La Table-aux-Crevés

Marcel Aymé · Chapitre 5 sur 15

Pages du PDF

La Table-aux-Crevés

Chapitre V

 

Il y avait les calotins et les républicains. La gamme des nuances politiques était à peu près inconnue à Cantagrel. Forgeral, affilié au parti radical-socialiste, était le seul qui pût répertorier précisément sa foi républicaine. Les personnalités des partis extrémistes, dont les journaux relataient parfois les manifestations, apparaissaient aux administrés de Forgeral comme des agités qui gâtaient le jeu de la politique par des accrocs aux règles couramment acceptées. La chute ou l’avènement d’un ministère ne troublait personne. C’était loin. Que celui-ci ou celui-là fût président du conseil, on n’en obtenait aucun avantage au comptant. Le député et le sénateur étaient les divinités plus immédiates.

À Cantagrel, les gens avancés étaient tout simplement républicains. Ils entendaient ne pas

 

84

revoir les seigneurs féodaux qui pendaient le monde pour le plaisir de lui voir tirer la langue et ils aimaient la République qui n’est pas fière, à preuve le député.

Les calotins avaient conservé le nom que les premiers républicains, sous l’Empire, donnaient à la grande majorité de Cantagrel attentive aux conseils du curé payé par l’empereur. Ils reprochaient à la République d’être anticléricale, mais sans véhémence. Ils lui en voulaient surtout d’être soutenue par le parti opposé. Les calotins étaient républicains sans l’avouer. Comme tout le monde, ils pensaient que deux hommes tout nus sont égaux.

Certains électeurs, dont les convictions avaient peu d’assiette, ou diversement sollicités par leurs intérêts, passaient et repassaient d’un parti à l’autre. C’était une faible minorité qu’on ne pouvait qualifier d’indépendante. Elle comptait une dizaine d’unités, entre autres Noré Toubin, un citoyen dévoré d’ambition qui ne savait jamais de quel côté brailler pour entrer au conseil municipal ; les autres votaient rouge ou blanc

 

85

parce que la vache d’un tel leur avait brouté un coin de pré, ou en jalousie du voisin qui venait d’acheter une bicyclette neuve avec double frein et changement de vitesse.

Le cas de Cherquenois et du Carabinier était particulier. Les jours d’élection, Cherquenois et le Carabinier étaient séquestrés depuis le grand matin chez un électeur aisé, saoulés et conduits sous escorte à la maison commune. Loyalement, ils votaient pour le vin qu’ils avaient bu.

Cette minorité mise à part, on pouvait à la veille d’une élection faire le pointage exact des consciences politiques. Il n’y avait pas de surprises. Les passions politiques, quoique très susceptibles, étaient stabilisées en leur somme, la ferveur n’ajoutait pas aux nombres. La guerre avait diminué le nombre des électeurs sans beaucoup modifier la proportion de calotins et de républicains. Politiquement, il n’y avait eu de changé que la signification du drapeau tricolore, autrefois plein de promesses révolutionnaires, depuis la guerre bien déprécié aux yeux des républicains. Maintenant, c’étaient les calotins

 

86

qui l’arboraient à tout bout de champ. Mais, comme disait Forgeral, ce n’était pas ça qui leur donnerait l’écharpe.

Les calotins craignaient Dieu, les républicains s’en méfiaient seulement, pour ne rien dire de deux ou trois exaltés, dans le genre du Julien Souvillon soucieux de la tradition révolutionnaire jusqu’à faire ses besoins en cachette dans le milieu de l’église.

Les républicains entendaient rarement la messe, jamais n’allaient à confesse. Ils prenaient un minimum de précautions en se faisant baptiser, marier et enterrer par le curé.

Le hameau de Cessigney, qui faisait partie de la même commune et de la même paroisse que Cantagrel était étranger aux conceptions de la politique pure. Il suffisait à ces bûcherons qu’il y eût un gouvernement. Ils croyaient qu’il y avait un gouvernement comme il y a des rivières, des montagnes. La moitié des hommes étaient interdits de leurs droits civils pour condamnations. L’autre moitié, par solidarité, s’abstenait de voter. Très dévots, les gens de

 

87

Cessigney n’étaient pas considérés comme des calotins. Pourtant, les républicains ne les réclamaient pas pour des soutiens de la démocratie.

Lorsque les libertés paroissiales leur paraissaient menacées, les hommes du hameau avaient une manière souvent décisive d’intervenir presque toujours brutale. On voyait bien, disait Forgeral avec un dédain rageur, qu’ils n’avaient pas l’habitude de la politique. Habituellement, dans le cas de conflit, chacun des conseillers municipaux faisait la rencontre d’un homme du hameau qui lui disait tranquillement :

« Je ne veux pas qu’on prenne sur le jardin de la cure pour agrandir le cimetière. »

Le conseil municipal semblait-il vouloir passer outre, il y avait, dans les quelques jours suivants, deux ou trois génisses républicaines abattues à coups de fusil.

