retrouva plus son couteau, saisit le tisonnier et décapita deux bouteilles. Les goulots roulaient sur le carrelage, éclataient, le vin giclait sur les chemises des hommes, sur le jupon de la Jeanne, éclaboussait les visages, coulait sur la

 

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table, dans les verres, dans les gosiers. Ils riaient tous les trois. Coindet n’arrêtait pas de verser, il buvait à la bouteille, rinçait ses bras de vin d’Arbois. Truchot criait qu’il voulait boire encore et chatouillait la Jeanne. Coindet, les deux coudes dans le vin, leur disait qu’il les tuerait tous les deux. Et, tandis que le Victor cassait le goulot d’une bouteille, il se mit à chanter une complainte en patois de Cantagrel :

 

Miette du Haut Vent 1

J’on nonante et deux ans

Si te vios qu’on s’mairi, y m’ferot moyou au lit

Y me ferot moyou au lit.

1 - Miette du Haut Vent, j'ai nonante et deux ans. Si tu voulais qu'on se marie, je m'en trouverais mieux au lit. – Tu aurais des robes à ras trois paniers. Je t'embrasserais sous l'oreille, cela ne fait pas mal au ventre. – Taisez-vous des enfants, de vos dentelles je ne veux point, depuis que dans leur clos, le Claude Pierre m'a mignotée. – M'a si bien étourdie, que je m'en suis endormie. M'a donné trois garçons. Si mon père le savait. – L'aîné s'est bien marié. Pour mon cadet d'autre part, trop de femmes veulent le gars. C'est bien le Claude Pierre tout craché. – Au dernier de mes garçons j'ai promis la Fanchon – s'il envoie le Claude Pierre en plein milieu de la rivière. – Miette, qu'est-ce donc qui sonne ? Est-il vrai qu'on emmène Entre deux voltigeurs couper le collet du vieux ?

 

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T’airos des coutillons

À ras trois cabuchons

J’te biquerot d’sos l’oureille, au ventre mau ne beille

Au ventre mau ne beille.

– Couisez vos dè babouins

D’vos dentelles in’ veut point

De peu’n que dans iot me, L’Glos d’Pierre m’a mignotée

L’Glos d’Pierre m’a mignotée.

Ma tant ben édernie

Qu’i m’en seut endremie.

M’a beilli trois vaulots ; si mon pé y savot

Si mon pé y savot.

L’aîné s’a ben mairi.

Pour mon cadet arie

Y a trop d’fanes que viant l’gars,

Y est ben L’Glos d’Pierre tout quia

Y est ben l’Glos d’Pierre tout quia.

Au daré d’mé gachons

J’on promis la Fanchon

Si é n’envie l’Glos d’Pierre en pien mitant d’ia rvére

En pien mitan d’ia rvére.

 

Coindet s’interrompit et dit au Victor :

« Je me rappelle plus bien des autres couplets.

 

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Est-ce qu’on ne va pas boire, dis. Je me rappelle seulement que le vieux a tué le Glos d’Pierre. C’était un bon vieux. Ces fumiers. Y a rien de plus beau que l’arbois.

Le Victor tendit deux verres à Coindet et dit qu’il se rappelait le dernier couplet. Il le chanta, d’une petite voix sèche :

 

Miette, quois’que soûne...

Y sero-t-i qu’on n’enmoune

Entre deux voltigeux,

couper l’collet du vieux

Couper l’collet du vieux...

 

La Jeanne buvait aussi bien qu’un homme et scandait à grands coups de poing sur la table la chanson de Coindet. Toutes les bouteilles d’arbois en grelottaient la folie du vieux qui allait se faire couper la tête pour les beaux yeux de la Miette. La Jeanne avait trop chaud, elle déchira sa chemise et fut nue jusqu’à la ceinture.

Truchot l’attira contre lui et baisa les seins qui étaient deux belles coupes d’arbois blanc.

 

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« Ils sont bien plus beaux que ceux de la Louise », dit-il.

Coindet lui vida un verre de vin sur la tête.

« Qu’est-ce que tu tètes, au lieu de boire. J’ai à causer. Jeanne, Jeanneton du Haut Vent, Jeanne du bois... écoute, toi Victor. Jeanne, ton frère, je le tuerai demain matin, demain à la Table-aux-Crevés. Merci Dieu, c’est ton frère, le Frédéric, je l’aime bien, je veux lui faire sauter les yeux, dis, Victor...

– On lui fera sauter les yeux, dit le Victor en pleurant, à Rambarde aussi.

– À Rambarde, oui. Hein, Jeanne, à Rambarde... »

La Jeanne trempa ses mains dans le rosé d’arbois, s’en barbouilla le torse et monta sur une chaise.

« Il faut les tuer, dit-elle tendrement. Laissez-moi chanter à la Mère... »

Elle entonna une longue litanie improvisée en patois de Cessigney.

 

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Vos m’bérin-t-i, boune Marie

Auquoi que fà ben meri

Céqui que viant toj’du mau

Es houmes qu’y ot le minel pu beau.

J’o ben gourre, ma boune Marie

D’vos prii mansqui pou nos fusils,

Atout vos sintes ben arie

Que je n’o enco point dit d’menterie.

Jo toj ben cru, boune Marie

Et peu aujd’hue j’vos y redis

Qu’entremis ceux du paradis

Mieux que nun vos sintes habillie,

Sainte Catherine ou ben Marguerite

Joséphine ou qui seye Brigitte

Marthe ou ben Jeanne en paradis

Y en a point cment vos que sint habillies.

Vos caracos, vos coutillons bieus

Dvant ben êt’piaisants pou l’Bon Dieu

Peu vos dzos de bras sentint j’seu ben sûre

Pareil cment les jasmins de la cure.

Boune Marie je vos y dis atout

Y ot ben vos qu’é le cœu le moyou

Et j’me rappallerai toj qu’y est vos

Qu’à pendu l’Aurêlie pas l’cô.

 

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Si ton boueb viot 1...

La Jeanne s’arrêta de chanter brusquement et murmura :

« Je suis ben saoule, ça me drinne dans les oreilles. »

Coindet la prit dans ses bras, l’assit sur le coin de la table au milieu d’une flaque de vin. Elle prit un verre des mains du Victor et se mit à divaguer :

« J’ai cassé mon couplet, mon couperet, sur le dos aux Brégard. Chantez je vous dis. La porte va

1 - Me donneriez-vous, Bonne Marie quelque chose qui fasse bien mourir ceux qui veulent toujours du mal aux hommes dont le mien est le plus beau – Je suis bien gênée, ma Bonne Marie, De prier comme cela pour nos fusils Mais vous savez bien aussi Que je ne vous ai encore pas dit de mensonges – J'ai toujours bien cru Marie Et aujourd'hui je vous le redis Qui entre ceux du Paradis Mieux que personne vous êtes habillée – Sainte Catherine ou bien Marguerite, Joséphine ou que ce soit Brigitte Marthe ou bien Jeanne en paradis Y en a point qui soient habillées comme vous – Vos corsages, vos robes bleues Doivent être plaisants pour le Bon Dieu Et vos dessous de bras sentent je suis bien sûre Pareil comme les jasmins de la cure – Bonne Marie je vous le dis aussi C'est bien vous qui avez le cœur le meilleur Et je me rappellerai toujours que c'est vous Qui avez pendu l'Aurélie par le cou – Si ton enfant voulait...

 

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s’ouvrir, elle s’ouvre à Capucet, au rond des Capucet... »

Capucet regardait la Jeanne en poitrine. Il s’écria, tremblant :

« Oh, elle est belle. »

 

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