L'amant noir

Etienne de Montety · Chapitre 5 sur 23

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L'amant noir

Je m’installai à Djihangir…

Je m’installai à Djihangir, dans un appartement situé dans un immeuble à la façade recouverte de verdure qui me plut aussitôt par sa vue imprenable sur le Bosphore. De ma fenêtre, je voyais au loin Scutari, en Asie, et à ma droite la péninsule historique, la pointe du Sérail et les grandes mosquées.

Comment avais-je découvert ce quartier, moins élégant que celui qui entoure la Grand’Rue de Péra ? Lors d’une promenade, je m’étais égaré dans des rues aux trottoirs disjoints, encombrés par un bric-à-brac de brocanteurs. Je m’étais arrêté dans le jardin d’une mosquée pavé de marbre blanc, découvrant le panorama magnifique qui s’offrait au visiteur. Un chat vint avec langueur quémander des caresses. Je ne les lui refusai pas. Le Bosphore était à mes pieds, puissant et magnifique. Je fus sous le charme.

Je meublai sans mal mon nouveau logis grâce aux nombreuses échoppes du quartier. Un lit, une table, une chaise. Et puis au gré de mon chinage, une gravure, une lampe. Il me semblait que je transférais chez moi un peu du désordre des boutiques de Djihangir. Mon seul luxe fut l’acquisition d’un épais tapis de Boukhara acheté chez un marchand de Stamboul.

J’arpentai la ville, vérifiant qu’elle était à l’image de la plupart des grandes cités de l’univers : construite sur des collines. Pour l’explorer, il faut sans cesse monter et descendre. Je prenais le chirket, un bateau à vapeur qui permettait de traverser le Bosphore, jusqu’à Scutari. J’apprenais à connaître les Eaux douces d’Europe et celles d’Asie, où la société locale se promène au printemps. Je savourais la douceur du climat, quand le poyraz, le vent venu de la mer Noire, ne soufflait pas.

Ma première sortie avait été pour Chénier. Je finis par trouver sa maison natale, au bas de la tour de Galata. C’était un immeuble lépreux en brique percé de fenêtres à barreaux ; et pourtant, de là s’était échappé un poète. Sur la corniche, un arbrisseau poussait. Je risquai un œil. Un escalier aux marches usées menait aux étages. L’adresse était : rue de la Banque. Chénier était né à quelques pas des magnifiques sièges des établissements bancaires d’Europe, rue Voivodé : Banque ottomane, Banque de la nation française, Banca commerciale italiana. L’endroit avait été transformé en han, en maison de commerce. Je restai sur le seuil et murmurai :

— « Viens, viens, mon jeune ami, viens, nos muses t’attendent, / Nos fêtes, nos banquets, nos courses te demandent. »

Chénier, Loti… Ces noms trottaient dans ma tête… Ils m’avaient précédé dans la ville, je mettais mes pas dans les leurs. Je m’imaginais qu’ils avaient emprunté telle sente, s’étaient accoudés à tel parapet. Je cherchais partout des traces de mes dieux, et partout j’en trouvais.

À Péra vivait une société formée de Français, d’Italiens, de Grecs, qui côtoyait des familles arméniennes et juives. Certains ne sortaient jamais de ce quartier ; pour eux, Constantinople avait la dimension d’une préfecture, limitée à quelques artères, des passages autour de la Grand’Rue, et ses bâtiments qui mêlaient l’architecture parisienne, le style Mitteleuropa, à des emprunts à l’hellénistique. Je découvrais, construits sur ce modèle, le siège de la Dette centrale, le Cercle d’Orient, l’Union française et les grands hôtels des Petits-Champs.

On eût étonné des expatriés en leur disant qu’à quelques minutes à pied, de l’autre côté du pont, vivaient des musulmans. Pour eux, la Corne d’Or était une frontière infranchissable, Stamboul un autre continent. Les matinées des Pérotes étaient occupées à honorer un ou deux rendez-vous, à faire quelques courses. L’après-midi, on était reçu chez la femme du commandant de la mission militaire, le soir chez le directeur de la Banque d’Abyssinie, qui habitait Nichantache.

Résident de fraîche date, je fus aussitôt invité partout, et l’objet de toutes les curiosités : d’où venez-vous, que font vos parents, où habitent-ils ? Dans quelle unité avez-vous servi, mon jeune ami, votre croix de guerre, blessure ? Mon pauvre petit… Il est charmant ce lieutenant, etc.

Les Français parlaient souvent des réceptions qui avaient eu lieu à l’ambassade, fermée depuis la guerre. Chacun y allait de son anecdote sur le cadre enchanteur du Palais de France, évoquait le souvenir d’un bal, d’un cocktail dans le grand salon carré aux colonnes de brèche violette, d’une soirée d’hiver autour du piano. Personne ne savait que le départ de l’ambassadeur annonçait des bouleversements plus grands encore pour le pays. Péra avait commencé son agonie.

J’avais reçu de mon éducation une façon d’être à l’aise partout. Je baisais la main des femmes avec naturel, ainsi que me l’avait enseigné ma mère, je leur donnais le bras pour passer à table, les précédais pour entrer dans un lieu public. Mes prévenances faisaient merveille. Je ne le savais pas encore, mais mes yeux bleu clair troublaient les femmes. Certaines me le dirent.

Mme de Ferniac était grande et enjouée ; son chignon châtain lui donnait un air solennel que démentait aussitôt un air joyeux. Elle animait la communauté française de Péra avec bonne humeur et autorité. « Fleurus ? Ce prénom est tout simplement à croquer. » Elle parlait en connaisseuse. La litanie de ceux qu’elle avait donnés à ses huit filles faisait mon bonheur : c’était un alphabet, Anastasie, Bathilde, Clymène, jusqu’à Gersande et Henriane. Son mari dirigeait la Banque agricole du gouvernement. Ils vivaient à Istanbul depuis plusieurs années. Le célibataire que j’étais fut aussitôt invité à dîner chez eux – au gynécée Ferniac, comme disaient les sarcastiques. C’est au cours de la soirée que j’entendis parler de théâtre. Chaque année, ses amis et elle montaient une pièce. J’imaginais qu’ils reprenaient Labiche ou Hennequin, du boulevard, quand j’appris que la tradition de la troupe exigeait qu’on présentât des créations originales. Je me proposai d’écrire une pièce et de la monter. Douce de Ferniac – « Ici, tout le monde m’appelle par mon prénom. Appelez-moi Douce » – applaudit à ma proposition. Son enthousiasme valut acquiescement général.

Au service du chiffre, les journées étaient rythmées par le crépitement du fil et des machines à écrire, au milieu des téléphones qui sonnaient. Mais le soir, rendu à ma liberté et au silence, j’écrivais. J’étais heureux de retrouver ma vieille amie l’écriture. Je savourais par avance les heures passées non à faire disparaître les mots sous des combinaisons chiffrées ou des assemblages de lettres sans signification apparente, mais au contraire à les faire surgir sous ma plume.