Il était assez rare que les calotins eussent recours à ceux du hameau pour régler un différend de ce genre. Les paroissiens de Cessigney étaient malgré tout des étrangers et

 

88

puis, il ne fallait pas leur donner trop d’importance, ils auraient fini par réclamer le prix de la poudre. Sans compter qu’il était humiliant, vis-à-vis des républicains, d’être secourus par ces bûcherons hors la loi. Le curé réprouvait d’ailleurs les arguments de Cessigney ; les doléances des républicains étaient très écoutées à l’évêché et il en résultait presque toujours un blâme ou un déplacement pour lui. Aussi, jusqu’à l’arrivée de l’abbé Richard, tous les prêtres qui s’étaient succédé à Cantagrel avaient-ils redouté leurs ouailles de la forêt. Le dernier qui était parti, abandonnant un potager sur le fruit, devait son déplacement à l’initiative du hameau dans une affaire de croix communale à laquelle il était resté complètement étranger.

C’est alors que la paroisse avait reçu un prêtre de vingt-cinq ans, l’abbé Richard. Un drôle de curé, on n’en avait pas encore eu comme celui-là. En le voyant arriver, fluet dans sa soutane, un torse de fillette et un teint de betterave, les paroissiens avaient souri.

« Il n’a pas l’air fort, disait-on, c’est un

 

89

cureton. »

Et tout le monde se réjouissait de le martyriser. Un cureton comme celui-là, il en passerait par où on voudrait, on le ferait tourner en bourrique. Il avait eu bientôt fait de les remettre en place. Au premier sermon qu’il avait prononcé, les gens avaient presque eu peur, même les républicains venus à la messe par curiosité.

Il avait commencé en disant qu’il n’avait pas été appelé à la paroisse de Cantagrel pour y distribuer à l’aveuglette des tickets de rédemption ou présider à l’ordonnance d’un spectacle hebdomadaire suivi d’ouïe et d’yeux. Non, il était venu installer Jésus dans les cœurs, avec effraction s’il le fallait. Il voulait faire des catholiques. Car, dans cette église aux trois quarts pleine, combien y avait-il de vrais catholiques ? combien croyaient l’être pour quelques formules balbutiées des lèvres et qui sont de simples poteaux indicateurs sur le chemin de l’amour réservé. Savaient-ils que la religion catholique, celle qui consent à la sainteté, est autre chose que

 

90

ce laxatif périodique des cœurs charognards, ce bric-à-brac des rachats à bon compte, cette grammaire des impératifs catégoriques ou cette verroterie terne qui décompose la flamme ardente en bougies de quatre sous qu’on allume à la guérison d’un rhumatisme.

Désormais, les fidèles viendraient avec leur cœur sous le bras, et ils prendraient l’habitude de le garder sous le bras, même ailleurs qu’à l’église. Des cœurs, il ne voulait voir que des cœurs ; dans les cuisines, le fricot cuirait à la flamme des cœurs, et dans les champs et dans les bois rouleraient les cœurs tout sonnants de Jésus. Ceux qui venaient à l’église pour prêter à Dieu à la petite semaine, il saurait les montrer au doigt.

Sa voix fouillait dans le troupeau des fidèles, âpre comme une rage de Dieu. Son bras tendu semblait désigner des coupables au bûcher et, lorsqu’il parlait de charité, ses mains jetaient du lest. En l’écoutant, quelques hommes de Cantagrel étaient presque gênés de sentir une montre en or dans leur poche.

L’abbé Richard habitait seul à la cure, faisait

 

91

lui-même ses repas, balayait son logis, lavait son linge. Il abandonnait à Dieu le soin du potager bien ratissé par son prédécesseur et une herbe mauvaise envahissait le jardin. Rarement trouvait-on le curé à son logis. Tout le temps qu’il ne donnait pas aux offices, il était courant dans la paroisse, frappait aux portes, exhortait les hommes dans les champs.

Les républicains écoutaient leur curé avec politesse, mais n’étaient pas empressés à lui ouvrir leurs cœurs. Forgeral lui disait parfois avec une ironie affectueuse :

« Monsieur le curé, quand un fond de culotte est usé, y a plus qu’à y mettre une pièce d’une autre étoffe. Vot’ respect, faut un paradis avec une porte cochère pour ceux qu’ont du ventre.

– Taisez-vous donc, repartait le curé, je vous ramènerai tous, vous comme les autres.

