L'amant noir
Artémis reprit naturellement le rôle de Nedjibé.
Artémis reprit naturellement le rôle de Nedjibé. Elle avait suivi des cours de théâtre à la Légion d’honneur ; et, l’année précédant son retour en Turquie, avait joué dans Esther, ainsi qu’il sied aux jeunes filles depuis Mme de Maintenon. Je la regardais dans son costume de scène que sa mère ajustait sur elle. Son yachmak de mousseline blanche mettait en valeur ses yeux bleus, sa démarche lui donnait une grâce qui faisait oublier sa petite taille. Sur scène elle volait littéralement. Je serais donc Osman, le jeune bey. Douce de Ferniac la suivante de Nedjibé.
On allait jouer au début de l’été quand les soirées seraient longues et claires. La maison, avec ses tapis, ses sofas encombrés de coussins écarlates, ses lampes à pétrole et ses narguilés, était une véritable caverne d’Ali Baba où je trouverais facilement de quoi constituer le décor de la pièce.
Plusieurs fois par jour, je déclamais devant Artémis : « … je vous aime, mes yeux ont vu votre âme ». Était-ce Osman qui parlait à Nedjibé ou moi ? Me contentais-je de réciter des vers ou laissais-je parler mon cœur ? Que mettais-je derrière les mots que je prononçais ? Ce texte, je l’avais écrit en ayant à l’esprit le visage d’une autre femme. Était-ce possible qu’en disant « je vous aime… » à Nedjibé, je tombasse amoureux d’Artémis ? Le théâtre avait donc cette force ? Mais quelle sincérité avaient ces mots, quelle valeur ?
É
Étaient-ils eux aussi des décors peints cachant une autre réalité ? Une illusion ? Je ne savais que répondre. Je me laissais emporter par le jeu.
Artémis n’avait pas ces états d’âme. Elle prenait un plaisir manifeste à interpréter son rôle. Elle s’appliquait à savoir son texte à la perfection, et déclamait, avec le plus grand naturel : « Vous êtes mon seigneur, vous possédez ma vie… » Plus tard, elle m’avouerait qu’elle avait toujours su que celui qui lui donnait la réplique sur la scène du jardin de Moda était son futur mari.
Je travaillai d’arrache-pied à la pièce, surveillant l’installation des décors, effectuant des retouches, réglant des éclairages dans le jardin, faisant inlassablement répéter à la troupe les scènes et les airs, jusqu’à une heure tardive. Je dormais quelques heures seulement, négligeant de gagner ma chambre. Un matin, quelques minutes avant le lever du jour, alors que je m’étais assoupi sur un divan du salon, Artémis était venue m’apporter une couverture. Dans un demi-sommeil, j’avais senti sa présence penchée sur moi, son geste maternel, et un frisson m’avait parcouru.
Le soir de la générale arriva. Quand le rideau se leva sur Nedjibé, la nuit était douce, un vent léger et tiède traversait le jardin, altérant quelque peu les voix. Une assistance nombreuse se pressait, une bonne partie de la société de Constantinople, diplomates, militaires, banquiers, avait pris ce soir-là le bateau pour Moda. Premier tableau : un groupe de figurants portait des torches disséminées. Artémis faisait son apparition sur la scène. Les spectateurs cessèrent de consulter le livret de la pièce. Sa tunique blanche déchirait l’ombre de la nuit.
La princesse Nedjibé aime le bel Osman Bey. Comme les jeunes Turques dont parle Loti, elle ne sort guère, et c’est de sa fenêtre qu’elle a vu le jeune homme, qui lui a aussitôt plu. Le sultan a réservé sa fille pour son conseiller Mehmed Bey. Elle est sur le point d’y consentir. Mais quand Osman surgit et lui avoue :
Nedjibé je vous aime, mes yeux ont vu votre âme À travers votre voile. Est-ce bien une flamme
Qui y brille ? Pour qui ces feux et cet émoi ?…
elle lui cède. Le conseiller se révèle odieux au point que le sultan le fait arrêter. L’amour triomphe. C’est le dénouement : Osman fait son entrée sur la scène à cheval, dans l’ébahissement général, pour venir chercher sa bien-aimée.
Au deuxième acte, le rideau se levait sur un petit salon où, assis sur des coussins, nous prenions le café. Je portais une chemise bouffante blanche et un sarouel éclatant. Artémis un vêtement de mousseline transparent et ample, sur un pantalon court et des babouches de couleur. Elle était gracieuse et ravissante. Je n’avais aucune peine à jouer la passion.