Parfois la vie militaire et ses servitudes se rappelaient à mon souvenir : ma fonction à l’état-major d’Orta-Keuy m’en avait un peu éloigné. La célébration du 14-Juillet donna lieu à une prise d’armes au Taxim. Arrivée des troupes tôt le matin, tenues impeccables, installation sur la place, devant l’hôpital français, accueil des autorités. À quoi tout cela rimait-il ? Je me serais volontiers soustrait à cette corvée, n’eût été le souvenir de mes hommes du 161 e. Pour eux, je consentais à jouer la comédie de la parade, vérifiant l’alignement de la troupe, la présentant au capitaine Raynouard, puis prenant place dans le rang figé au garde-à-vous, la main au képi, pendant que la musique militaire jouait, devant les familles venues en badauds. Plus tard nous descendrions la Grand’Rue au pas, sous les applaudissements de la foule. Mon père aurait été comblé par cette matinée.

Je cherchai un thème pour ma pièce. L’Antiquité ? Elle s’imposait à moi. Après tout, la Grèce est toute proche et un peu de son air souffle sur Constantinopolis.

Qu’allais-je écrire ? L’histoire de Daphnis et Naïs que célèbre Chénier ? Leurs aventures, quoique délicieuses, me parurent un peu inconvenantes pour le salon de Douce et ses filles. La mère de famille s’offusquerait. Je choisis le thème d’Acis et Galatée, les amours d’un jeune berger et d’une Néréide contrariées par la jalousie du cyclope Polyphème. Quand j’en parlai, promettant une pièce en vers, des alexandrins et des chœurs, on jubila. L’entrain de la troupe galvanisa mon ardeur. Le soir même, je me mettais au travail.

J’ai sous les yeux le livret imprimé, cadeau de la troupe, où Douce avait écrit « en témoignage de gratitude pour l’auteur ». Une de ses filles y avait ajouté des dessins ; c’est un bel objet que j’ai gardé précieusement.

Je te le dis : je t’aime, ma belle Galatée

Les dieux ont élu un modeste pasteur.

Ils ont ouvert ses yeux, ils ont ouvert son cœur

Sur ta grâce de nymphe, et ta blanche beauté.

Ces vers ne sont pas fameux, mais j’y suis attaché. Je les associe à un moment de mon existence où je fus sinon heureux, du moins vivant.

Chez un artisan de Stamboul, je fis fabriquer d’immenses cadres où je tendis des toiles que Douce et ses filles peignirent avec entrain. Ce furent naturellement les jardins de Versailles, les bassins de Neptune ou Latone, les statues d’Apollon et Vénus dans la petite Provence qui, sur mon idée, vinrent sous leur pinceau.

— Aidez-nous, Fleurus. Après tout, le Versaillais, c’est vous !

Douce fit aussi la distribution : je serais Acis, Atanase Patrikian Polyphème, et la jeune Mme de Romefort Galatée. Un chœur de sylvains et de naïades serait formé de Pérotes. Il reprendrait le grand air de la pièce.

Fuyons l’ire de Polyphème

Le géant nous cherche partout

Il est jaloux de ceux qui s’aiment

Dieux, détournez son courroux

Fuyons l’ire de Polyphème,

Ses menaces, ses anathèmes.

À quel âge ai-je commencé à écrire ? Dix ans, quinze ? Je le fis naturellement. Les mots me venaient sans mal. Je composais des vers à la manière d’Albert Samain, que mon entourage trouvait charmants.

Dans ma famille, on écrivait volontiers, cela faisait même partie du bagage nécessaire. Comme il fallait savoir rédiger une lettre dite « de château » après un séjour chez des amis, être rompu à l’art de composer un compliment était fortement recommandé. Principe numéro 1 : faire court et amusant. Principe numéro 2 : émailler son propos d’un vers de Racine ou de Heredia. Une citation latine ? Encore mieux. Était-elle grecque, c’était l’acmé du grand style. Chez les Duclair, les belles lettres étaient un ornement de la vie.

Est-ce à dire qu’on aurait regardé un écrivain avec intérêt, bienveillance ? Un écrivain, entendre : celui qui en a fait son métier ? D’abord chez mes parents, la notion de carrière n’avait pas cours. On la laissait aux bourgeois. Un écrivain était à leurs yeux cet individu qui se répand, exprime ses sentiments, raconte ses maladies, ses déboires, les inflige aux autres ? Pouah ! Un hirsute, le col ouvert, la main tremblante, les yeux dilatés par la passion et les désordres ? Non decet. Ça ne se fait pas. Tout était dit, fermez le ban.

Je ne voyais pas les choses ainsi. Non par esprit de contradiction, mais parce qu’une force irrépressible, pour ainsi dire vitale, me poussait à écrire. Mais jamais je n’aurais osé l’avouer.

Quand, à quinze ans, je composai ma première pièce, Fräulein s’exclama : « Comme il est doué ! » Je l’intitulai « La nuit de mai ». Une comédie en deux actes et en alexandrins, empruntant son titre à un charmant poème de Musset, tout cela était parfait. Ma mère me fit un compliment distrait.

Écrivant Acis et Galatée, je repensais à elle. À quoi songeait-elle en voyant son fils composer ? Était-elle émue ? Attendrie ? Agacée ? Je ne l’ai jamais su.

Plus tard, à Saint-Cyr, j’ai eu à nouveau l’occasion d’exercer mes talents littéraires. C’était la guerre, mais la guerre n’avait pas eu raison des traditions. Qui dit école dit vie de promotion et réjouissances de toutes sortes. Je fus désigné pour monter la revue qui devait clôturer le temps de l’instruction. Parodies, pastiches, chansons à boire, je ne lésinai pas. Je chantai la vie militaire selon Courteline et Christophe, mettant en scène l’adjudant et le colonel, la cousette et le pioupiou, en un long chant intitulé « L’amour est enfant de bazar » (à Saint-Cyr, le « bazar » est un élève de 1 re année). Ce divertissement puisait largement dans l’argot de l’école. Je détournai le sonnet d’Arvers, parodiai Lamartine et Baudelaire, et le Faust de Gounod (« Cogne pur, cogne radieux, passe l’appel devant nos pieux », chanté sur l’air de Marguerite, « Anges purs, anges radieux »).

J’étais The Lord, le poète de la classe, lisant à voix haute les poèmes décadents d’Adoré Floupette, que me récitait mon père, comme si c’eût été du Mallarmé : « Mon âme vespérale erre et tintinnabule… » ; j’en inventais d’autres, sous les hourras de mes condisciples. Je m’amusais. Ces fantaisies me valaient d’être bien vu de mes chefs. Elles contribuaient, disaient-ils alors, à « la bonne ambiance ».

Au fond de moi, je m’interrogeais cependant. La poésie n’était-elle vouée qu’au divertissement un peu épais ? J’ai retrouvé, glissée dans le livret du spectacle, cette « Invocation » plus grave, plus personnelle, que j’écrivis à la veille du départ de l’école, en août 17 :

Âmes de nos anciens, élevez notre cœur

À l’unisson de vos mémoires glorieuses.

Et si l’un de nous meurt sur les bords de la Meuse, Qu’il porte le panache de vos shakos vainqueurs .