– Oh, moi, vous savez, une fois qu’ils m’auront donné les palmes académiques... »

Les catholiques pratiquants de Cantagrel n’aimaient pas beaucoup leur curé, à leur gré trop

 

92

ardent. Ils ne se sentaient plus chez eux dans l’église de Cantagrel où chaque prêche déculottait quelques consciences avec une précision gênante. À Cessigney, on l’aimait.

Quoiqu’il n’eût pas fait progresser Dieu dans les cœurs, l’abbé Richard avait acquis dans toute la commune un prestige que ses prédécesseurs ne connaissaient plus depuis longtemps et il espérait des moissons.

Le curé n’avait appris la mort de l’Aurélie que le lendemain vers une heure après-midi, en rentrant de Blévans où il était parti de bonne heure. Avant de déjeuner, il s’était rendu en hâte chez Coindet. Coindet venait de sortir avec le Victor. Dans la cuisine, la Louise était occupée de laver la vaisselle, tandis que la grande Clotilde à Rivard, mandatée en secret par les Milouin pour épier les allées et dires chez Coindet, veillait la morte.

Le curé était à peine entré que la grande Clotilde le tirait dans la chambre pour lui raconter l’histoire telle que Milouin l’avait déjà répandue dans le pays. Mais le curé l’écarta avec fermeté et

 

93

vint s’agenouiller auprès du lit où il se mit en prières. Cela donnait le temps à la Louise de laver ses mains et de se mettre dans une tenue décente pour tenir tête à la grande Clotilde qui attendait, à genoux dans un coin de la chambre, de prendre possession du curé. La Louise entra sans bruit et s’agenouilla près de la porte. Plus souvent qu’elle laisserait l’autre entortiller le monde avec ses mensonges. Derrière la soutane fervente, elles se défiaient du regard. Lorsque le curé se leva, elles coururent l’encadrer.

« Monsieur le curé, chuchotèrent en même temps les deux femmes.

– On ne vous a pas raconté, dit la grande Clotilde.

– Faites attention à ce qu’on vous dit, monsieur le curé », articula la Louise.

Elle avait parlé presque à haute voix, pour couvrir le chuchotement de l’autre. Alors il n’y eut plus de curé. Il disparut derrière les deux femmes qui se chamaillaient, coude à coude.

« C’est bien toi, qui peux te mêler de faire

 

94

connaître la vérité, dit la grande Clotilde.

– Pourquoi que ça serait pas moi, le Victor était là quand Coindet a trouvé sa femme, ils l’ont décrochée ensemble.

– Ah oui, le Victor, tu peux peut-être en causer du Victor. Tout ce qu’il raconte, c’est pareil que d’écouter Coindet.

– Mon homme va pas à la messe, fit la Louise, mais il est pas comme y en a qui communient à chaque dimanche et que leur grand-père a fait de la prison pour avoir volé. Je sais ce que je veux dire, je me comprends. »

Le curé voulut se faire entendre, mais la grande Clotilde perdait la tête. Elle criait :

« Mon homme a peut-être eu un grand-père en prison, mais y a jamais eu de traînée dans sa famille. Au lieu que ta sœur, hein ? le garçon qu’elle a eu pendant la guerre, c’est toujours pas son homme qui y a fait depuis Salonique. Ce pauvre Cugne, s’il avait vu tous les Canadiens qu’ont passé chez lui... »

Le curé remontrait que ce n’était pas

 

95

convenable de s’invectiver devant l’Aurélie. Mais c’était le tour de la Louise, elle n’allait pas le laisser passer.

« Ne cause pas de traînées, dit-elle, n’en cause pas, ou alors dis voir ce que tu faisais l’autre jeudi avec Noré Toubin à l’entrée du bois de l’Étang, qu’on voyait tes cuisses depuis Sergenaux, oui, monsieur le curé, depuis Sergenaux !

– Elles sont toujours plus belles à regarder que les tiennes, salope... »

C’était bien possible, car la Louise était un peu osseuse. En tout cas, la dispute prenait un mauvais tournant, maintenant les femmes se soufflaient dans le nez et les gifles ne pouvaient plus tarder beaucoup. Suant d’indignation, le curé prit sa voix des dimanches et tonna comme il faisait parfois au sermon :

« Sacrilèges ! taisez-vous tout de suite ! Sacrilèges ! la morte s’est dressée sur sa couche pour maudire le scandale ! »

C’était une figure, l’Aurélie ne bougeait pas.

 

96

Mais les deux femmes, intimidées tout d’un coup, comprirent que la violence de leurs propos n’était pas opportune. La fureur mollit, les gifles se résorbèrent.

