L'amant noir
Je traverse l’avenue de Saint-Ouen…
Je traverse l’avenue de Saint-Ouen pour me rendre au Milord. Elle est battue par un vent glacé qui me cingle en quelques secondes. Une fois assis, j’ouvre Le Petit Parisien qui me donne des nouvelles du monde ; mais que disent-elles vraiment du monde, ces informations passées au tamis de l’idéologie et de la censure ? J’observe cependant qu’en cet hiver 1944 Paris continue à vivre. Je lis des articles sur Charles Trenet, Edwige Feuillère, Corinne Luchaire ; et Cocteau qui triomphe à la scène. Oswald von Pikkendorff m’a dit qu’il le voyait régulièrement à l’Institut allemand.
— Voulez-vous que je vous y fasse inviter ? Le docteur Epting serait enchanté de vous recevoir. Les écrivains français sont les bienvenus.
Le qualificatif d’« écrivain » m’a touché. Suprême courtoisie ou suprême art de la séduction ?
— Je vous remercie… Mais je dois décliner. Ça ne m’est pas possible, actuellement.
— Je comprends ; n’en parlons plus…
Il fixait du regard ma boutonnière ornée du ruban vert et rouge de la croix de guerre. Je la porte depuis que je le vois, comme pour faire le pendant à son uniforme. A-t-il pris mon refus pour une position de principe ? Un geste que l’honneur commande ? Il ne soupçonne pas qu’il n’est justifié que par la profonde lassitude qui me gagne chaque jour davantage, inéluctablement, comme une marée.
Pikkendorff paraît insensible aux événements. Le cours de la guerre est désormais défavorable aux Allemands, mais jamais je ne l’ai vu abandonner son air calme, soit qu’il ait en l’avenir une confiance inaltérable, soit que le sort des armes lui soit indifférent, au fond. Je sais qu’après la guerre il rentrera chez lui pour reprendre ses activités sylvestres, loin du monde et de son fracas. Il retrouvera avec joie, m’a-t-il assuré, l’odeur de la sève s’exhalant des troncs fraîchement coupés, celle de la mousse et des feuilles dans les clairières. Au milieu des troncs séculaires, il sortira un livre de sa musette, comme il le faisait avant la guerre, et récitera des vers à voix haute, dans le silence.
Je n’ai guère vu mon ami ces jours-ci. Il est possible qu’Oswald vienne moins souvent au Milord. De mon côté aussi, il m’est arrivé de lui faire faux bond. Je n’ose pas le lui avouer, je ne parviens plus à descendre l’escalier sans risquer une chute. Alors je préfère garder la chambre, me plonger dans l’anthologie de la poésie allemande qu’il m’a offerte. Je la feuillette inlassablement, allongé sur mon lit. Bientôt la poésie sera mon dernier lien avec le monde extérieur.
Hier blüht es schon in
manchem Garten,
Die Luft ist seidenweich
durchstrahlt.
Im Tal die Ulmenwälder
Warten,
So wie Corot so oft
gemalt 1 .
Ces vers sont d’un poète contemporain que je ne connais pas, Niebelschütz. Oswald en fait grand cas. Je poursuis ma lecture à voix haute et claire. « Fünf leerten aus dem Becher in grauer Flandernschlacht… » Je goûte ces mots et cette musique. Je hausse le ton, « Fünf leerten aus dem Becher… ».
Un occupant de l’hôtel s’est plaint à la gérante qu’on entendait parler allemand dans ma chambre. Celle-ci me l’a reproché, sous-entendant que j’amenais des soldats à l’hôtel. Je me suis défendu. Mon histoire de poésie ne l’a pas convaincue. Qui est le délateur ? Est-ce le même qui m’a menacé au Milord l’autre jour : « Tu le paieras… » ?
Ainsi je devrais renoncer à ma passion pour la poésie aux seules fins de ménager des oreilles patriotes. Céder à la malveillance. Cette époque m’effare, tant elle conjugue veulerie et étroitesse d’esprit.
Le moindre de mes gestes me demande un effort auquel je ne veux plus consentir. Les jours me paraissent durer une éternité. Je reste allongé des heures, à lire. Les poètes sont mes fidèles compagnons, avant que ma solitude ne soit totale, comme l’obscurité qui m’enserre. Au bout de quelques heures, je n’ai même plus la force de tenir le livre. Je suis sur le dos, les yeux errant sur le plafond. Comme lorsque j’étais enfant, avec les nuages qui défilaient, je scrute les taches d’humidité, leur trouvant forme humaine. Je me raconte des histoires. Ma mémoire me sert de réservoir. J’ai reconstitué des vers de Cocteau, que je récitais jadis pour conférer un peu de noblesse à mes noces avec l’opium. J’aurais pu les lui dire, si je l’avais rencontré à l’Institut allemand :
Tes bonheurs sont pipés et le malheur te pipe
Voilà ce que le sage inscrira sur sa pipe.
Cependant qu’il est cher à notre esprit chagrin
Le pavot sinueux couronné de ses grains…
« Pavot sinueux » ou « sinueux pavot » ?… J’hésite. Il faudra que je vérifie. Il faudrait aussi que j’aille voir un médecin pour qu’il me prescrive un traitement – aurais-je droit à des injections de morphine comme jadis à Champlat ? À quoi bon ? Je tiens à peine sur mes jambes. Certains jours, la privation d’opium est telle que mes muscles se contractent. Je suis tenaillé par des crampes à l’estomac. Mon corps me fait mal à hurler. C’est intenable. Je me débats, j’ai envie de vomir.
« Couronné de ses grains… », je ne sais plus la suite.
1. Ici des fleurs dans les / vergers, / Le soleil joue au ciel de / soie. / Les bois
d’ormes dans la / vallée, / Corot en ce mois aimait / les peindre.
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