Les temps m’avaient conduit à passer d’Arvers à Déroulède. Au front, il ne fut pas un jour sans que j’eusse recours à la poésie. Elle me servit de remontant, comme à mes hommes leur quart de mauvais vin. Quand je ne lisais pas, j’essayais d’écrire des vers. Un peu à l’écart de la troupe, adossé à un mur, je sortais un carnet et un crayon, et ma main courait sur le papier, tantôt hésitante tantôt fiévreuse. Ma tête bourdonnait encore du fracas des bombardements de la journée. Des images passaient et repassaient devant mes yeux. Des soldats que je ne reverrais pas. Je cherchais à chasser leurs visages, pour trouver le repos. Le soleil commençait à décliner sur la Champagne en flammes.

Acis et Galatée, pièce en un acte, annonçait fièrement le livret. La perspective de cette pièce fit de moi, en une seule saison, la coqueluche de Péra. On était loin du faubourg Saint-Germain, et de Versailles, mais on aimait danser, et le lieutenant Duclair arrivait à propos pour divertir la ville.

— On compte absolument sur vous, Fleurus.

— Vous écrivez si facilement…

— Et puis vous nous apportez un air de fraîcheur et de poésie.

La dernière qui avait parlé s’appelait Amicie de Romefort. Les femmes se pressaient autour de moi. Leurs maris m’encourageaient par de grandes claques dans le dos, riant de ma popularité auprès des maîtresses de maison. J’étais le boute-en-train de la petite bande de Péra. Nul ne soupçonnait que, la nuit venue, dans mon petit appartement, j’étais submergé par la noirceur et la tristesse. Des ombres surgies des boues de Champagne m’apparaissaient, sinistres. Je me tenais à ma table devant la grande ville assoupie. J’écrivais en ne songeant qu’à la petite Mme de Romefort.

Amicie avait mon âge. C’était une jolie jeune femme brune, à la démarche gracieuse. À dix-huit ans, elle s’était mariée à un conseiller d’ambassade de quinze ans plus âgé qu’elle, qui lui faisait mener une vie très officielle, et raisonnable. Était-elle heureuse ? Cette question n’avait pas été prévue dans son éducation. Romefort était un homme bon mais austère. Il nous regardait répéter la pièce comme on contemple ses enfants. Sa jeune femme avait l’air de s’amuser ; le sourire qu’elle affichait suffisait à son contentement. Il ne soupçonnait pas que la ville entière commençait à parler de nous.

… et je suis fort éprise d’un beau basileus Qui habite un palais dominant le Bosphore.

Quand il surgit superbe, ex machina deus.

Imaginer Amicie déclamer ces vers à mon intention m’avait d’abord transporté, avant que je me rende à l’évidence. À quoi bon cette fête, cette poésie de pacotille, ces costumes ? Tout n’était que masques confectionnés pour dissimuler ma misère. Et l’émotion me saisissait, tandis que je cherchais vainement une rime à « Bosphore ».

Le lendemain, je me reprenais. Rien n’était trop beau pour la pièce. Décors, costumes, mise en scène, impression du livret, je m’occupais de tout, jusqu’au champagne que je commandais à Épernay, dans une maison qui me préparait une cuvée spéciale. Une étiquette représentant Acis et Galatée était imprimée spécialement pour l’occasion. La « Cuvée Duclair », comme disaient mes amis lieutenants. Au vrai, j’en buvais tous les soirs, dans un cabaret où j’avais mes habitudes. La boisson m’aidait à chasser des fantômes surgis de la nuit. Elle me donnait de l’assurance pendant les répétitions au côté de la jolie Amicie de Romefort.

Le soir de la représentation tous les acteurs se dépassèrent. Amicie fut parfaite. Ses répliques semblaient lui venir du cœur. Son naturel fit merveille. J’en frissonnais dans toutes les scènes où nous étions ensemble. Aucune fausse note ne vint gâcher mon bonheur. Quand les lumières se rallumèrent, je déposai ma couronne de lauriers sur le piano, les gardes se défirent de leurs lances, les muses de leurs harpes, et l’orchestre lança les premiers accords. Je gardai ma tunique et mes sandales, et m’élançai, prenant par la taille une Galatée aux pieds nus, plus ravissante que jamais. La nuit paraissait ne devoir jamais finir. Infatigable, je conduisis la farandole. Amicie était à mes côtés. Grâce à nous, la colonie européenne vivait joyeusement, oubliant l’Europe et ses ruines. On cessait de parler de politique, du traité de Sèvres, des visées obscures de l’Angleterre, des derniers soubresauts de la Russie des tsars et son cortège de malheurs qui venait s’échouer sur les rives du Bosphore. L’art triomphait. Du moins, le croyais-je.

Quand l’aube se profila derrière les collines, j’invitai les derniers danseurs à prendre le petit déjeuner dans un café du bord de l’eau, au pied du pont de Kara-Keuy, qui restait ouvert toute la nuit ; un établissement pour les marins et les insomniaques. J’avais une théorie que j’avais maintes fois exposée à la troupe : surtout ne pas dormir, c’est ce qu’attendent les fantômes pour sévir. J’avais commandé des voitures. Un long cortège d’araba s’ébranla dans la ville endormie. Amicie était de la partie, un peu effrayée par la tournure prise par les événements. Elle se demandait s’il était convenable qu’une femme mariée participât à cette virée. Je tombai sur quelques-uns de mes camarades officiers qui s’esclaffèrent en voyant ma tenue. Je leur enjoignis de rester avec nous et commandai du champagne pour toute la compagnie. Nous entonnâmes un chant que la salle reprit en chœur. À l’aube, je fus porté en triomphe jusque dans la rue. Je revois le regard ébahi des quelques Turcs matinaux. J’étais trop ivre pour me rendre compte de l’incongruité scandaleuse de la scène.

Seule ombre au tableau de mon existence insouciante : ma mère. Alertée par son banquier, la baronne Duclair voyait avec inquiétude l’argent glisser entre mes doigts. Un héritage m’était revenu à la mort de mon père, une jolie somme qui, m’écrivait-elle, pourrait me servir à m’« établir ». Je détestais ce mot qui revenait souvent sous sa plume. Cet argent ne serait jamais utilisé à l’achat d’un appartement, puisque je l’avais dépensé à la confection des décors magnifiques d’Acis et Galatée , à celle des costumes surtout, à l’achat des accessoires et au règlement des musiciens de l’orchestre.

Je lui répondis par une lettre apaisante où je racontais – ou plutôt inventais – ma vie, multipliant les détails, les anecdotes vivantes, ajoutant les précisions qui rassurent une mère. Le climat était sain, la nourriture excellente. Je dormais bien, lui écrivais-je, comptais déjà quelques bons amis parmi les officiers. Notamment Robert qui avait de la parentèle à Versailles. Des dépenses ? J’en avais eu, c’est vrai : des frais d’installation. Forcément, les premières semaines, il faut tout acheter. Le quartier d’antiquaires où j’habitais, recelant d’objets par milliers, n’incitait pas à l’économie. Désormais, les choses allaient rentrer dans l’ordre.

J’avais déjà en tête une nouvelle pièce, Nedjibé. Ce prénom figure dans le roman de Loti, Les Désenchantées, que j’avais lu avant mon arrivée en Turquie. Je l’ai toujours trouvé très beau, empreint de poésie : il signifie « Bien-aimée ». Ma pièce raconterait les amours douloureuses de Nedjibé et Osman. Je voyais grand. Dix tableaux, autant de décors, trente-cinq acteurs. Je projetais de faire entrer sur scène un cheval, monté par le bel Osman.