Alors il les prit par la main, les fit s’agenouiller au pied du lit et leur infligea un certain nombre de Pater et d’Ave. Il les laissa, presque réconciliées, pour rentrer à la cure. Quelques pas sur la route, il croisa Guste Aubinel conduisant un attelage de bœufs. Un homme sec, qui dépensait tout son argent à acheter de la rente sur l’État, assez semblable à Milouin dont il avait l’âge, mais avec une demi-tête de plus. Il salua l’abbé Richard et fit arrêter ses bœufs.

« Vous venez bien sûr de chez Coindet, monsieur le curé.

– Oui, justement.

– C’est bien triste, tout ça, monsieur le curé. »

L’abbé Richard soupira en haussant ses minces épaules.

« Bien triste, oui. Mais les vivants sont encore plus attristants que les morts, allez. »

 

97

Guste Aubinel déplaça un peu sa casquette qu’il portait sur l’oreille droite. Il ne parlait pas sans réfléchir.

« Comme vous dites, monsieur le curé, surtout des vivants comme y en a. Une femme qu’avait tant de mérite, une catholique entre les bonnes, on se demande pourquoi qu’ils ont ben pu la tuer.

« La tuer ? qu’est-ce que vous dites là.

– Oh, je dis ce que tout le monde sait, ce que tout le monde dit. Maintenant, n’est-ce pas...

– Voilà une chose qu’on ne m’a pas dite. Pourtant c’est M. Forgeral qui m’a annoncé la nouvelle. Il paraissait renseigné.

– Je ne dis pas, monsieur le curé, mais vous savez ce que c’est. Le maire, c’est le maire. Il ne voit qu’une chose, c’est que si c’est un suicide comme y en a qui voudraient le dire, ça fera un enterrement civil... À revoir, monsieur le curé. »

Guste Aubinel, de son aiguillon toucha le joug de ses bêtes, laissant le curé tout pensif avec une question sur la langue. Question qu’il eut tous loisirs de poser sur le chemin de la cure. Ce jour-

 

98

là, il semblait que les fidèles n’eussent rien à faire d’autre que regarder les passants depuis le pas de leur porte. Le curé fut arrêté par une dizaine de personnes, des hommes pour la plupart, qui lui tenaient à peu près les mêmes propos que Guste Aubinel. Mais lorsque l’abbé Richard interrogeait comment on avait été amené à flairer un meurtre, tous gardaient un silence prudent, changeaient de sujet ou éludaient la question en prenant congé. Il fallut que le curé rencontrât Milouin pour asseoir son opinion. Pendant toute la matinée, Milouin avait marché de succès en succès ; Cessigney acquis d’un seul coup, une douzaine de consciences gagnées à Cantagrel, à ne considérer naturellement que le masculin, et une dizaine d’hésitants qui finiraient par se rendre, car tout n’était pas dit.

C’était justement ces succès qui allaient perdre Milouin. Le vieux, à force de compter ses partisans, ne pensait plus qu’en chiffres, le curé lui parut une simple unité qu’il allait enlever comme un Aubinel. Il dit sans autre préambule :

« Monsieur le curé, il s’agit de s’entendre si

 

99

on ne veut pas laisser ceux à Forgeral prendre la direction. »

Le curé connaissait son Milouin, s’en méfiait. Il répondit, sec :

« Je n’ai pas à m’entendre contre M. Forgeral et ses amis. Je ne vous comprends pas.

– Mais vous ne savez pas, monsieur le curé, qu’ils veulent l’enterrer civilement !

– M. Coindet sera dans son droit. Je puis seulement décider si l’église accepte le service religieux. Encore faut-il que je comprenne quelque chose à cette histoire. »

Le curé écoutait ses propres paroles avec étonnement. Elles sonnaient faux, lui semblait-il. Juger à tête froide n’était pas bien son affaire, mais entraîner ; et, sans avoir démêlé de cette histoire, l’abbé sentait son cœur déjà passionné contre quelque chose. Milouin jugea qu’il était en bonne position : Coindet, Forgeral et les républicains n’oseraient pas décider un enterrement civil contre le vœu d’une partie de Cantagrel et, surtout, de Cessigney. Il ne fallait

 

100

que convaincre le curé. Milouin tira son mouchoir. Renifleux et sanglotant, il obligea le curé à reconnaître que sa fille avait été un modèle de piété et il en tira toutes les conclusions qu’il avait développées une vingtaine de fois dans la matinée. Le désespoir d’un père plaidant pour le paradis de sa fille ne pouvait manquer d’émouvoir le curé, d’autant que les larmes du vieux ne manquaient pas de sincérité. Il avait un chagrin réel de la mort de l’Aurélie, avivé par la déception d’avoir manqué le placement d’une de ses survivantes.