Mais rien, ni nos tirades enflammées, ni le jeu irrésistible de drôlerie de Douce, ni la scène où je me mettais aux genoux de Nedjibé, rien n’égalait la scène finale. Je maîtrisai tant bien que mal ma jument sur le perron de la maison, puis je fis mon entrée. Ma monture, un peu nerveuse, renâclait, éblouie par les projecteurs. Je la tenais bride serrée. Artémis, pieds et tête nus, s’avança, en entonnant « Qui es-tu mon beau cavalier ?… », et monta derrière moi, en amazone. Nous quittâmes la scène sous les applaudissements, passant au milieu de l’assistance. Ma voix et celle d’Artémis se mêlaient joliment. Je fis reprendre plusieurs fois le refrain, lorsque nous revînmes sur scène pour saluer, à pied cette fois.
Un succès, ce n’est pas assez dire. La représentation fut un événement. Combien étaient-ils qui se pressaient dans le jardin de Péra ? Cent cinquante peut-être, davantage ? C’était, comme me dit Winston, du jamais-vu : « never done before ».
Dans le reflet des photophores, j’allais de groupe en groupe. On me pressait le bras, on m’administrait de grandes claques sur l’épaule. On se récriait, on trinquait. Je croisai Gerhardt Breitner. Il me complimenta froidement.
— Félicitations, cher…
Je ne le voyais plus depuis plusieurs semaines. Ce n’étaient pas les récriminations de Robert à son encontre qui m’avaient éloigné de lui, mais plutôt la préparation de la pièce et – pourquoi le nier ? – la compagnie d’Artémis. Comment le lui avouer ? Nous échangeâmes quelques mots, après qu’il m’eut glissé d’une voix impassible : « Vous me négligez, cher », et je lus dans son regard une ombre de reproche. De fait, il avait été mon compagnon « des vieux soirs d’amertume ». Ces temps s’éloignaient, et lui avec. Quand je le quittai, happé par un autre groupe, je crus bien l’entendre murmurer quelque chose. Pauvre Gerhardt. Pas plus que de l’opium, je n’avais besoin dorénavant de son amitié pour accéder à la plénitude. L’homme heureux est un égoïste.
Le Tout-Péra – l’expression me fait sourire aujourd’hui – parla de la soirée de Moda. On commenta longuement le costume d’Artémis et le dénouement à cheval. Le grand air de Nedjibé était sur toutes les lèvres.
Qui es-tu donc beau cavalier ?
Tu arrives dans le soleil,
Veux-tu devenir mon allié ?
Qui es-tu donc beau cavalier ?
Je n’en connais pas de pareil…
De pareil…
De pareil…
Cette nuit-là, Artémis et moi ne dormîmes guère. La pièce nous avait laissés exténués et excités tout à la fois. Durant la fête qui avait suivi la représentation, nous nous étions éclipsés jusqu’à un petit kiosque situé au fond du jardin, presque au bord de l’eau. Le ciel était clair, la ville lointaine : on n’entendait que la vague qui clapotait contre les rochers. Par jeu, elle avait remis son voile, et ses yeux me transperçaient sous la lune. Mon esprit, autant que mes sens, était en ébullition. Les répliques de la pièce me revenaient. Je la rejouais à l’infini.
Dans la nuit douce de Marmara, je désirais qu’il n’y eût plus de Nedjibé, plus d’Osman, plus de sultan ni de conseiller, mais simplement un garçon et une fille, submergés par une vague de tendresse. Je n’eus pas à parler, à faire une quelconque déclaration solennelle. Je n’eus plus besoin d’alexandrins pour libérer mon cœur. La lune pénétrait dans le kiosque. Sur un divan, Artémis était blottie contre moi. Je sentais ses pieds, ses genoux. J’approchai mon visage du sien. Elle ne repoussa pas mes caresses, ni mes baisers.
Je rentrai à Péra. C’était le matin et le premier vapeur m’avait pris à l’embarcadère et laissé à Svikedji. Je remontai à pied vers Djihangir. Je titubais de fatigue, en pleurs. Cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. J’avais cru que le don des larmes m’avait abandonné, que la guerre les avait taries. À Champlat, au milieu des obus, devant tant de cadavres, mes yeux étaient restés secs. J’avais pu avoir peur, avoir mal, être dur avec mes hommes, je n’avais pas pleuré. Même l’attitude d’Amicie, qui m’avait tant meurtri le cœur, n’était pas parvenue à me tirer des larmes. Mais dans le kiosque, sous les doigts maladroits d’Artémis caressant mon visage, des défenses en moi avaient cédé. Ce matin-là, dans les rues de Galata, je laissai mes larmes affluer en abondance.