Déjà des vers me venaient, des airs trottaient dans ma tête. L’idée du cheval, je la tenais secrète. J’avais consulté Robert. Contrairement à ce que j’avais écrit à ma mère, mon meilleur ami n’avait pas de famille à Versailles. Il était le fils d’un marchand de charbon de Riom. Râblé, le visage percé d’yeux malicieux, Robert servait au 11 e chasseurs, qui avait établi son quartier à Makri-Keuy, dans d’anciens bâtiments de la cavalerie turque. Il était dépourvu de toute distinction, mais d’une nature très drôle et doué d’une énergie exceptionnelle. Engagé en 1915, Robert s’était révélé au front un combattant hors pair. Les temps de paix lui convenaient moins. Il s’ennuyait et se dépensait désormais dans les plaisirs.

— Je suis un survivant, déclarait-il posément. J’ai gagné le droit de m’amuser.

La perspective d’introduire un cheval sur scène l’enthousiasma. Il se faisait fort d’en dénicher un dans l’écurie de son régiment, qui soit docile. Je montais mal, mais la démesure antique s’emparait de moi. Caligula avait voulu promouvoir sa monture au rang de consul. Moi, je décidai de faire d’un cheval un acteur dans un spectacle dont parlerait toute la ville, dont peut-être même les correspondants de la presse parisienne.

Il me fallait faire confectionner des costumes, trouver des meubles de l’époque ottomane, et surtout construire une rampe pour que le cheval accède à la scène. Je convoquai un charpentier du Phanar. L’homme écouta mes explications, impassible : pourquoi diable vouloir faire monter un cheval sur une estrade en bois ? Décidément, les Européens avaient des idées saugrenues. Mais ils payaient. Alors, sans commentaires, il accepta de fabriquer un plan incliné d’une vingtaine de mètres.

Nedjibé serait Amicie de Romefort, cela va sans dire. Nous ne nous quittions pas. Douce de Ferniac semblait s’être résignée : je ne regardais pas ses filles, pas plus Anastasie que Gersende. Je n’avais d’yeux que pour Amicie. Quand elle dansait, le mouvement la transfigurait. Elle tournoyait, virevoltait, avec un plaisir évident et troublant. Les hommes ne la quittaient pas des yeux. Séduit par sa gaieté naturelle, j’aimais être son cavalier. Nous formions un couple que je trouvais merveilleusement harmonieux. Je n’en revenais pas. Je ne voyais pas qu’elle ne songeait qu’à la synchronisation de nos pas.

Très vite, je me sentis irrésistiblement attiré par elle. Composant ma pièce, j’avais sans cesse à l’esprit son visage, ses yeux noirs comme la nuit et ses jolies épaules rondes qui me faisaient songer à ce qu’avait représenté pour Adam le fruit tendu par Ève : une délicieuse tentation.

Amicie, j’étais fou de ce prénom de pastourelle de toile de Jouy. J’aurais pu écrire un « Daphnis et Amicie ». Mais tout cela était irréel. Une comédie. De l’innocence, peut-être, ou – songerais-je plus tard – de la cruauté.

Que savais-je vraiment d’elle ? Quand j’y repense aujourd’hui, je réalise que jamais je n’eus de tête-à-tête avec elle. Était-ce la fatalité ou précaution de sa part, je n’ai jamais été en mesure de lui parler en particulier, de lui déclarer, sans artifice, en fixant ses beaux yeux, ce que je ressentais pour elle. Ce n’était pas urgent, pensais-je alors.

Sur la scène de Péra, nos visages se frôlaient, pendant les bals, nos corps se suivaient guidés par un mécanisme ingénieux. À celui-ci, je donne aujourd’hui un nom : l’amour. Elle en eût choisi un autre : le goût de la danse. Amicie se comportait avec une spontanéité qui me ravissait. Elle pouvait partir dans des accès de gaieté contagieux. Je ne manquais jamais de faire une plaisanterie, pour le seul plaisir de la voir s’esclaffer. Qu’éprouvait-elle pour moi ? L’amitié qu’on a pour un compagnon de jeu, un « partner », comme l’avait qualifiée devant moi un membre de l’ambassade d’Angleterre : « your so kind partner ». Avec moi, Amicie pouvait être amicale, complice, familière même, sans soupçonner l’incendie qu’elle allumait en moi. La passion me dévorait. Nous avions vingt-cinq ans. Je songeais : combien de temps allons-nous pouvoir vivre sans nous avouer notre amour ?

Une seule fois je fus sur le point de m’ouvrir à elle. C’était l’été, la nuit était douce. Nous avions quitté une farandole endiablée pour reprendre notre souffle. Sur la terrasse de cette maison de Nichantache, éclairée par de simples photophores, nous nous tenions à l’écart des danseurs, sans parler. Une goutte de sueur perlait à mon front. Amicie avait les yeux brillants dans la nuit et une mèche de cheveux s’échappait de son chignon. Les échos de la fête nous parvenaient, lointains. Elle me tenait toujours le bras. Je la regardais avec ardeur, sur le point de libérer mon cœur trop longtemps contenu. Les mots se pressaient, déjà le premier était sur mes lèvres. Devina-t-elle mon intention ?

— Je…

Elle lâcha mon bras, rompant aussitôt le charme, et, avec un air irrésistible, mais d’une fermeté qui signifiait : « Vous allez dire une sottise », elle me glissa : « Rentrons. » C’était fini.

La nouvelle fit le tour de Péra. Les Romefort quittaient Constantinople. C’est le lot des villes de transit. On y vit intensément car chacun sait que son séjour est éphémère. À l’annonce d’une mutation, d’un départ, c’est immanquablement l’étonnement, la déploration, les larmes. Des amitiés s’interrompent, des liaisons se trouvent brisées. Un fragile équilibre entre des êtres s’écroule. À l’échelle du globe, ce n’était rien. Mais dans la petite société pérote, un départ était toujours d’importance.

Romefort était nommé premier conseiller à l’ambassade de Prague, nouvellement ouverte. Un beau poste, une promotion. Il se murmura que sa mutation était intervenue brutalement. Pourquoi ? Demandée par qui ? J’étais abasourdi. J’attendis qu’Amicie se manifeste, qu’elle m’écrive une lettre. Rien ne vint.

La douleur alla croissant, mais j’étais trop orgueilleux pour la laisser transparaître. Il ne serait pas dit que le lieutenant Duclair offrirait à la ville le spectacle dégradant d’un chagrin d’amour. Une nouvelle fois, je serrai les dents, donnai le change. Je décidai même de me rendre à la réception que les Romefort organisaient pour leur départ, dans leur bel appartement avec vue sur la Corne d’Or. J’écoutai les discours trop longs et convenus qui furent prononcés. L’ambassadeur, le nonce, le colonel Géraud prirent la parole comme ils l’eussent fait dans un mariage. Ils couvrirent de compliments Romefort et « sa merveilleuse épouse » qui se tenait à ses côtés. J’observais Amicie souriante, impassible. J’avais le cœur à vif. Se souvenait-elle des scènes où nous jouions la passion d’Acis et Galatée ? Et des danses, où nos mains se trouvaient, nos hanches se frôlaient, tandis que nos yeux ne se quittaient pas ? Jouions-nous vraiment ?