« Dire que mon Aurélie s’est suicidée, monsieur le curé, c’est comme si on me racontait que vous avez fait un mauvais coup. Et quand je pense que c’est pour des questions de politique qu’ils racontent une chose comme ça, la tête m’en va. »

L’abbé n’en était plus à tâter la vérité. De toute sa pitié surprise, il vouait l’Aurélie à la part de ciel qui devait récompenser son existence probe et pieuse. En vérité, il ne négligerait rien pour qu’elle fût en paradis, le père pouvait être

 

101

tranquille, il lui en donnait l’assurance. Le visage enfoui dans son mouchoir, Milouin suffoqua de reconnaissance et étreignit la main du curé.

« Ah, vous me consolez, monsieur le curé, j’en aurais perdu la raison. »

Le vieux fit encore quelques pas avec le curé et se disposait à le quitter lorsqu’ils furent rejoints par un homme à grandes enjambées. C’était Capucet. Sans savoir où il allait, Capucet était très pressé. Pourtant il s’arrêta parce qu’il était poli avec le monde. Il vit le mouchoir de Milouin, le visage encore bouleversé du curé. Capucet en fut tout triste.

« C’est malheureux », dit-il à Milouin.

Le vieux eut un hochement de tête douloureux. Capucet ajouta sans intention malicieuse, simplement pour dire quelque chose de juste :

« Ce matin, ta femme me disait que c’était Coindet qu’avait pendu l’Aurélie. C’est pas vrai, j’ai été voir. C’est triste qu’elle se soit suicidée, mais ça vaut mieux que de dire qu’y a un assassin

 

102

au pays. »

Il n’eût servi à rien d’envoyer un coup de pied dans le ventre à Capucet. Milouin le pensa, mais l’abbé surprit sur son visage une expression de férocité discrète qui éclairait singulièrement les révélations candides de Capucet. Milouin sentit que le curé allait lui échapper et, tournant le dos à Capucet, voulut essayer de le maintenir dans sa première conviction. Mais l’abbé Richard prit congé et se hâta vers la cure, furieux contre lui-même, s’accusant de s’être laissé tenter par des apparences.

En arrivant chez lui, il eut le spectacle insolite d’une réunion agitée dans la cour de la cure. Des hommes de Cessigney, ils étaient bien une vingtaine, en faux cols et habits du dimanche, attendaient leur curé en commentant les exhortations de Frédéric Brégard qui paraissait très excité. À l’arrivée du curé, il se fit un grand silence ; Frédéric se détacha du groupe attentif et ôta son chapeau.

« Monsieur le curé, dit-il, j’arrive de prison ce matin et comme bien entendu je voulais venir

 

103

vous voir dans la journée...

– Je suis bien heureux que cette pensée-là vous soit venue, Brégard, et vos amis sont gentils de vous avoir accompagné.

– C’est-à-dire qu’ils m’ont accompagné, oui, ils m’ont accompagné. Seulement ils avaient quelque chose à vous dire, voilà... »

Brégard s’interrompit pour recueillir les regards approbateurs de ses compagnons. Il reprit :

« C’est quelque chose à propos de l’Aurélie à Coindet. »

Le curé eut un geste de protestation.

« Je ne veux pas savoir ce que vous avez à me dire, je ne veux pas... »

Mais Frédéric le poussait vers les paroissiens.

« Monsieur le curé, il faut que vous nous entendiez. Si, si. On a dû vous raconter des tas de choses, que la défunte avait perdu la tête et je ne sais pas quoi. Des contes, monsieur le curé. Moi je vais vous dire la chose comme elle est : l’Aurélie a été assassinée. Est-ce que c’est vrai,

 

104

vous autres ?

– C’est vrai », dirent les autres avec un ensemble réussi.

Au milieu de toutes ces épaules larges, le curé se démenait furieusement, luttant de toutes ses forces contre l’imprudence d’une conviction qui le sollicitait malgré lui. De la part de ces hommes que les petites passions politiques ne menaient pas, une telle assurance impressionnait.

« Comment osez-vous avancer une chose pareille. Malheureux qui faites œuvre de juge, sachez qu’un juge téméraire pèche davantage que le criminel qu’il a montré au doigt. Il dispose devant Dieu seul et il n’est vivant pour lui remettre son crime. Ceux qui auront vu s’accomplir un crime dénonceront le coupable, mais qu’ils craignent le témoignage de leurs yeux. Vous autres du bois, quelle folie vous mène ou quelle mauvaise pensée ? »

Ceux de Cessigney, troublés par les menaces de leur curé, commençaient à baisser la tête. Brégard lui-même se sentait moins d’assurance. Songeant à Coindet qui l’avait trahi, il se

 

105

ressaisit.

« Monsieur le curé, que je vous dise, nous autres on s’en fout. Si on est venu vous dire ce qu’on pensait, c’est bien pour vous rendre service, parce que vous ne savez probablement pas comment les choses se passent. Vous devez savoir que si vous avez des bons catholiques, des amis, c’est dans les bois de chez nous. Avec ça, que l’un ou l’autre soit maire, qu’est-ce que ça nous fait. Pas vrai ? »

Tout le monde opinait, même le curé.

