L'amant noir
Après l’armistice, le 39e régiment…
Après l’armistice, le 39e régiment de tirailleurs algériens avait pris ses quartiers à Bourg-en-Bresse, caserne Aubry. Son arrivée n’était pas passée inaperçue. Des tranchées, les hommes avaient gardé des habitudes de vie en plein air qui convenaient à leur nature fruste. Ainsi se faisaient-ils couper les cheveux le dimanche par le coiffeur du régiment. Croyez-vous qu’ils l’eussent fait dans quelque local de la caserne ou même dans la cour ? L’opération avait lieu sur le mail de la ville. À l’heure de la promenade dominicale, les Burgiens avaient découvert des dizaines de soldats sur des tabourets de bois, le torse nu. Leurs cheveux jonchaient le sol, volant au vent. Certains arboraient des tatouages si élaborés qu’ils ressemblaient à des fresques sur peau. On éloigna les enfants et les jeunes filles, mais la ville ne parla plus que de ça. Quelqu’un qualifia la scène d’indécente. Le maire se plaignit au chef de corps, qui ordonna qu’on mît fin à cette pratique par une note dont la lecture fit beaucoup rire au mess.
J’aimai aussitôt mes tirailleurs. Je partageais avec eux la fraternité des tranchées. Issus de la même épreuve, nous formions une caste qui se vivait comme étrangère à la France de la paix retrouvée, qui cherchait, elle, à oublier.
Je quittais la caserne à midi pour déjeuner avec Artémis. Nous prenions souvent notre repas dans un petit restaurant de la ville qu’elle aimait et où son verbe enjoué et son rire ne passaient pas inaperçus. Elle fit très vite l’expérience que, dans une petite bourgade, tout se sait.
« La femme du lieutenant Duclair est turque. » L’information se propagea rapidement. Des femmes de la ville l’invitèrent pour faire sa connaissance. Elles s’imaginaient sans doute une Maure dissimulée sous un voile, échappée d’un harem, et l’on fut étonné de découvrir une jeune femme à la peau pâle et aux yeux clairs. Alors on décréta qu’elle était « parisienne ». Qu’est-ce à dire ? Trop frivole ? Trop lancée ? Non : « parisienne ». Le qualificatif recouvrait une réalité assez floue, mais, quand il revint aux oreilles d’Artémis, il la remplit de joie et, je crois même, de fierté.
Elle aimait passionnément flâner à Bourg ou à Lyon, de boutique en boutique. Elle passait de longues heures dans les rayons, sous l’œil impassible des vendeuses qui attendaient sans broncher que leur cliente se décidât. Elle revenait au premier article, se plongeait dans un long silence méditatif dont rien, pas même moi, ne pouvait la tirer, puis elle sortait du magasin en murmurant : « Merci, je vais réfléchir. »
Au début, je l’accompagnais volontiers. Pour elle, je feignais de m’intéresser aux étoffes qu’elle palpait, aux chaussures, aux objets divers qu’elle étudiait avec soin. Mais très vite je trépignais, comme quelques semaines plus tôt dans les dancings :
— On y va ?
La station debout m’était insupportable. Une vieille douleur me cinglait la jambe, j’étouffais. L’exiguïté des boutiques, le babil du vendeur me donnaient la migraine.
— On y va ?
Je sortais dans la rue pour fumer une cigarette en faisant les cent pas. J’étais aussitôt rejoint par Artémis qui, furieuse, me reprochait mon impatience ; sa voix allait crescendo : mon égoïsme, ma misanthropie. Il revint aux oreilles du colonel commandant la place de Bourg que Mme Duclair faisait des scènes à son mari en pleine rue. Il m’en fit la remarque. Je regimbai.
— Un incident sans importance, mon colonel…
— Ce n’est pas à vous d’en juger, Duclair. Vous portez l’uniforme du 39. Respectez-le.