Je ne laissai rien paraître de mon désespoir, aimable avec tous les convives, comme détaché, mais je pris congé de mes amis plus tôt qu’à l’accoutumée.

— Vous partez déjà ? Vous allez vous coucher ?

— Qu’est l’infatigable Duclair devenu ?

— « Pas avant l’aube ! C’est l’heure où les fantômes sévissent » !

Je ne bronchais pas. La gorge nouée, je m’approchai d’Amicie. Elle posa la main sur le bras de son mari, et dit seulement :

— Le lieutenant Duclair s’en va.

Elle ne m’appelait déjà plus par mon prénom.

— Vous nous quittez déjà ? dit Romefort.

« Qui quitte qui ? » pensai-je, sans qu’un mot puisse franchir le seuil de mes lèvres. Je ne parvins qu’à décrocher un pâle sourire.

Ces jours-là, mon imagination n’avait cessé de s’emballer. Je voyais Amicie refusant de partir, tenant tête à son mari, puis s’enfuyant pour me rejoindre. Émoi, scandale. Ce scénario romanesque et absurde m’avait obsédé durant quelques jours et il me revint à l’esprit, tandis que je lui faisais mes adieux. Elle avait peut-être lu dans mes pensées, et évitait mon regard. Je prononçai quelques mots vagues, « ravi », « vœux », « hommages ». Son mari était à côté d’elle, affable et patelin. Il avait repris le pouvoir. Il me tapota l’épaule avec amitié, m’invitant à leur rendre visite en Tchécoslovaquie. Amicie ne renchérit pas. Je les quittai, attendant d’elle un signe. Sur le palier, je me retournai encore, quémandant un dernier regard. Je ne vis que son dos, elle s’éloignait au bras de son mari.

Cette nuit-là, je traversai Péra à pied, submergé par la tristesse. J’avais souvent erré dans la ville, en compagnie de Robert, pour apaiser en moi les échos des fêtes que je venais de quitter. En marchant, j’allumai une cigarette, m’enfonçant dans de sombres ruelles, au risque de trébucher. Je ne croisai que les bekdjis, les veilleurs en uniformes marron, portant casquette et armés de bâtons, qui faisaient leur ronde, à l’affût d’un incendie. Entendrais-je cette nuit retentir leur cri, « Yangun var ! », « Au feu ! » ? J’avais envie de chercher querelle au premier venu, pour le seul plaisir de la bagarre, mais je ne voyais que de braves types qui suivaient nonchalamment les rails du tramway, entre le Taxim et Galata. Le temps était révolu où les noctambules pris sans fanal en ville étaient arrêtés.

Mes pas me conduisirent vers Le Pavillon, un cabaret de la rue Abanoz, où les célibataires de la ville avaient leurs habitudes. C’est Robert qui m’avait fait connaître le lieu. Quand je poussai la porte, j’étais un peu calmé. La fraîcheur de la nuit avait fait son effet. À cette heure avancée, l’endroit était comble, rempli de militaires, de filles. Certains clients fumaient le narguilé au fond de la pièce. Un groupe chantait bruyamment. J’aperçus mon ami, au fond de la salle. Il me tournait le dos, occupé à parler à une fille qu’il serrait de près. Je me gardai d’aller le rejoindre et m’assis à une table, reprenant un couplet beuglé en chœur par l’assistance :

Partout on glorifie le Tigre,

Et Wilson, Foch, Pétain et Gouraud,

Tous ces grands-là, faut pas qu’on les dénigre.

Et pourtant, le glorieux, le plus beau :

C’est le poilu soldat de France…

Je ne vis pas l’aube se lever et me réveillai sur une banquette, dans la salle déserte qui sentait le tabac froid. Un homme balayait dans le fond. Une porte ouverte donnait sur l’extérieur. Le soleil était déjà haut dans le ciel. Je ne me souvenais plus de rien. J’aperçus Robert qui buvait un café à une table, souriant et fraternel. Il me raconta que, dans la nuit, j’avais entrepris un concours avec mon voisin de table, un escogriffe aux yeux bleu pâle et au fort accent russe : il s’agissait de boire du champagne dans l’escarpin d’une femme, jusqu’à plus soif, en portant un toast à chaque verre. J’avais bu à la France, à Paris, aux Parisiennes, à Mistinguett, à toutes les chanteuses de ma connaissance. Et à Mme de Noailles ; j’avais récité des vers d’elle, au grand ébahissement de l’assemblée. Mon concurrent avait trinqué au tsar, à chaque membre de la famille Romanov, et même, paraît-il, à Anna Karénine. Avant de m’écrouler, m’assura Robert, je n’avais pas démérité.

À mon arrivée au chiffre, le capitaine Raynouard me regardait d’un œil soupçonneux. Mon travail ne m’avait jamais intéressé et ne parvenait pas à dissiper mon chagrin. Je voyais passer les communiqués, les sans-fil, les chiffrés, je visais des documents machinalement, sans les lire. Je parcourais des rapports sur la Turquie, la situation en Grèce, autour de la mer Noire. J’avais arrêté la rédaction de Nedjibé. Sans les yeux noirs d’Amicie au-dessus de mon épaule, je n’y arrivais pas. À quoi bon ? semblait dire la plume sous mes doigts. L’hiver fut lugubre. Je m’absentais fréquemment du bureau, m’attirant des remarques de mes chefs. Ils commençaient à penser que la discipline d’un régiment me ferait le plus grand bien. Ils me menaçaient d’une mutation dans le Sud algérien. Je souriais intérieurement en écoutant l’apologie de la rigueur prononcée par des hommes qui, pour la plupart, avaient passé la guerre à Constantinople, loin du front. Le Sud algérien ? Une balle d’insurgé pour solder ma vie ; je rêvais de ce dénouement.

Je supportais mal la réclusion d’un bureau ou d’un appartement. Seul le grand air de la ville me convenait. Je la sillonnais littéralement ; du kiosque du jardin des Petits-Champs, je descendais vers la Corne d’Or, que je traversais, et déambulais longuement dans le Grand Bazar, insensible aux sollicitations des marchands d’épices. Je me perdais dans des dédales de rues. Parfois, au détour de l’une d’elles, un petit minaret de pierre grise apparaissait, adjoint à une antique bâtisse de brique rouge qui avait été une église de Byzance.

Il n’était pas rare que j’y entrasse. Le calme régnait, que je savourais, debout, ou parfois à genoux. Je regardais autour de moi ces voûtes sous lesquelles des chrétiens avaient prié. Je distinguais sur les murs ce qui avait été une mosaïque, une peinture que l’islam, rétif à l’illustration sacrée, avait effacée. Je crois que je préférais ces endroits aux murs froids du couvent Saint-Antoine à Péra, qui avait la grâce d’un bâtiment administratif, ou aux ors ruisselants de l’église orthodoxe de la Sainte-Trinité, en haut de la Grand’Rue, près de l’hôpital français. Je demeurais en silence. Je ne savais pas prier. Le temps de mon enfance, où je récitais des mots appris par cœur, n’était plus. Quel était mon lien avec la religion ? Le vicaire apostolique, que je croisais chez Douce de Ferniac ? Il était urbain, rond et creux à la fois. Il ne m’inspirait rien qu’une vague sympathie. Jamais je ne lui aurais ouvert le fond de mon âme.