« Alors si on vous dit ça, c’est pas pour embêter les républicains, vous le savez bien. Seulement ça nous fait deuil de penser qu’une chrétienne va s’en aller comme un chien crevé parce qu’on aura eu peur de la vérité. Et vous monsieur le curé, je suis sûr que vous n’en dormiriez plus de laisser faire une chose pareille...

– Mais enfin, Brégard, dites pourquoi vous croyez à un coupable.

– Le coupable, on le connaît. Hein, qu’on le

 

106

connaît, vous autres ? »

Frédéric regardait ses compagnons avec autorité, comme un maître d’école les élèves qu’il interroge en présence de l’inspecteur. D’une voix morne, ils affirmèrent :

« C’est vrai, on le connaît. »

Le curé ne se défendait plus, accablé par cette somme de témoignages. Les yeux par terre, il demanda machinalement :

« Qui est-ce ? »

Frédéric Brégard, le visage dur de haine, les yeux chauds, jetait à voix claquante :

« Qui c’est ? C’est Coindet ! »

Les autres n’osaient pas répéter le nom et baissaient la tête. L’un d’eux ôta son chapeau. Il y eut des signes de croix. Dans le silence lourd, le curé priait pour Coindet. Brusquement, toutes les têtes se relevèrent à l’appel d’une voix de femme, bien timbrée.

« Frédéric, t’es un menteur ! »

Tout le monde, avec des yeux ronds, regardait

 

107

la Jeanne Brégard qui refermait la petite porte de la cour accédant au cimetière. Elle vint droit à son frère et répéta :

« Un menteur, tu es. Vous autres, des menteurs. J’ai tout entendu, tout. »

Le Frédéric, très pâle, s’avançait vers elle.

« Je t’avais dit de rester à la maison », murmura-t-il.

Elle éclata de rire.

« Que je reste à la maison, pour te laisser raconter tes mensonges, bien tranquille. Ah, heureusement que je n’ai pas voulu t’écouter, menteur. »

Brégard lui tordit le poignet :

« Vas-tu te taire, garce. »

Elle se dégagea, d’une secousse violente et alla au curé.

« Monsieur le curé, ce qu’il vous raconte, ça n’est pas vrai. Coindet n’a pas tué sa femme, je vous le jure. C’est le Frédéric qui voudrait le faire croire parce qu’il en veut à Coindet pour des

 

108

histoires de contrebande. Il me l’a dit tout à l’heure. Hein, dis-le donc que tu ne l’as pas dit ? »

Ceux de Cessigney murmuraient entre eux et commençaient à regarder le Frédéric de travers. Lui ne s’en apercevait même pas, enragé par l’affront que sa sœur venait de lui faire subir. Il grinça :

« Tais-toi, ou je te vas claquer devant le monde. »

Mais la Jeanne avait déjà mis le monde de son côté. Les hommes, prêts à la défendre, venaient se placer devant elle. Le curé les écarta et, poussant la Jeanne vers son frère, dit au Frédéric :

« Je vous la confie, vous m’entendez. Merci, Jeanne Brégard, et maintenant allez-vous-en, tous...

– Monsieur le curé, dit la Jeanne, y en a point comme vous. »

Demeuré seul au milieu de la cour et regardant la Jeanne s’éloigner au milieu des hommes, l’abbé Richard eut un soupir douloureux.

 

109

« Je ne suis qu’un imbécile, murmura-t-il en gagnant la cure, un imbécile dangereux. Capucet m’a tendu la main une première fois. Averti, je me laisse prendre aux mêmes sornettes, il a fallu qu’une enfant vienne m’ouvrir les yeux. Maintenant, je ne sais plus... »

L’horloge de la grande cuisine marquait deux heures et demie. En hâte, il déjeuna de pain et de lard, sans s’asseoir. La rage d’être tombé deux fois de suite dans le même piège étouffait en lui tout esprit de contrition. Tandis qu’il rangeait le pain et l’assiette au lard dans le placard, il s’en rendit compte. Retrouvant un peu de calme, il décida qu’il irait chez Forgeral recueillir des renseignements. Après quelques minutes de marche, il aperçut le maire pédalant sur la route de Blévans, à peu près au milieu de Cantagrel. Il crut l’avoir manqué, eut un mouvement d’impatience, mais il vit Forgeral descendre de bicyclette devant chez la Cornette.

