L'amant noir
Chapitre II
I I
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Quand je pris connaissance de la note du commandement des armées alliées à Constantinople qui recherchait un jeune officier breveté, je ne songeai qu’à mon cher Chénier, l’ami des heures noires de 1917. Je lisais ses vers sur mon lit de douleur, comme un baume pour mon cœur et ma jambe pantelante. Je ne savais rien de Galata, hormis l’alexandrin où le poète avoue sa dette : « Galata que mes yeux désiraient dès longtemps… » Était-ce la ville des Galates, à qui saint Paul écrivit une épître fiévreuse, qu’on lit à la messe ? Ce nom était pour moi porteur d’une poésie inégalée.
Mes camarades de Saint-Cyr choisissaient des régiments coloniaux cantonnés en Algérie, au Maroc, ou des unités d’infanterie chargées de surveiller sur les marches de l’Est le « Boche », certes à genoux, mais dont il faudrait se méfier.
Où irais-je ? Comme eux à Verdun, Metz, Tlemcen, Agadir ? Je vis une troupe qui défilait dans la rue principale d’une ville de province, et une caserne datant de Vauban. Je vis encore un mail bordé d’arbres et des familles en promenade accompagnant des filles aux sourires timides, et des garçons en costumes étriqués. Je vis enfin, groupés sous une lampe, un notaire, un professeur en retraite et un érudit local, dissertant sur la réfection de la façade de la cathédrale, ou la programmation du théâtre municipal, ou les choix de la municipalité en matière de voirie. Horreur !
Je voulais partir, rejoindre cette ville que chanta si bien Chénier : « Liberté qui nous fuis, tu ne fuis point Byzance, tu planes sur ses minarets. » Je ne me demandai pas un instant s’il avait raison ou tort, s’il n’était pas aveuglé, je sollicitai aussitôt cette affectation.
Constantinople, pour moi, ce ne pouvait pas être une caserne, un bureau avec des horaires et un chef vétilleux ; c’était la deuxième Rome, le lieu de la gloire de Mehmed II, d’Aya Sophia, « la Sainte Sagesse », et de la mer de Marmara chantée par tous les voyageurs. C’était la littérature que j’aimais, résumée par cette phrase de Flaubert citée par Maupassant : « On peut se figurer le désert, les pyramides, le Sphinx, avant de les avoir vus ; mais ce qu’on ne s’imagine point, c’est la tête d’un barbier turc accroupi devant sa porte. » Je désirais ardemment rencontrer ce barbier.
Et puis comment ne pas nommer Loti, l’intendant de mon jardin secret ! Je ne l’ai pas découvert dans la bibliothèque familiale, où l’on trouvait plutôt les œuvres de Zénaïde Fleuriot, Henry Bordeaux, Victor Cherbuliez et René Bazin. C’est au collège que j’ai pu lire ses romans peuplés de femmes aux prénoms envoûtants, Aziyadé, Féhimé, Zahidé, qui me faisaient rêver. Elles avaient mis le feu à mon imagination. Pour Loti, Constantinople était le sommet du raffinement humain ; à côté, Paris, Londres et même Rome faisaient pâle figure. Je quittai la France de Barrès et Déroulède pour une terre de délices, un paradis ; j’étais comblé.
Le service du chiffre de l’état-major du général Franchet d’Espèrey m’accepta. Je bouclai ma cantine, direction Constantinople, et m’offris le plaisir de faire le voyage dans l’Orient-Express. Trois mille kilomètres à travers une Europe à peine convalescente. Le train s’ébranla un matin de juin 1919, dans un craquement. Mon compartiment – puis-je écrire « ma chambre » ? –, avec ses boiseries et son mobilier, était un enchantement. Je passai de longues heures à la fenêtre. Nous traversâmes l’Allemagne, l’Autriche, des campagnes paisibles qui ignoraient tout de la guerre et de son cortège de ruines, des provinces que des traités de paix transformaient en pays indépendants. J’apercevais des hommes dans les champs. Ils n’avaient cure des réunions qui se tenaient à Versailles, où des messieurs à haut-de-forme décidaient de leur sort à l’ombre du château. Des paysages magnifiques me sortaient de ma rêverie. L’Europe était une beauté qu’il fallait admirer comme on le fait du visage harmonieux et éclatant d’une femme. Dans cette voiture de bois et de cuir, entre deux terres et deux temps, je fus heureux.
L’Orient-Express conduisait le voyageur jusqu’au bord de l’eau. En sortant de la gare, on voyait l’Asie. À cette simple découverte, j’eus le vertige. Durant le trajet, j’avais tellement regardé en détail le plan de la ville qu’il me semblait que je la connaissais déjà : la Corne d’Or, cette écharde qui la pénètre profondément, Péra, Nichantache, le Phanar, Eyoub, je récitais ces noms comme des lieux familiers.
