L'amant noir

Etienne de Montety · Chapitre 17 sur 23

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L'amant noir

Je devais quitter la rue Lepic.

Je devais quitter la rue Lepic. L’avance que j’avais touchée pour l’adaptation des Désenchantées s’était vite évanouie. Mon loyer devenait excessif, et de toute façon je ne vivais guère dans cet appartement. Je passais mon temps à marcher dans Paris, sans autre obsession que celle de me ravitailler en opium. Il régnait une curieuse atmosphère dans les rues. Depuis l’arrivée des Allemands et leur installation, la ville avait pris une allure gothique.

Quand j’ai découvert dans le journal une réclame pour les chambres de l’hôtel La Source, je n’ai pas hésité. Elle ne vantait aucun luxe mais le calme, justement ce que ma pauvre tête recherchait. J’allais une nouvelle fois déménager. C’est le sort commun des militaires. Les transhumances de garnison en garnison, Metz après Thionville, et après Metz, Dijon, mais les miennes me menaient de Bourg à Paris, d’un appartement à une chambre meublée. Quel galetas m’attendait après le meublé ? L’hospice ? Les ponts ? Je ne songeais pas à l’avenir. L’incertitude du présent m’accaparait assez.

Ma chambre est très convenable. La fenêtre donne sur un mur ; si je me tords le cou et lève les yeux, je peux voir le ciel. Mon horizon désormais est limité à l’immeuble d’en face. L’obscurité vient vite, et il me faut souvent allumer l’électricité, une pauvre ampoule au bout d’un fil qui n’a peut-être jamais connu de lustre. Je n’ai pas pris le temps d’en installer un. À quoi bon ? Depuis que j’habite ici, je suis tenaillé par un sentiment d’urgence. Mon univers s’est réduit à sa plus simple expression. J’en ai décidé ainsi. J’ai abandonné ma bibliothèque, comme un fardeau devenu trop lourd. Peisson, Estaunié, Kessel, Peyré, exeunt. Et même les recueils de Régnier, Samain, Heredia : au diable. Je n’ai plus guère en ma possession qu’une anthologie de la poésie, celle qui ne me quitte pas depuis le front.

C’est peu après mon emménagement que j’ai fait la connaissance de l’Hauptmann von Pikkendorff. Cette rencontre que j’ai crue éphémère a transformé mon quotidien : elle s’est muée en amitié. Paris compte quelques milliers de soldats, et parmi eux un amateur de poésie. Lui aussi semble prendre plaisir à ma compagnie. Ensemble nous récitons des vers, pour – l’expression est de lui, jolie et maladroite – « teindre les temps que nous vivons de la couleur de la beauté ». Je peux encore déclamer de mémoire le Testament de Villon, et « Le cimetière marin ». Parfois je bute, je cherche. Les vers s’enfuient, je les rattrape. C’est l’une de mes dernières coquetteries.

Pour cela je répète, inlassablement. Dans la rue, les passants croient que je parle seul et me regardent, intrigués. Je ne suis pas seul, justement. Je passe des heures entières à reconstituer « La chanson du Mal-Aimé ». Avec Apollinaire, nous avons une guerre en partage, et les soirs de demi-brume. Je n’avais jamais remarqué qu’il avait fait une répétition :

Au tournant d’une rue brûlant

De tous les feux de ses façades

Plaies du brouillard sanguinolent

Où se lamentaient les façades

Une femme lui ressemblant …

J’ai fait remarquer cette bizarrerie à mon ami.

— C’est certainement, comment dites-vous, une « licence »…

— Vous avez raison. Un poète a tous les droits, même celui de se jouer de la langue ; à condition qu’il ne la défigure pas.

Pikkendorff m’a confié que sa famille possède des milliers d’hectares de bois dans la montagne du Harz. Il m’a souvent décrit sa forêt, les vastes allées qui partent, invitant à de longues promenades. Son travail consiste à délimiter les parcelles, à sélectionner avec soin les arbres à couper, à les marquer d’une croix, avant qu’une cohorte de bûcherons et de débardeurs n’intervienne. Il me parle des arbres avec précision, comme d’une grande foule d’êtres vivants dont il faut s’occuper, raconte les coupes claires, décrit les fûts impeccablement alignés formant des tas hauts comme plusieurs fois un homme. Devant moi, il s’émerveille des jeunes pousses qui surgissent, promesses de la forêt de demain.

Il m’a expliqué que c’est la nature qui lui avait donné le goût de la poésie. Dans le Harz, les arbres immenses et lancés vers le ciel écrasent l’homme, et la poésie seule, avec ses mots, lui rappelle qu’une harmonie est possible.

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