« Je vais toujours aller là-bas, songea-t-il, peut-être qu’il sortira. S’il ne sort pas, tant pis, j’entrerai dans le café. »

 

110

Lorsque Forgeral pénétra chez la Cornette, il y avait presque autant de monde qu’un dimanche après-midi après quatre heures. Sans compter ceux de Cessigney qui occupaient tout un côté de la salle, ils étaient bien une quinzaine de Cantagrel, républicains et calotins mélangés. Il était surtout question de l’Aurélie, mais, pour ne pas se compromettre, on parlait à mi-voix, sauf Frédéric Brégard dont chaque parole avait l’air d’une provocation aux républicains. Il disait que l’enterrement civil ne se ferait pas ou qu’il y perdrait son latin. Heureusement, l’attitude calme et presque conciliante des autres hommes du hameau atténuait l’insolence de ses propos.

Comprenant qu’il n’y avait pas danger d’explosion, chacun s’appliquait à faire valoir ses arguments. Pour les calotins, c’étaient toujours les mêmes arguments, d’ordre purement sentimental, somme toute. Les républicains avaient la partie belle : la conclusion des gendarmes, qui était l’essentiel, à ne s’en tenir qu’aux résultats. Et puis, nier le suicide était imprudent, et à leur avis l’erreur des calotins était de fonder leur opinion sur la piété de l’Aurélie.

 

111

« C’est encore ben de la bêtise de croire que ceux qui communient sont plus sucrés que les autres, disait Francis Boquillot. Je me rappelle le Philibert Boulier, y avait pas un homme dans tout Blévans qui soit plus catholique. N’empêche que toutes les fois qu’on se rencontrait à la foire de Dôle, il était enragé pour vouloir me mener dans la rue des Prisons. Je le laissais aller, mais c’est pour dire, et les femmes, c’est du pareil aux hommes.

– Tu causes sans savoir, répliqua Noël Frelet qui était chantre à l’église. Tu causes sans savoir et la preuve c’est que j’ai servi dans le même régiment que Boulier, je te cause d’y a trente-huit ans. Boulier était l’ordonnance du lieutenant. Tu me dirais que Boulier savait boire, ça ne serait déjà plus pareil, mais pour le reste tu causes sans savoir. C’est pas d’hier que je connais Boulier. »

Nestor, le plus jeune des garçons à Guste Aubinel, approuva :

« Il a raison, Noël, et pour ce qui est de l’Aurélie, y en a toujours pas un dans le pays qui pourrait se vanter de lui avoir embrassé

 

112

seulement le bout du nez.

– Pour ça, convint Boquillot, ça se peut encore. Seulement faut dire que ça ne faisait envie à personne. Au lieu que si elle avait été tournée comme une que je connais », ajouta-t-il en regardant la Cornette qui apportait des canettes de bière.

La Cornette lui donna une tape sur la main.

« Finissez donc, que je vas le dire à vot’ vieille, moi. »

Francis Boquillot jeta un regard du côté de la porte où il redoutait toujours de voir apparaître sa femme. Forgeral entrait. À la cantonade, il donna le bonjour pour tout le monde et vint s’asseoir à la table où le parti avancé était le plus représenté, celle de Boquillot.

« Ça m’a l’air de discuter, là-dedans, dit le maire. Pas besoin de demander ce que c’est. »

Noël Frelet hocha la tête.

« Y a pour discuter, dit-il.

– Discuter quoi, dit Forgeral. Il me semble à moi que ce pauvre Coindet est déjà assez dans le

 

113

malheur comme ça sans aller le tourmenter encore avec des histoires de rien, surtout que ça ne changera pas grand-chose. »

Boquillot et ceux du parti approuvaient, une protestation s’éleva de la table voisine. C’était Noré Toubin qui ne voulait pas manquer une occasion de faire du potin.

« C’est vite dit que ça ne changera rien. C’est encore plus vite dit que le Coindet est dans le malheur. Dans le malheur ? c’est peut-être qu’il a du remords... »

Irrité par l’insinuation, Forgeral se retourna vivement en s’écriant :

« Tu devrais avoir honte de dire une chose pareille. T’oserais toujours pas le répéter devant Coindet, et je te souhaite pas qu’il l’apprenne un jour, il pourrait te chauffer les oreilles, oui. Avant de causer de lui sur ce ton-là, tu ferais seulement mieux de te regarder, parce que des hommes aussi convenables que Coindet, on peut toujours les compter dans le pays. Je crois qu’il y a personne ici qui voudrait dire le contraire. »

 

114

Il semblait que tout le monde approuvât Forgeral et un murmure général blâmait Noré Toubin lorsque, du coin de Cessigney, Frédéric Brégard apostropha le maire.

« Forgeral, puisque tu le défends, moi je te cause. Le Coindet, c’est rien qu’un salopiau et si c’est pas vrai qu’il a tué sa femme, comme son beau-père dit, moi je prétends qu’il en est capable. Je prétends, oui, et j’ai mes raisons.