Une fois sorti de son bureau, je haussai les épaules, mettant l’impétuosité d’Artémis sur le compte de la Méditerranée, de l’Orient, du sang de Démétrios Pacha. Ce tempérament volcanique, imprévisible, capricieux, je l’aimais aussi car il mettait du sel dans mon existence. Sitôt qu’elle était calmée, nous nous amusions, moi de son indécision, elle de mon aversion pour les boutiques.
— Acheter, c’est tout un art, assurait-elle.
— Justement, tu n’achètes pas, ma Grâce ! Tu auscultes, tu hésites, et tu laisses. On dirait que tu ponds !
— Comme tu es pressé ! Tu n’es vraiment pas un Oriental.
La vie régimentaire ne tarda pas à me lasser. Rapport au petit matin, instruction, ordre serré, tir, nettoyage des armes, j’abandonnai très vite ces tâches à mes adjoints. Les exercices et les manœuvres que nous effectuions, autour de Bourg ou au camp voisin de la Valbonne, me distrayaient davantage. Sur le terrain, la discipline, le formalisme militaire s’estompaient. Mais revenu à la caserne Aubry, je retrouvais sans entrain les contraintes et les rituels dont les militaires sont si friands.
Mes chefs qui avaient d’abord loué – je les cite – mon « intelligence très vive et très ornée » notèrent bientôt : « Les questions militaires l’intéressent peu. » Et revint vite, lancinant et bientôt insistant, ce commentaire : « Fait de la littérature au lieu d’assurer correctement son service. » La phrase était soulignée d’un trait de crayon rouge.
À
À la décharge de mes supérieurs, depuis mon affectation à Bourg-en-Bresse j’affectais volontiers le genre artiste, le col de ma vareuse ouvert sur un foulard de couleur noué. De ma vie à Constantinople, j’avais gardé une conception très personnelle de l’exactitude. Mon originalité passa pour du dédain aux yeux de la gent militaire. Elle me le fit payer cher.
La remarque sur la littérature, pour sévère qu’elle fût, n’était pas erronée. J’y consacrais beaucoup de mon temps. Ai-je jamais été plus heureux que ce jour où, au courrier du matin, je reçus une revue à la couverture grise et au titre prestigieux : Mercure de France ? Dans sa livraison du 15 septembre 1924, la revue d’Alfred Vallette publiait mes poèmes. J’exultai : enfin vengé des notations sournoises de mes chefs… Comment auraient-ils pu savoir, les imbéciles, que pour écrire il faut beaucoup donner à l’écriture : plus que son imagination ou sa science, il faut lui sacrifier une énergie intime, sa vitalité – tout son être peut-être.
Grâce au Mercure, j’obtenais un strapontin auprès de Rimbaud. Du moins le croyais-je. Au sommaire de la revue, mon nom côtoyait celui de Georges Guy-Grand, de Georges Soulié de Morant, de Claire Cailleaux, de Thérèse Lavauden. J’en ai conscience, ce n’était pas Rimbaud – ni même Rachilde, ni Léautaud, qui étaient les gloires de la revue. Mais enfin, je prenais pied dans les lettres françaises. Sur la couverture, je ne me lassais pas de lire mon nom. Finis les succès d’estime, les compliments de mes camarades de promo que mes vers épataient, l’admiration des femmes de diplomates à Péra. Page 94, les lecteurs du Mercure pouvaient découvrir : « Stamboul nocturne », « Une fumeuse » et « Les Turques ». J’avais tourné le dos aux exercices de style de mon adolescence, à Ronsard et à Heredia, auteurs qui faisaient ricaner Michka. « Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers », me soufflait Apollinaire…
Ces poèmes dataient de Constantinople. Je les avais écrits sous l’emprise de l’opium. Je me revoyais dans mon appartement de Djihangir plongé dans la pénombre, allongé encore sous l’effet de la fumée. Les mots glissaient sous ma plume, faisant écho à des images qui défilaient sous mes yeux. Des visions, pourrais-je dire.