Je n’avais pas su lier avec Dieu cette relation d’amitié qui fait de la foi un dialogue naturel entre deux êtres. J’étais seul avec mon désarroi.

Le gardien de la mosquée me retenait pour le thé. J’acceptais, et le breuvage brûlant et fortement sucré dans mon gosier venait comme un baume sur ma douleur. Mon verre vide, je me levais pour prendre congé, saluant avec des gestes maladroits, balbutiant « mersi » et « efcaristo ». Je constatais alors combien le peuple de Stamboul m’était inconnu. Je ne savais rien de lui. Péra était une ville dans la ville, et, tout proche, un autre monde existait, enraciné dans une autre histoire, qui observait les Européens avec un mélange d’apparente indifférence, d’orgueil blessé et de stupéfaction.

Je reprenais mon chemin par des ruelles où je me tordais les chevilles. Constantinople n’était pas une ville pour les élégantes. Leurs souliers n’y résistaient pas. Je l’arpentais en conquérant. Des portes ouvertes sur des entresols donnaient sur des salles sombres où, au milieu d’une épaisse fumée, j’apercevais des hommes qui jouaient aux cartes, ou au tavla. Alors que la nuit tombait, les barbiers s’affairaient encore. Leurs boutiques éclairées offraient un spectacle insolite. Je m’arrêtais et observais la scène. Loti décrit quelque part un barbier de Stamboul rasant le crâne de son client, et ne conservant qu’une mèche, conformément à une tradition qui dit qu’elle permettra à Mahomet de le saisir à l’heure de sa mort. Rien de tel ici. Deux fauteuils, une glace, quelques lotions. Et un homme assis, la tête en arrière, le visage recouvert de savon. L’homme de l’art s’affairait. Je le voyais qui passait avec soin une longue lame sur le cou de son client. J’imaginais le métal froid contre le mien, j’entendais déjà le léger crissement du rasoir sur ma peau. Je frissonnais.

La citerne était une immense salle souterraine soutenue par des colonnes, que je visitai en barque, conduit par un jeune Turc. Il la menait comme il l’aurait fait dans une forêt inondée, se déplaçant lentement, d’arbre en arbre. Je pensais à Baudelaire et à ses vivants piliers. L’eau était noire, striée des reflets dorés des lampes suspendues. Il faisait frais, presque froid. Des gouttes d’eau tombaient en résonnant dans l’obscurité. J’étais seul sous l’immense voûte, m’imaginant en route pour l’enfer, conduit par Charon. Le Turc me montra un trou dans une colonne.

— Enfonce ton pouce, Effendi. Tu auras le bonheur, la santé, la fertilité.

Je haussai les épaules.

— Vous, les Occidentaux, vous êtes des incroyants.

— Croire à quoi ? À ces sornettes ? Pfttt !

— Tu as tort ; ce qu’il y a de plus beau dans le monde, c’est ce qui est inexplicable…

Sur cette terre de religions, il n’était pas rare qu’on trouvât toutes sortes de légendes, assorties d’une interprétation surnaturelle. Une prédiction attribuée à Djibril, l’ange du Coran, à saint Paul ou à la Vierge Marie, alors il fallait sacrifier au rituel. Nous étions en Orient.

— Bonheur, santé, fertilité, Effendi.

Je déclinai d’un mouvement de la tête. Le naute n’insista pas. Il accrocha sa barque à un anneau et me ramena à la surface par un escalier luisant d’humidité, et je retrouvai l’air libre et chaud d’une après-midi de printemps stambouliote.

Le soir, je retournais dans les beuglants de la rue Abanoz. Buvant du raki plus que de raison, je traînais mon chagrin et mon dégoût de vivre au Pavillon ou chez Madame, devant un groupe de danseuses. Je ne restais que par désœuvrement. Quand on a vu Amicie de Romefort danser, songeais-je, aucune femme ne danse plus ; elle s’agite. Et pourquoi rentrer chez moi ? Personne ne m’attendait à Djihangir.

Je suis injuste. L’affection que m’avait refusée une femme, un chat me l’offrit. Un matin, alors que l’aube pointait à peine, il se débarbouillait sur le seuil de mon immeuble. Lui et ses congénères étaient les vrais maîtres du quartier. Les hommes n’y étaient que tolérés. Les chats occupaient les bancs, les rebords de fenêtres, les balustrades, somnolant ou faisant leur toilette. Parfois, ils condescendaient à s’intéresser aux humains, en se frottant à eux. Celui-ci ne s’était pas déplacé d’un centimètre pour me laisser entrer, m’obligeant à l’enjamber ; mais, sitôt que j’eus ouvert la porte, il me suivit jusqu’à mon appartement. Il paraissait affamé. Je l’avais nourri. Depuis, il n’était pas rare qu’il m’attendît devant la porte, prenant le soleil pâle, jouant avec un caillou. Durant mes jours de chagrin, il était souvent le seul à qui je parlais : « Tu comprends ça, le chat ? » Certains soirs, il venait se frotter à moi mendiant des caresses, et, si je le négligeais, il insistait jusqu’à ce que j’obtempère. Il était le seul à pouvoir me tirer de mes pensées ou de mes lectures. À ce seul détail, je mesurais son pouvoir.

Vivre avec un animal, si ma mère avait appris cela ! C’était pour elle l’apanage des paysans ou des vieilles Anglaises excentriques. Elle disait : « Ce n’est pas ces animaux que je n’aime pas, c’est leurs maîtres. » Que savait-elle de ce qu’ils apportent à ceux qu’ils ont élus ?

Gerhardt Breitner était attaché à l’ambassade d’Allemagne. Il avait des cheveux blonds plaqués sur un visage pâle barré par une fine moustache, portait un costume cintré sur une jolie taille. Il nouait toujours sa cravate avec soin. La maîtresse de maison, en me le présentant, avait déclaré : « S’il n’y avait que des Allemands comme Gerhardt, la guerre n’aurait jamais éclaté. » J’étais en uniforme, portant ma croix de guerre. Une légère boiterie trahissait ma blessure rapportée de Champagne : l’air du Bosphore, humide, ne me valait rien. Dans les salons de Péra, je le sais, elle suscitait des commentaires, tantôt admiratifs (« si jeune »), tantôt sceptiques (« des comme lui, on en trouve par paquets en France »). Gerhardt était disert. Nous avions longuement conversé. J’avais aussitôt retrouvé en sa compagnie le plaisir de parler allemand. Pendant quatre ans, ç’avait été la langue de l’adversaire, proscrite dans toute bouche française digne de ce nom. Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, elle redevenait celle que j’aimais, la langue de Fräulein et de Hölderlin.

Il parut surpris, et content que je connusse aussi bien son pays. Gerhardt avait passé le temps du conflit à Constantinople, jouissant de ses commodités. Il m’avait pressé de questions sur la vie au front, dont il n’avait eu d’échos que par la presse et par les récits des survivants. Il vivait mal ce décalage. Lui aussi voulait oublier la guerre.