– Tu devrais faire attention à ce que tu dis, répliqua Forgeral. Quand on avance ça par-devant tout le pays, on doit les donner, ses raisons.

– Je vas te les donner, bouge pas. Mes raisons c’est que je viens de faire six mois de prison parce que ton Coindet m’a vendu aux gendarmes. Il m’a vendu, je le sais.

– Tu le sais. Des choses qu’on t’aura racontées, oui. Je te dirai presque qui.

– Des choses qu’on m’a racontées, tu dis bien. Seulement, ça m’a ouvert les yeux et j’ai été obligé de reconnaître que c’était lui qui m’avait

 

115

dénoncé. Il était tout seul à savoir que j’avais de la contrebande, il était tout seul à avoir vu, tout seul, t’entends. Y a pas à dire qu’il n’était pas tout seul, personne d’autre le savait, pas seulement Rambarde. J’ai été amené à le dire à Coindet par hasard, et je te jure qu’il a point perdu de temps, puisque le lendemain de mon arrivée, les gendarmes venaient me dire : « Donne-nous les montres et le tabac que t’as ramenés hier. » Ah, il les avait renseignés comme il faut. »

Brégard eut un ricanement ironique et ajouta :

« Il s’est peut-être dit qu’un service en vaut un autre... »

Noré Toubin triomphait sans retenue, répétant à Forgeral :

« Cause donc, maintenant. Allez, pourquoi que tu causes pas ? »

L’accusation, lancée avec tant de précision, troublait Forgeral sec de répondre. Il finit par secouer les murmures ironiques des calotins.

« Je ne peux pas dire si c’est vrai ou si ce n’est

 

116

pas vrai, mais c’est une chose entre Coindet et toi, qui n’a rien à voir avec ce que Noré Toubin disait tout à l’heure. Et moi je te cause aussi, Brégard. C’est pas parce que t’as un compte à régler avec Coindet qu’il fallait te mettre en dimanche pour venir exciter le curé contre lui. J’aurais même pas cru ça de toi. »

Alors il y eut un remous autour des tables de Cessigney et Louis Rambarde se leva à son tour. Il demanda sévèrement :

« C’est aussi pour nous autres que tu causes, Forgeral. »

Et d’autres voix après la sienne :

« C’est aussi pour nous autres ? »

Forgeral se mordait la langue et, voyant les choses se gâter, regrettait d’avoir été imprudent. Rambarde traversait le café pour venir lui parler de tout près. Il s’arrêta en chemin. Le curé entrait.

Un qui avait du soulagement, c’était Forgeral. L’abbé Richard vit bien que l’esprit du Seigneur n’était pas dans le café de la Cornette, mais il lui suffit d’un signe pour que Rambarde reprît sa

 

117

place au milieu des hommes de Cessigney tout d’un coup tout doux. Forgeral, avec sa voix de concorde universelle des prémices électorales, invitait le curé à sa table.

« Vous prendrez bien un verre de bière avec nous, monsieur le curé, on va vous faire une place. »

Immobile devant la porte, le curé fit signe que non et refusa la chaise que lui apportait la Cornette.

« Monsieur Forgeral, dit-il, je voulais aller chez vous pour vous parler. Mais je ne vois pas d’inconvénient à le faire devant tout le monde. Je voulais vous entretenir des mauvais bruits qui circulent sur la mort d’Aurélie Coindet et sur Coindet lui-même. Qu’en pensez-vous ?

– Monsieur le curé, répondit Forgeral, c’est des inventions. Et vous pouvez me croire. Ce n’est pas moi qui irais me faire complice d’un mauvais coup pour couvrir un de mon parti.

– Je n’en sais rien, dit le curé. Vous n’êtes jamais venu me faire voir ce que vous aviez dans

 

118

le cœur. Mais qu’est-ce que vous savez de l’affaire ? Vous avez vu les gendarmes ?

– Ce matin, comme ils sortaient de chez Coindet. L’Aurélie s’est bien suicidée.

– C’est la conclusion de leur enquête ?

– Oui. »

Le curé réfléchit une minute. Devant tous les verres de bière, lui chétif, il se mit en prière, fit son signe de croix, et déclara, non sans effort :

« J’engage tous les fidèles qui ont été imprudents à faire leurs excuses à Coindet. Il n’y aura pas de service religieux. »

L’abbé ajouta qu’il fallait rendre à César ce qui appartenait à César et en sortant de chez la Cornette, il murmura avec amertume :

« Aurélie Coindet, il n’est pas de sentier détourné qui joigne la route du paradis gardée par un gendarme. Pour une fois, Sa Grandeur serait contente de moi, si Elle connaissait ma décision.

 

119