Et nous eûmes le cœur naïf des vieux marchands Des marchands aux âmes simples
Et des veilleurs indolents
Notre âme habituée fut douce
Comme un matin à Arnaout-Keuy
Notre âme fut ingénue et pleine de rêves,
Nonchalante comme des caïques
Fins et dorés sur la houle…
Mais avant,
Nous avions vécu Stamboul nocturne.
« Nous avions vécu Stamboul nocturne », j’emmenais le lecteur bien loin de la rue de Condé où étaient situés les bureaux du Mercure. Ceux-ci se cachaient derrière les murs épais d’un très vieil immeuble. L’ombre des poètes, des rimailleurs de taverne et des flâneurs aux alexandrins de circonstance, planait. Je voulais prendre place parmi eux. À cet effet, j’avais fiévreusement déposé mes vers à la réception de la revue, un matin clair, après que le train de nuit m’eut déposé à Paris.
« Écrivez un roman maintenant » : antienne de l’édition à laquelle je n’échappai pas. Justement : depuis plusieurs années, j’avais un projet qui aurait pour cadre Constantinople. J’avais rapporté tant de souvenirs, d’odeurs, d’images. Des voix résonnaient en moi. J’écrivis d’un jet un roman et lui donnai un titre : Un matin à Arnaout-Keuy, tiré de mon poème. Henry Laffitte, nouvellement arrivé à Constantinople, séduit une jeune fille, Édith, et l’entraîne à la découverte de la ville et de ses plaisirs. Leur amour connaîtra son sommet et son dénouement à Arnaout-Keuy, un village de pêcheurs sur le Bosphore. Atmosphère d’une société cosmopolite, sensualité, difficulté d’être, dureté des cœurs humains, je me livrais beaucoup dans ce premier roman, avec mes élans et mes blessures. J’essayais de prendre place en littérature. Y suis-je parvenu ? Récemment, j’ai ouvert ma cantine où Un matin à Arnaout-Keuy dort depuis vingt ans. J’ai retrouvé presque intacte l’émotion qui m’avait étreint lors de la publication. J’ai feuilleté le volume – je ne dirais pas « relu ». Ma marque est déjà là : mes romans seront ceux de l’errance, non pas parce que mes personnages vivent en Turquie ou dans le Sud marocain, mais plus profondément parce qu’ils peinent à s’établir, à aimer, à rester debout.
Je ne connaissais pas le monde de l’édition, mais je savais une chose, apprise dans les journaux : pour les romans, rien n’égalait Calmann-Lévy et ses prestigieuses couvertures brique. En 1924, cette maison publiait Loti, Anatole France, Barrès et D’Annunzio, tout de même ; et aussi Gyp et Marcelle Tinayre – toujours Constantinople !
J’envoyai mon manuscrit. La réponse de Calmann-Lévy me parvint un mois plus tard. Mon roman intéressait l’éditeur qui me priait de le visiter. Je demandai aussitôt deux jours de permission sans dire mot à mes chefs du motif de mon absence. Qu’auraient-ils entendu à ma démarche ?
Je me revois sortant du métro Opéra à la recherche de la rue Auber où était le siège de la maison. Nichée dans une impasse pavée, celle-ci tenait du temple et du musée, avec ses colonnes et son frontispice de marbre qui annonçait fièrement : « Calmann-Lévy éditeurs ». Une belle automobile rouge était garée devant. Je poussai la lourde porte. Les livres étaient partout, sur le comptoir de bois, sur les hauts rayonnages où l’on accédait par des escabeaux. Il en arrivait aussi par des wagonnets dont j’apercevais les rails fixés à même le carrelage.