Breitner m’avait invité à prendre un dernier verre à Kara-Keuy, le port de Constantinople. Je ne me rappelle plus ce qui nous conduisit dans une fumerie, située derrière la rue des docks, ni comment il m’avait proposé d’y entrer. Je m’étais laissé faire. Au mot « opium », j’avais tressailli. Je connaissais trop bien les vers de Baudelaire, Guaïta et Magre pour opposer la moindre résistance. Je consentis à me mettre en harmonie avec mes chers poètes. Je me souvenais de Nerval, de Gautier, tous deux passés à Constantinople, tous deux tombés sous le charme de l’opium. Et Balzac. J’ai un jour recopié cette phrase dans un petit carnet que j’ai toujours. À vingt ans, j’y consignais des phrases et des vers tirés de mes lectures : « Ils demandaient à l’opium de leur faire voir les coupoles de Constantinople et de les rouler sur les divans du sérail, au milieu des femmes de Mahmoud. » L’opium… Oui, la ville où je résidais avait mystérieusement partie liée avec lui. Je ne pouvais pas me dérober.

Depuis longtemps, en secret, j’aspirais à rejoindre la confrérie des fumeurs. Il me tardait de gagner ce monde immatériel, vanté par les poètes, où les limites n’existent plus, où les mots surgissent, les images se forment, faisant naître ces vers qui ont assuré à leurs auteurs une magnifique postérité.

Je voulais fuir mes hantises, qui s’invitaient au cœur de mes nuits en de furieux cauchemars. Dans mon sommeil, j’entendais la voix de Duret : « Mon yeutnant, me lâchez pas, mon yeutnant. » Apparaissait sa main que, dans mon agitation extrême, je ne parvenais pas à saisir ou à garder. Je me dressais sur mon lit, en sueur, frissonnant, et mettais du temps à retrouver le calme. Encore aujourd’hui, le seul fait d’évoquer la scène, et je suis pris de suées. Les premières fois, je tentai de chasser ces images par moi-même. Je parlais tout seul, faisant de grands gestes de la main. Je devenais fou. L’opium, m’avait expliqué Breitner, avec son sourire doux, calmait les angoisses : les médecins l’utilisaient contre la douleur. Certains le prescrivaient en cachette, notamment les militaires. Eux savaient ce qu’un homme peut endurer. Ils ne lésinaient pas sur la dose.

L’obscurité venait de tomber, brusquement, comme toujours à Constantinople, surgie de la montagne. Gerhardt m’avait emmené au fond d’un passage. L’impasse Liman donnait sur Kilich Ali Pacha. J’entrai dans un établissement discret, à la façade miteuse, tenu par un homme qui, me dit-il, était un ancien soldat. Il avait vécu à Saigon où il avait été initié. Était-ce vrai, ou simple fantasme d’Occidental ? On se serait crus dans une chanson de l’infanterie de marine. Les habitués appelaient le patron Monsieur Lin. C’était un homme corpulent au crâne rasé qui ressemblait à l’image qu’on peut se faire de Vautrin, chez Balzac. Son grand rire tonitruant résonnait dans sa maison qui tenait du bar et de la maison close ; on pouvait y boire un verre, éventuellement en compagnie d’une fille, avec qui il était loisible de monter à l’étage. Mais un mot suffisait pour être conduit dans une autre pièce, à l’écart, et on pouvait alors s’adonner à une tout autre occupation. C’était simple, il suffisait de demander à voir « sa collection de porcelaines ».

Allongé sur une natte, je savourai intensément ce que je vivais. L’opium m’enveloppa tout entier. J’en garde une impression intacte, indissociable de la présence de Gerhardt à mes côtés. Comment oublierai-je jamais l’irruption du bien-être en moi, sa diffusion dans tous les recoins de mon corps, tandis que je reposais, allongé près de mon ami. C’est cette plénitude que je poursuis éperdument depuis vingt-cinq ans.

« Je suis le sombre oiseau des vieux soirs d’amertume », le vers de Maurice Magre m’accompagnait, et m’encourageait. Je retournai chez Monsieur Lin la semaine suivante, avec Gerhardt, puis régulièrement ; et m’enhardissant, je m’y rendis bientôt seul. Le colosse rasé m’accueillait avec sa voix de stentor et un sourire enjôleur :

— On a pris goût au plateau de Monsieur Lin ?

Les initiés usaient d’un vocabulaire qui définissait par lui-même la confrérie. Ils parlaient de plateau pour désigner la fumerie, et de confiture pour l’opium. J’adoptai aussitôt leur langue, pour être des leurs.

D’ailleurs, j’aimai sur-le-champ tous les objets et les gestes de cette liturgie clandestine. Aujourd’hui encore, je peux les énumérer un par un. Les rues de Kara-Keuy qui dégringolent vers le Bosphore jusqu’à Top Hané, la lanterne de Monsieur Lin, au-dessus du couvent Saint-Benoît, la « collection de porcelaines », le couloir étroit et sombre, la natte sur laquelle l’amateur s’allonge pendant qu’on lui prépare une pipe. Fille ? Garçon ? Une silhouette mince surgissait de l’obscurité, j’aurais été bien en peine d’en identifier le sexe – elle s’agenouillait à côté du client et s’affairait pour son seul plaisir.

En m’emparant du bambou, le premier soir, j’avais retrouvé la timidité des premiers gestes de l’amour ; le visage qui s’approche du visage aimé, les mains qui tâtonnent, cherchent les hanches, les cuisses, et aussitôt le désir qui emporte tout.

Le lendemain avait été douloureux. J’avais l’impression que je ne pouvais plus marcher, que l’univers autour de moi tourbillonnait ; j’allais tomber. Je restai un moment sur le bord de mon lit sans faire un pas. Soudain, je vis un gros rat traverser ma chambre. Je n’en avais pas rencontré depuis la guerre. Celui-ci était roux et me regardait avec des yeux fixes. Spontanément, je montai sur mon lit, prêt à combattre, quoique vacillant, avant de me rendre à l’évidence : j’étais victime d’hallucinations. L’opium me faisait comprendre qu’il allait falloir composer avec lui.

Bientôt mon envie fut à ce point intense, et si pressante, que je fis l’acquisition d’une pipe pour fumer chez moi. J’en trouvai une dans un magasin de Galata, une tige d’une trentaine de centimètres joliment ouvragée, ma toufiane. Elle remplaça le médiocre bambou sur lequel je tirais les premiers jours de mon initiation. Dès la tombée du jour, des marins proposaient du chandoo sur la place de Kara-Keuy, à seulement quelques mètres du quartier des fumeries. Il suffisait, en déambulant, d’afficher un air ouvert à toutes les aventures et on était aussitôt accosté. Parmi les plaisirs proposés dans l’ombre, facile et mystérieux, il y avait l’opium : Gerhardt l’avait surnommé « l’amant noir ».

