L'amant noir

Etienne de Montety · Chapitre 9 sur 23

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L'amant noir

Chapitre III

I I I

 

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Depuis son veuvage, ma mère habitait seule dans la grande demeure de la rue Mademoiselle. Elle m’avait écrit qu’elle pourrait nous accueillir le temps de ma longue permission. Elle mettrait à notre disposition le logement qu’occupait jadis sous les combles un couple de domestiques. Une porte donnait sur un couloir qui desservait une grande chambre, une salle de séjour, une cuisine et une salle d’eau.

Que s’était-il passé ? Ma mère, qui n’avait eu de cesse qu’elle ne me détournât du mariage, consentait aujourd’hui à nous offrir l’hospitalité. Comment expliquer ce revirement ? J’eus la réponse dès les premiers jours de notre installation. C’est son directeur de conscience qui lui avait enjoint de nous accueillir, Artémis et moi : le fils prodigue revenait, il convenait de lui ouvrir grand les bras. La charité le commandait, c’était un mot important pour ma mère. Je sus qu’elle avait tenté de jouer une dernière carte :

— Elle est orthodoxe, monsieur l’abbé…

Le Filioque comme une objection insurmontable… Le bon prêtre avait haussé les épaules. Dieu reconnaîtrait les siens. Alors ma mère avait consenti, non sans que se poursuive en elle un furieux combat intérieur. Elle retrouvait son fils, mais sa joie était gâtée puisqu’il ne lui appartenait plus entièrement.

C’est peu dire que nos relations étaient devenues compliquées : j’étais officier, blessé, décoré. Sur le papier, j’incarnais le fils rêvé. Mais j’étais aussi l’enfant prodigue de Constantinople. Il y avait deux êtres chez la baronne Duclair. La mère et la femme d’ordre. Celle-ci jugeait et blâmait bruyamment, là où, secrètement, celle-là consentait. Son amour pour son fils, chef de nom et d’armes, sur qui reposait l’avenir de la famille, l’entraînait à me passer beaucoup de choses. Elle avait condamné mon comportement dispendieux, les dettes que j’avais contractées. Elle me l’avait vertement fait savoir, mais les avait réglées. Elle avait désapprouvé mon mariage, mais, aujourd’hui, elle nous hébergeait.

Valentine, la cuisinière, me fit fête. « Monsieur Fleurus » était de retour. Au service de mes parents depuis trente ans, Valentine avait connu mes premiers pas, mes premiers mots d’enfant, et balayé les débris des carreaux que j’avais cassés avec mon ballon. À l’instar de Fräulein, ma mère et mes sœurs, elle constituait ce bataillon de femmes qui prenaient ma défense contre l’autorité paternelle ou contre un professeur. « Monsieur Fleurus » avait toujours raison. Il était si gentil, parlait si bien, et montrait tant d’esprit.

J’avais appréhendé la rencontre entre ma mère et ma femme. En d’autres termes, entre la baronne Duclair, née Hortense de Conflans, et Artémis Démétrios. Elle se déroula sans anicroche, du moins apparemment.

Artémis fut parfaite : souriante, polie, prévenante. Ma mère l’appelait « ma bru », ce qui lui épargnait de prononcer son prénom. Artémis lui disait « Mère », comme il était d’usage dans ma famille (chez les Démétrios, dès la publication des bans, Marianne m’avait demandé de l’appeler par son prénom). Mais entre nous, nous allions très vite l’appeler « Madame Mère », avec un mélange d’impertinence et de crainte.

En sa présence, Artémis prenait un air courtois absolument irréfutable. Elle parlait peu, écoutait d’un air pénétré, acquiesçait. Son attitude désarmait toutes les prévenances. Son grand oral devant les amies de ma mère s’était passé à merveille. Elle avait répondu à toutes les questions avec le sourire : le général Démétrios, la Légion d’honneur, les Someroy, ma jeune épouse avait fait mon admiration par ses reparties charmantes, enjouées, et sa maîtrise de la diplomatie. Je pouvais être fier d’elle.

C’est le soir, une fois dans notre logement, que je comprenais ce qu’elle endurait. Sitôt fermée la porte de notre chambre, il n’était pas rare qu’elle fondît en larmes :

— Je me sens jugée…

— Mais non, tu te fais des idées…

— Ta mère me prend pour une rastaquouère…

Artémis et moi profitions de notre séjour pour sortir. Concerts, théâtre, dîners, nous ne nous privions de rien. Le premier incident entre ma mère et ma femme éclata quelques semaines après notre installation à Versailles. C’était au lendemain d’une soirée pour laquelle Artémis et moi avions apporté à nos tenues un soin particulier. Elle s’était rendue à Paris à plusieurs reprises pour suivre la confection de sa robe. Elle avait jeté son dévolu sur un élégant modèle, très décolleté dans le dos. Il grandissait la petite Artémis et, par surcroît, découvrait sa peau ambrée de fille de la Méditerranée. Bref, ce soir-là, ma femme serait magnifique.

Quand elle parut dans l’escalier, descendant de notre logement, fière de l’effet qu’elle produisait, ma mère ne fit aucun commentaire. Pourtant, Artémis était en droit d’attendre un compliment, même par simple politesse. Je me souvenais des magnifiques tenues qu’elle-même portait quinze ans plus tôt. Le temps avait passé, la guerre, son veuvage avaient incontestablement changé Hortense Duclair ; ma mère dédaignait Artémis qui pourtant arborait un bijou de famille. J’aurais dû me douter de quelque chose.

L’orage éclata le lendemain au déjeuner. J’eus l’imprudence d’aborder le sujet.

— Artémis était très en beauté, hier soir. Sa robe a été très remarquée.