Un homme élégant, décoration à la boutonnière, me reçut : Georges Calmann en personne. Il me complimenta, m’interrogea sur ma vie, ma famille, mes projets. J’appris qu’il avait bien connu Loti, un de ses « auteurs-vedettes », c’était son mot, qu’il avait servi dans l’artillerie durant la guerre, possédait un bel hôtel avenue Montaigne, était lié au comte de Paris, et tous ces détails étaient glissés dans la conversation avec un naturel désarmant. Il avait du charme et des manières. Je ne sus si chez moi, c’était l’homme, l’officier ou l’écrivain qui l’intéressait le plus. D’où étais-je originaire ? Quel lien avec le général au ballon ? De quelle promotion de Saint-Cyr étais-je issu ? Quand écrivais-je ? Avais-je d’autres romans en préparation ? Sur quels thèmes ? J’ai rosi, répondu, rêvé. Au mot « œuvre » – votre œuvre –, qu’il prononça avec gravité, je n’ai pas objecté.
Mon roman fut rapidement sous presse. Il fallut échafauder une stratégie pour son lancement. À la demande de Calmann, je l’avais envoyé à trente personnes à Paris, une petite phalange formée de critiques et de jurés, qui tenait entre ses mains le sort d’un écrivain.
— N’oubliez pas Juliette Adam. Vous la connaissez, naturellement…
Je ne connaissais personne. Comment Juliette Adam prendrait-elle mon envoi assorti de mes respectueux hommages ? Calmann me rassura. Un premier roman est souvent un objet de curiosité. Paris, traumatisé d’avoir ignoré Rimbaud, ne voudrait en aucun cas risquer de passer à côté d’un nouveau génie – ou plus raisonnablement d’un talent neuf, d’une voix insolite qui prendrait sa place dans le concert de la littérature de son temps. Alors on accueillait les nouveaux venus avec bienveillance. La presse, les jurés des prix littéraires avaient pour eux toute indulgence. Je m’exécutai, et, au cours d’une longue séance de dédicaces, assurai des dizaines de personnes de mes sentiments les meilleurs. J’apprenais la comédie.
Les grandeurs d’établissement du moment s’appelaient René Doumic, qui dirigeait La Revue des Deux Mondes, et André Chaumeix, de la Revue de Paris.
— C’est mon frère qui l’a créée, me déclara Calmann.
— Alors elle vous est acquise…
— Ne vous y méprenez pas, mon cher : nul n’est prophète en son pays…
Il fallait aussi entrer dans les bonnes grâces de François Le Grix et Marcel Thiébaut. Et d’Edmond Jaloux, et de René Lalou, qui consentirait peut-être à faire dans Comœdia l’éloge de mon Arnaout-Keuy. Ils étaient les passages obligés de la littérature d’alors. Ma nature renâclait à cet exercice de soumission. Je pensais à Baudelaire, à Nerval, à leur superbe, à leurs refus. Je le dis à Calmann qui sourit et m’apaisa. Il espérait que Doumic se laisserait convaincre par son confrère de l’Académie, Louis Madelin, dont il connaissait le neveu qu’il avait joint…
— André Chaumeix en voudra-t-il ? Mon livre n’est-il pas trop exotique pour ses lecteurs ?
— Prenez patience, cher ami. La réponse va venir.
La réponse vint. Chaumeix déclinait. La déchéance d’une jeune fille : les lecteurs de la Revue de Paris auraient un haut-le-cœur…
J’étais désormais un homme de lettres. J’entends par là un être par essence préoccupé du sort réservé à son livre : quand est-il en librairie ? À combien d’exemplaires est-il publié ? Quelle mise en place ? Qu’en pense la presse ? Alors pourquoi tarde-t-elle à le dire ? A-t-on relancé les membres du jury Goncourt ? Après l’envoi d’Arnaout-Keuy, je reçus des mots aimables et d’autres fleuris, de ceux qui n’engagent à rien, des courriers ronflants et creux, dont je ne savais pas s’ils saluaient mon envoi ou le livre lui-même. J’apprenais que Paris a l’art des compliments sans suite. Je découvrais aussi les querelles de plume. Calmann arriva un jour dans le restaurant où nous avions rendez-vous, à la fois préoccupé et narquois :
— Je viens de recevoir une lettre de l’amiral commandant l’escadre de la Méditerranée. Il se plaint de reconnaître son épouse dans votre livre : ce personnage excentrique à qui vous faites mener grande vie.