Un tramway menait à Orta-Keuy en longeant le Bosphore. Sur les hauteurs du village, au milieu des vergers et des maisons de bois peint couvertes de vigne vierge, le général Franchet d’Espèrey avait installé son état-major, dans l’ancien konak d’Enver Pacha. C’était une vaste maison de pierre et de bois, formée de trois étages. Au premier, se trouvait le service du chiffre. Le jardin descendait en terrasses vers la mer, planté de pruniers, de cognassiers, de mûriers. Tant de lumière et de beauté, j’eus un éblouissement.
Je me présentai à mon supérieur, le capitaine Raynouard, qui me reçut courtoisement. Le soir même, il m’emmena dîner avec d’autres officiers. Sa voiture nous laissa au Taxim, d’où partait la Grand’Rue de Péra.
— Vous êtes sur l’avenue qui est la colonne vertébrale de la ville, Duclair. Enfin de la ville européenne.
De fait, passage d’Anatolie, passage Hazzopoulos, rue de Brousse, rue Kabristan, le quartier était parcouru par un réseau de petites rues où semblait régner une rumeur perpétuelle. À cette heure de la journée, les tenues bleues des Français croisaient les uniformes kaki des Anglais, et les bersaglieri italiens. À la brasserie d’Orient, on me fit boire, comme c’est la tradition dans les garnisons qui accueillent un nouveau venu. Arrosée de dousiko, un raki qui arrachait la gorge, la soirée fut longue. Passage des Fleurs, de jolies filles parlant français avec l’accent russe vendaient des œillets, des roses et leur sourire. Mes camarades m’achetèrent un bouquet – non : dix –, que je dus offrir dans la rue aux femmes seules. Je ne me souviens plus du reste. Nous étions tous très éméchés. Il me fut rapporté que des coups de feu furent tirés en l’air, dans la nuit, pour me souhaiter la bienvenue. Apparemment la ville s’accommodait de ces écarts. Les habitants comprenaient que ces soldats qui débarquaient signifiaient la perte de la grandeur de Constantinople. L’entrée du général dans la ville, sur son cheval blanc, qui se voulait une orgueilleuse réponse au triomphe de Mehmed, avait fait impression.
Je me réveillai au foyer de Chichli où j’avais pris une chambre. Le jour était levé depuis longtemps. Je ne me rendis pas au chiffre, gardant le lit toute la journée. Ma tête me faisait mal. La moindre cigarette me donnait la nausée. Des camarades me rendirent visite en fin de journée. Ils me racontèrent des bribes de la soirée, en riant et en me donnant des bourrades.
Le travail au chiffre consistait à envoyer à Paris des messages informant le ministère de la Guerre des événements survenus dans la région : l’afflux de réfugiés russes chassés par les soubresauts de la révolution bolchevique provoquait une épidémie de typhus, et nécessitait que des mesures fussent prises. Les Anglais n’en faisaient qu’à leur tête en ville. Des échauffourées éclataient avec nos troupes. Le général était hors de lui :
— Ils recommencent Fachoda.
Étaient aussi signalés sporadiquement des massacres d’Arméniens, d’Alevis et de chrétiens, dans le pays.
— Ces endroits sont ingouvernables, concluait-il.
Chaque jour, des dizaines de messages partaient pour la France, soigneusement cryptés. Des codes étaient à notre disposition, plus ou moins complexes selon l’importance des messages. Les officiers du service se passionnaient pour cette technique à laquelle la guerre avait donné un essor considérable. De nouvelles combinaisons ne cessaient d’être inventées, repoussant les limites de l’ingéniosité humaine. Chez mes camarades, je retrouvais l’esprit polytechnicien de mon père et de ses amis. Quand Raynouard en parlait à la popote de Féhimé Sultane, exposant ses trouvailles, son visage se fendait d’un large sourire. Il devenait volubile. Les autres acquiesçaient, réfutaient, s’enthousiasmaient. Mes camarades aussi tiraient de ces jeux de l’esprit une profonde jubilation. Je ne la partageais pas. Je savais que le plus beau cryptage de la pensée des hommes s’appelle la poésie. J’ouvrais Aux flancs du vase. À l’époque, je tenais Albert Samain pour un grand poète.
De ma fenêtre de l’état-major, je voyais jusque sur la rive asiatique. L’Asie ! Jadis, mon imagination d’enfant inventait une terre peuplée de Chinois et de Mongols. La rive orientale de Constantinople ne différait en rien de sa sœur européenne. Je ne me privais pas de passer de longues heures au bord de l’eau. L’esplanade de la mosquée d’Orta-Keuy offrait un endroit merveilleux où prendre le soleil et apprécier la vue ; la mer n’y était pas troublée par l’incessant va-et-vient de bateaux de pêche, de caïques et de vapurs comme à Kara-Keuy. Au contraire, c’était le calme d’un trait d’union entre deux mondes. Je ne désespérais pas de trouver ici le repos.
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