— Je l’ai achetée dans une boutique de la rue Saint-Honoré. À Paris, on appelle ce modèle le décolleté de la victoire, déclara Artémis. Et savez-vous pourquoi ?

— ….

— Parce qu’il va jusqu’aux reins.

Un silence avait accueilli le calembour.

— … Au Rhin. R, h, i, n !

Artémis riait de bon cœur. Je souris avec indulgence à ce mot de chansonnier.

— Ma bru ! Je vous en prie !

L’expression avait cinglé. Je retrouvais le ton exaspéré de ma mère lorsque nous étions enfants. Sur le moment, je ne sus pas si c’était la robe, le calembour, ou l’hilarité d’Artémis qui l’avait agacée. Celle-ci m’avait regardé, sidérée.

Comment expliquer à une jeune épouse, élevée dans le pittoresque milieu Démétrios, que, selon un code non écrit, inconnu des profanes, pis indéchiffrable, cette robe et surtout l’esprit qui l’accompagnait pouvaient passer pour incongrus chez les Duclair.

Quand je la retrouvai dans notre chambre, elle pleurait à chaudes larmes.

— Ta mère me déteste.

— Mais non : c’est du bizutage. Elle voudrait te faire entrer dans son moule.

— Jamais !

Artémis apportait rue Mademoiselle un style inconnu jusque-là. Elle chantait dans les couloirs, elle riait fort. Elle aimait s’habiller, faire des essayages, mettre à mal les convenances vestimentaires, et n’envisageait pas de renoncer à ce plaisir, dût-elle bousculer sa belle-mère. Sa garde-robe occupait une place importante dans sa vie. Robes à taille basse, jersey et chapeaux cloches, tenues de soirée imitées de Lanvin ou Poiret, elle prenait rendez-vous dans les grandes maisons, essayait leurs créations, et les faisait reproduire chez une petite couturière du quartier. Il restait de la provinciale en elle. Paris était à ses yeux la ville de la mode, du style et de l’innovation. Elle lisait le magazine Femina, qu’elle laissait prudemment dans notre chambre.

— Pardon, mon chéri. C’est mon côté midinette, disait-elle en riant.

Dans le salon de la baronne Duclair on lisait uniquement L’Illustration, avec ses récits de voyages ou de guerre et son supplément qui publiait in extenso les comédies à l’affiche à Paris. Dieu sait comment, l’entrée de Femina sous son toit était parvenue aux oreilles de ma mère dont je connaissais le jugement : « Un journal féminin ? C’est une lecture pour les bonnes… »

La part coquette d’Artémis – même jusqu’à la frivolité – ne me déplaisait pas. Je l’encourageais volontiers à se rendre dans les boutiques. J’aimais l’accompagner, participer à l’achat de ses robes, toujours heureux de la voir sous un nouveau jour. Ses audaces m’enchantaient.

Ma mère voyait les choses autrement : « Eugénie ne porterait jamais ça. » Elle utilisait mes sœurs comme étalon de la bienséance. Était-ce opportun ? Hélène était entrée dans les ordres et menait une vie contemplative dans un couvent en Suisse. Eugénie s’était mariée peu après la fin de la guerre, quelques jours avant mon départ pour Constantinople. Son mari et elle habitaient Ville-d’Avray, avec trois jeunes enfants qui l’accaparaient entièrement. Les foucades d’Artémis contrastaient évidemment avec la vie raisonnable d’Eugénie, qui n’était pas coiffée à la garçonne, ne portait pas de robe décolletée, ne lisait pas Femina, et se rendait rarement à Paris – « Comment aurait-elle le temps, avec ses enfants ? » s’exclamait ma mère.

Depuis notre retour de Turquie, j’estimais que nous étions en vacances. Nous aurions bien le temps, en garnison, de reprendre un rythme et des horaires. Nous essayions de prolonger les délices de Constantinople, de retrouver les premiers jours de notre amour, son insouciance. Je voulais revivre l’intensité des après-midi où Artémis me rejoignait, dans mon appartement de Péra. C’était le temps où le chat ne la dérangeait pas, ou du moins elle s’en accommodait. Elle n’avait d’yeux que pour son fiancé. Elle prétextait auprès de Mme Démétrios l’envie de faire une promenade et lui faussait compagnie pour courir à Djihangir. À l’époque, nous n’avions guère d’autre souci que nous-mêmes, et d’autre envie que celle de demeurer l’un contre l’autre des heures durant, sur le sofa de mon appartement, en nous murmurant des mots tendres. Dans notre grenier de la rue Mademoiselle, je cherchais à retrouver l’ivresse de ces plages de bonheur évanoui.

Notre mode de vie agaçait « Madame Mère » qui en rendait Artémis responsable. J’étais son fils, pourvu de tous les droits, notamment celui de m’amuser : les privilèges dont je jouissais m’avaient été octroyés avec la croix de guerre. En revanche, à ses yeux, Artémis était celle qui lui avait ravi la chair de sa chair. Puisqu’elle m’avait épousé, elle n’avait qu’un devoir, celui de me rendre heureux – quitte à sacrifier pour cela son bien-être et sa beauté. Dans ce combat de femmes, vieux comme l’humanité, je me gardais d’intervenir. L’affrontement sourd auquel elles se livraient me semblait à la fois banal et ridicule.

Quand Artémis se plaignait à moi d’une rebuffade dont elle avait été la victime, je me contentais de rire en la prenant dans mes bras. Et lorsque ma mère me prenait à part pour me faire une remarque la concernant, je haussais les épaules. Ces altercations étaient sans conséquences, pensais-je. Un je-ne-sais-quoi de las en moi répugnait à trancher le nœud gordien.

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