— Ses frasques sont connues de tout Péra. J’en ai fait une habituée d’un bordel de dames, qui prend part à des saturnales quand son mari est en mer. Je ne suis pas très loin de la vérité, et il le sait.
— Il est furieux, et veut agir contre votre livre.
— Grand bien lui fasse… Si ça peut en assurer la publicité.
L’affaire n’alla pas plus loin. Malheureusement, pourrais-je dire, je ne fus pas poursuivi pour diffamation, ni pour atteinte à l’honneur de la marine nationale. Les surréalistes ne prirent pas fait et cause pour moi. C’eût été trop beau que j’entrasse en littérature par une porte que Paris considère avec respect, le scandale. L’amiral se contenta de se plaindre à l’état-major. Sa lettre alla grossir mon dossier militaire. Je n’étais plus à ça près.
Je consentais à participer au petit jeu de la République des lettres. Je le fis avec ferveur et maladresse. Oui, maladresse parce que, de Bourg-en-Bresse, je saisissais mal les subtilités de l’édition. Au moins, la nuit, à Montparnasse, les choses étaient plus simples. Les enthousiasmes étaient suivis par les invectives. On était un génie et un imposteur, dans la même heure. Mais les jugements venaient tous du cœur. Quand je récitais des vers dans les bars de la rue Delambre, les applaudissements fusaient, ils étaient sincères, ça j’en suis certain.
J’allais concourir pour les prix littéraires. La démocratie triomphait en France, régnant jusque sur la littérature. Le talent était décidé aux votes. Je ricanais intérieurement, mais Georges Calmann m’avertit, il existe à Paris une loi d’airain : les prix littéraires, on peut les railler, les suspecter, les stigmatiser, mais, surtout, il faut ne jamais les ignorer. Les prix, assurait-il, c’est la Légion d’honneur de l’écrivain.
Il m’apprit que les dames du prix Femina s’intéressaient à mon Arnaout-Keuy.
— L’Orient, ses mystères et ses parfums, une histoire tragique, cher ami, vous avez quelques atouts pour plaire aux membres du jury.
— Vous croyez vraiment ?
— Juliette Adam est formelle.
Je feignais l’indifférence. En réalité, je bouillais, croyant fermement en ma bonne étoile. Elle m’avait permis d’être publié sans grande difficulté, alors pourquoi pas couronné ? Le Femina, ce serait l’attention du public enfin portée sur moi, la presse se précipitant, la fièvre des retirages : l’installation dans les lettres françaises. Ce prix, je le dédierais à Loti. Ça ferait son petit effet. Et ce serait un joli passage de témoin, en vérité…
Toutefois, ce qui se tramait à Saint-Germain-des-Prés semblait obscur depuis Bourg-en-Bresse. Calmann avait beau me rassurer, quand la date du verdict approcha, je devins nerveux. Je ne parlais que de ça. Artémis m’écoutait avec une patience où perçait quelquefois la lassitude. Elle me conseillait de me changer les idées, de penser à autre chose. Au rapport, le matin, dans la cour de la caserne, j’observais les hommes de ma section, figés au garde-à-vous. Si je m’ouvrais à eux de mes affres, qu’y entendraient ces braves ? Comment leur dire les manœuvres des éditeurs, les engouements suspects des jurés, la direction subitement prise par un scrutin ? Ma vie suspendue au jugement d’André Chaumeix et Juliette Adam, mes tirailleurs m’auraient regardé d’un œil soupçonneux :
— Ça va comme vous voulez, mon lieutenant ? N’êtes pas malade ?
