L'amant noir
Je vais partir, au plus tôt.
Je vais partir, au plus tôt. Je mettrai mon costume, et je nouerai ma cravate avec soin. J’aurai astiqué mes chaussures avec un fond de tasse de chicorée. Ma mère sera sensible à ces attentions, je le sais.
Y aura-t-il des trains pour Versailles ? Le mauvais temps perturbe la circulation du réseau Ouest. Les aiguillages et les rails supportent mal le froid, paraît-il. Et puis il y a les bombardements. Les dernières nuits ont été agitées. Je dors mal. Au ronronnement des avions qu’on perçoit dans l’obscurité répond la DCA qui tonne.
J’ai lu dans le journal que des bombardiers anglais ont frappé Rouen, après Tours, Lorient, Boulogne. La France est en feu, la guerre n’épargne plus les civils. Nul n’est à l’abri. Pour détruire ses semblables, l’homme déploie une énergie qui le dépasse, engageant des millions de soldats, fondant des milliards de tonnes d’acier. Les belligérants n’en finissent pas de fourbir de nouvelles armes, toujours plus puissantes, implacables. Prométhée dérobant le feu n’est plus un mythe, c’est une réalité. L’humanité semble capable de se détruire et, au lieu de s’en alarmer, s’en félicite. « Nous entrons dans une ère nouvelle », claironnent fièrement les éditorialistes. Faut-il s’en réjouir ? Les dieux pourraient bien nous punir pour ce que les Anciens appelaient l’hubris, l’excès d’orgueil…
Je ne suis pas sûr d’avoir envie de vivre dans ce monde de vitesse, de puissance et de démesure. Je ne dis même pas d’y participer. Y aura-t-il encore une place pour la poésie après ces millions de morts, sur une terre passée au laminoir ? Trouverai-je encore quelque part un endroit, une occasion pour célébrer la beauté ?
À Versailles, sorti de la gare, il me suffira de prendre le boulevard de la Reine jusqu’à la rue Mademoiselle. C’est une longue artère bordée d’arbres, avec des contre-allées. Je ne sais si elle sera praticable, avec toute cette neige. Si les forces me manquent, je ne pourrai même pas me reposer sur un des bancs qui jalonnent la rue. Ils doivent être gelés. Il faudra bien que j’arrive à mon terme, cela prendra le temps nécessaire. Je vois d’ici la scène. Je sonnerai. Valentine viendra ouvrir, si elle est encore là, et elle s’écriera : « Mon Dieu ! » avant de rentrer dans la maison : « Madame, Madame, c’est Monsieur Fleurus ! » Ma mère me prendra-t-elle dans ses bras ? Se contentera-t-elle d’un baiser sur le front, comme à son habitude ? Nous nous installerons dans le petit salon surchauffé, sous le regard des personnages des innombrables cadres qui ornent la pièce. Nous nous parlerons à voix basse, et peut-être qu’il y aura des silences entre nous pendant que la neige tombera dans le jardin ; à moins que je n’alimente la conversation de paroles badines, pour mieux dissimuler ma difficulté à ouvrir mon cœur. Tôt ou tard, il me faudra bien prononcer les mots pour lesquels j’aurai entrepris ce voyage.
Je vais descendre au Milord. Même si l’effort me coûte atrocement, j’y suis déterminé. Je n’ai parlé à personne depuis deux jours et l’isolement commence à me peser. Je dois me lever, sans quoi je vais mourir, emprisonné en moi-même. Je vais poser mon stylo et refermer la chemise en carton contenant mon manuscrit. Je m’assiérai sur le bord de mon lit, et me relèverai ; le vertige me prendra ; depuis quelque temps, il me faut quelques secondes avant de pouvoir faire un pas. J’ôterai le gros pull de laine qui me permet d’affronter la froidure. Je boutonnerai ma chemise élimée. Je passerai dans mes cheveux un peigne mouillé pour les rejeter en arrière. Pourquoi ne serai-je pas impeccable ? C’est, vis-à-vis d’Oswald von Pikkendorff et de moi-même, une question de fierté. Allons, Fleurus, un peu d’énergie !
Le Petit Parisien, 5 février 1944 :
SANGLANTE FUSILLADE
AVENUE DE SAINT-OUEN
Un officier allemand et un Français ont été tués hier au
Milord, un café de l’avenue de Saint-Ouen (Paris XVIIIe). Il
était 5 heures de l’après-midi quand une voiture s’est arrêtée
devant l’établissement. Selon des témoins présents sur l’artère,
peu fréquentée à cause de la neige qui était tombée en
abondance, un homme est sorti du véhicule, a poussé la porte
du café et ouvert le feu au pistolet-mitrailleur, blessant
mortellement deux clients.
Monsieur Fernand Sicaud, le tenancier, nous a déclaré :
« Monsieur Duclair était un habitué, un homme sans histoires,
toujours poli, tenez, il loge en face à l’hôtel de la Source. Il
venait chez moi tous les jours pour lire et pour écrire. Je crois
qu’il est, qu’il était – ah ça fait bizarre de parler de lui au
passé – un peu écrivain. Il était toujours bien mis. Il retrouvait
souvent un Allemand ; Pikkenheim, Pikkewolff, un nom
comme ça. Quelqu’un de comme il faut, soit dit en passant.
Ensemble ils parlaient longtemps et récitaient des choses très
belles, de la poésie. »
M. Sicaud nous a montré le papier que tenait dans sa main
l’une des victimes au moment de la tuerie. Figuraient des vers :
Je ne sais pas pourquoi je meurs et noie
Avant d’entrer à l’éternel séjour.
Je ne sais pas de qui je suis la proie
Je ne sais pas de qui je suis l’amour…
Selon le propriétaire, au moment des faits, l’une des
victimes se tenait accoudée au tonneau, et l’autre au comptoir.
Elles se faisaient face, comme toujours. « Une manière de
théâtre, si vous voulez. Les clients n’y prêtaient plus attention.
Notez que j’ai parfois eu des remarques. Causer poésie avec un
Boche, est-ce convenable ou pas, bah… Quand il n’y aura plus
que ça… La porte s’est ouverte, alors que je cherchais une
caisse de verres sous le comptoir. À quatre pattes pour tout
vous dire. “C’est ça qui vous a sauvé la vie”, m’a dit
l’inspecteur. J’ai seulement pensé que celui qui entrait poussait
la porte un peu fort. Pas comme un client qui vient boire. C’est
alors qu’un coup de feu a retenti. J’ai entendu le bruit d’un
corps qui s’effondre, et puis aussitôt un deuxième coup de feu.
Un moteur a rugi sur l’avenue, je me suis relevé, et ces deux
messieurs étaient étendus sur la sciure, tenez, comme je vous
vois. M. Duclair gémissait tout doucement. Il essayait de dire
quelque chose. Je n’ai pas compris. »
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