Tous les soirs désormais, je préparais la précieuse gomme qui m’assurait l’apaisement. Certains jours, j’ai pu absorber jusqu’à trois pipes. À chaque inhalation, les murs de mon appartement tombaient, les fenêtres s’ouvraient, le ciel était d’un bleu éclatant au-dessus des Îles des Princes. Le chat, posé sur mon ventre, était d’une douceur de soie. Il me semblait que je me glissais dans les savants dessins géométriques du tapis. Pendant quelques heures, j’étais empli d’une certitude : je maîtrisais mon existence. Mes faiblesses, mes peurs d’enfant s’évanouissaient.

Je chassais alors le chat, m’emparais d’un stylo et ouvrais un cahier. Je laissais aller ma main sur le papier. Des mots venaient, en désordre, pas tous intelligibles. Le lendemain, je les relisais et trouvais qu’ils formaient des vers très convenables.

Ses yeux où flambe un vieux rêve ottoman

Ne quittent pas

La fumée qui s’enveloppe autour de la lampe

Lierre immatériel…

Constantinople, l’opium et la littérature, j’étais dans un roman de Loti. Je me demandais jusqu’à quel point je ne cherchais pas inconsciemment à coller point par point à la biographie de celui qui avait élargi mon horizon. En réalité, ma vie était une pauvre image d’Épinal, mais je refusais de l’admettre. Je crois que j’essayais de me persuader que j’étais, au contraire, en train d’accomplir de grandes choses.

Gerhardt et moi, nous fûmes vite inséparables, unis par cette pratique secrète et par le goût des promenades dans la ville. Il était aussi bon marcheur que moi. Nous nous retrouvions sur la Grand’Rue, devant la pâtisserie Lebon, dont les vitraux Art nouveau nous distrayaient. Puis nous partions à la découverte d’un quartier. Où que nous allions, nous apercevions toujours la mer au détour d’une rue, entre deux maisons, derrière un pan de mur. Elle entrait dans la ville comme pour l’irriguer. Il nous fallait toujours quelques secondes pour nous repérer. Était-ce le Bosphore que nous apercevions au loin, ou la Corne d’Or, ou Marmara ? Nous en discutions le pied posé sur la boîte d’un petit cireur de chaussures qui s’affairait, un mégot entre les lèvres. À chaque coin de rue, il s’en trouvait, parfois par grappes, qui nous interpellaient : « Effendi. » Ailleurs, c’était un vendeur de glaces sorti avec sa carriole dès le début de la belle saison. Il vendait de la glace au mastic, goûteuse et collante, et les clients pouvaient l’observer qui pétrissait longuement sa matière au moyen d’une longue tige. Nous passions un bon moment à le regarder s’activer, brandir le bloc de glace, tendre le cornet, le reprendre prestement en cognant une cloche au passage, l’offrir à nouveau, dans un jeu qui tenait de l’acrobatie et de la prestidigitation, et distrayait l’assistance.

Notre promenade terminée, nous retournions chez Lebon, où nous contemplions les grands panneaux de céramique représentant les quatre saisons auxquelles un artiste avait donné des traits de femmes. L’endroit n’avait rien des établissements frelatés que je fréquentais d’ordinaire. On y parlait à mi-voix. Exténués mais heureux nous buvions du thé, en grignotant des petits gâteaux. Plus tard nous gagnerions l’établissement de Monsieur Lin. Pour l’heure, nous étions entourés de dames très comme il faut de Péra. J’en saluais d’un mouvement de la tête.

Gerhardt m’interrogeait sur la littérature et la musique. Il m’appelait « cher » ou « ami » – en français dans le texte –, et j’aimais la désuétude de ses manières. Je lui prêtais les livres dont je faisais l’acquisition chez Timon Vacaros, un libraire où je me rendais presque tous les soirs, pour le seul plaisir de la flânerie et de la découverte. Chaque semaine des noms nouveaux faisaient leur apparition en devanture, André Breton, Ernest Pérochon, Henri Bachelin, Roland Dorgelès, Pierre Benoit, Camille Mayran, Jean Giraudoux. Lequel fallait-il lire ? Breitner me pressait de questions. Il admirait l’effervescence qui caractérisait la production éditoriale française : Qui de Pérochon ou de Giraudoux était meilleur écrivain ? Un prix littéraire avait distingué le premier, c’était sûrement de bon augure. Gerhardt me rétorquait avec douceur :

— La littérature n’est pas un concours.

Un jour, en sortant de chez Lebon, je tombai sur Robert, en galante compagnie, comme à son habitude. Il avait les yeux brillants, la mine rubiconde. La femme à son bras riait bruyamment. Je leur présentai mon ami. C’est peu dire que l’échange fut glacial. Je mis d’abord leur réaction sur le compte des circonstances. En présence d’une femme, Robert était peu enclin à prolonger une rencontre inopinée. Gerhardt parut interdit devant ce couple extravagant. Il ne me fit aucun commentaire, mais, dans les heures qui suivirent, il ne se départit plus d’un air pincé. Il semblait me reprocher quelque chose.

Le lendemain, je tombai sur Robert à la sortie de mon bureau. Je crus à un hasard. Ce n’en était pas un. Il m’attendait pour me parler. Nous descendîmes vers le Bosphore par les rues escarpées formées de maisons en bois peint reliées entre elles par des treilles de vigne. Au bord de l’eau, nous échouâmes à une table de café. Devant un raki, mon ami me reprocha de fréquenter un Allemand – ou plutôt de parler allemand en sa compagnie. Il y voyait une trahison, il ne prononça pas le mot, mais peu s’en fallait.

— Tu penses à tous nos camarades restés là-bas ?

— La guerre est finie, Robert. Maintenant, c’est la paix qu’il faut construire.

— Tu as vu comment il te regarde ? C’est une fiotte, ton Boche. « Cher… » Robert forçait le trait, grimaçant, odieux. Il t’emmène chez Lebon, un endroit pour les jeunes filles. Qu’est-ce qu’il y a entre vous ?

J’éclatai de rire.

— Tu me fais une scène, vieux ? Si tu veux savoir, Breitner et moi, nous avons en commun l’amant noir.

Je vis son visage se figer de stupeur. Dans son regard passa un mâle couleur d’ébène. Les vers fantaisistes d’Adoré Floupette me venaient aux lèvres : « Éphèbes doux aux reflets noirs… » Il me regardait sans comprendre. Pauvre Robert, il avait l’imagination courte… Je lui révélai nos escapades nocturnes chez Monsieur Lin, l’invitant au passage à se joindre à nous. Robert s’étrangla. Je ripostai :

— Toi, le pilier du Pavillon, tu t’offusques de mes plaisirs… Où est celui qui prétend que c’est encore meilleur lorsque c’est interdit ?

— Ce type te tient, Duclair. Il te tient et te détruit. Le bambou, c’est la guerre poursuivie par d’autres moyens. Hier les Boches avaient l’ypérite, maintenant ils ont l’opium.

Je ne parvenais pas à m’émouvoir de son air indigné. Breitner m’avait sorti des ténèbres où m’avait plongé le départ d’Amicie de Romefort, je lui en savais gré. Et puis j’aimais sa compagnie, délicate et cultivée, qui me distrayait des mondanités convenues de Péra et des plaisirs sommaires de la vie militaire. L’amitié avec un Allemand, était-ce un crime de haute trahison ?

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