J’aboyais mes ordres, machinal et cassant, et regagnais mon bureau pour m’y enfermer. Je trépignais, dans l’attente du jugement de Juliette Adam, mais aussi de Jane Catulle-Mendès, Julia Daudet, Anna de Noailles, Marcelle Tinayre. Calmann me disait que cette dernière avait beaucoup aimé mon roman. Elle était un de ses auteurs. Et la comtesse de Noailles ? Que pensait-elle de mon Arnaout-Keuy ? Le titre au moins avait dû la toucher. Je savais que son enfance s’était déroulée à Constantinople, dans un palais au bord de l’eau. Et j’avais lu et aimé tant de ses livres que j’étais fondé à croire que de mystérieux liens s’étaient tissés entre nous. Fallait-il que je la rencontre ? J’étais prêt à venir à Paris, lui rendre visite dans son appartement de la rue Scheffer, lui expliquer ce que j’avais voulu dire dans mon livre.
— N’en faites rien, mon petit vieux, me répondit fermement Calmann à qui je m’ouvrais de mon projet. D’ici au vote, il ne faut pas sortir, ne pas parler. Terrez-vous et attendez.
Je comptais les jours me séparant de l’échéance. J’échafaudais des calculs, des pronostics. J’étais au supplice. Calmann m’avait parlé d’une course, et j’avais aimé cette image qui me rappelait le concours d’entrée à Saint-Cyr. Mais je réalisais que ce n’était pas moi qui courais. On le faisait à ma place. Mon livre était posé en équilibre sur la selle d’un cheval engagé dans une épreuve de saut d’obstacles. Par quel miracle gagnerait-il ? Je voulais y croire.
Artémis n’en revenait pas.
— Je croyais avoir épousé un artiste et je passe mes soirées avec un boutiquier qui fait ses comptes, évalue ses chances…
— C’est important pour moi, Artémis.
— Et moi, je ne suis pas importante ?
Elle voulait profiter de la vie et j’étais incapable de l’accompagner, prisonnier de mes chimères. J’admirais sa vitalité, l’éclat qui émanait d’elle, partout où elle se rendait. Mais accaparé par les calculs, je ne parvenais même plus à le lui dire.
Le prix Femina alla à Charles Derennes pour un roman intitulé Émile et les Autres . Je recueillis trois voix. J’avais sauvé ma peau à Champlat, mais je n’échapperais pas à Paris : j’étais coiffé au poteau. Calmann m’apprit la nouvelle par téléphone. Il était convenu qu’il devait m’appeler au café situé au pied de mon immeuble, sitôt le scrutin connu. À une heure, le téléphone n’avait toujours pas sonné. Mauvais présage. Quand enfin il avait retenti, je n’avais pas attendu que le patron décroche et claironne : « On demande M. Duclair ! », je m’étais précipité.
— Mauvaise nouvelle, cher ami…
— Ah les connes !
— Allons, mon cher, du calme. Vous n’avez pas tout perdu : vous vous êtes fait connaître d’elles. La prochaine fois…
Au diable, les Adam, Tinayre, Noailles ! Qu’elles aillent se… Je sortis du café comme un fou, remontant chez moi à grandes enjambées. À mon air, Artémis comprit aussitôt.
— Ce n’est pas grave, chrisso mou…
— Pas grave ? J’ai juste raté l’occasion de faire mon entrée en littérature.
— Tu l’auras pour ton prochain. D’ailleurs, c’est très bien ainsi : si tu l’avais eu, tu serais allé à Paris et tu sais que demain nous sommes invités chez le gouverneur à Lyon… On dansera, toi et moi. Ce sera bien…
J’écoutai Artémis sans rien dire. Mon destin me condamnait à déposer mes hommages aux pieds de la générale Mignon du Rhuy, femme du gouverneur militaire de Lyon, quand j’avais rêvé à Anna de Noailles.
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