Je découvrais la tendresse, avec ses gestes, ses regards et son vocabulaire. Artémis me murmurait des mots selon son cœur, chrisso mou , mon chéri, et je découvrais que, pour parler d’amour, le turc puisait dans le français. Elle disait « romantik », « cur », « randevu » et, quand je devenais capricieux, « chantaj ».
Nous avions rapidement décidé de nous marier. Je relis cette phrase. Me marier ? Avais-je pris en conscience cette décision ? Ou est-ce Artémis, ou les circonstances, qui m’avaient forcé la main ? Je ne me rappelle plus. Ce dont je suis sûr, à la réflexion, c’est que j’aimais l’amour plus qu’Artémis. Elle voyait dans le mariage une émancipation, l’occasion de quitter la rue Tomtom, de s’affranchir de sa famille. Cet engagement était pour elle dans l’ordre des choses. Je consentis, sans vraiment réfléchir à ce que le mot signifiait.
La nouvelle avait été accueillie par Marianne avec des cris d’enthousiasme. Elle n’était pas peu fière d’accorder la main de sa fille au lieutenant Duclair. Dans sa réaction, j’avais trouvé un peu de cette vanité provinciale que je n’aimais guère à Versailles, mais qui à Moda m’émut. Péra décréta que la petite Démétrios faisait « un beau mariage ». De fait, nous étions beaux, tous les deux, quand nous marchions côte à côte, en promenade dans les jardins du Taxim ou autour du palais de Dolma-Bagtché. Artémis était suspendue à mon bras, souriante, ne perdant pas un pouce de sa taille. Je l’appelais « ma Grâce ».
Il me fallut m’ouvrir à ma mère de notre projet. Son ombre impérieuse planait sur ma vie. Je pensais souvent à elle : que dirait-elle ? Artémis avait compris la place qu’elle occupait, singulière, encombrante. Elle m’encouragea à lui écrire au plus vite. Je commençai une lettre, pleine d’anecdotes, sans qu’il soit question de mariage. Artémis s’en étonna.
— Il s’agit de la rassurer, ma Grâce.
— Je lui fais donc si peur ?
— Pour elle, tu sais, Constantinople, c’est Ouagadougou, Oulan-Bator : une contrée sauvage.
— Tu exagères !
— Elle ne connaît rien de la Turquie. Enfin si, ce qu’en dit Molière ! Le Grand Mamamouchi !
Artémis était partie d’un grand rire. J’étais persuadé que, parce que nous riions souvent ensemble, nous étions faits l’un pour l’autre.
La baronne Duclair voyait les choses différemment. Elle rêvait d’une bru dotée d’un nom normand ou auvergnat, appuyée à une histoire remontant à Saint Louis, à défaut à un aïeul ayant servi Napoléon. Alors bien sûr, Artémis Démétrios, de Constantinople… J’envisageai de lui citer le cas de Mathieu de Noailles qui avait épousé Anna Bibesco, dont la famille venait de Roumanie. Mais je m’en gardai bien. Pour elle, même la haute noblesse avait, depuis Louis XV, une propension à la décadence, qui n’était pas étrangère aux malheurs que connaissait la France.
Dans ma lettre j’évoquais longuement la maison d’éducation de la Légion d’honneur, d’où sortait ma fiancée, les Someroy qui avaient été sa deuxième famille durant ses années parisiennes, puis j’en venais à Démétrios et à ses faits d’armes au service de l’Empereur. Je parlais du « Général », veillant à ne pas utiliser le mot « pacha », qui l’eût affolée. Saint-Denis, Metz, le siège de Paris, je m’efforçais de donner des détails, des noms qui lui soient familiers, en mesure de la rasséréner. Je comptais sur les exploits d’Ioannis Démétrios pour détourner son attention. Mais en mon for, je ne me faisais guère d’illusions. Je savais déjà que l’excentricité d’Artémis, l’usage approximatif de la particule que faisait Marianne et le perroquet de la rue Tomtom nous seraient fatals. J’entendais déjà les objurgations de ma mère :
— Fleurus, vous avez perdu la raison. Un perroquet chez soi ! Et qui interpelle les invités ! Tout ceci est d’un vulgaire. Reprenez-vous, mon petit.
Je proposais à ma mère de venir à Constantinople faire connaissance d’Artémis et de sa famille. Le voyage, lui répétais-je, se ferait sans encombre. Un train de rêve reliait Constantinople à Paris. Le Simplon la déposerait à Svikedji Gari, où je l’attendrais pour la conduire à Péra. Venise, Belgrade, Constantinople, le trajet était assez simple et non dénué d’attraits. Et elle pourrait descendre au Grand Hôtel de Londres, une adresse réputée. Des fenêtres, on apercevait la Corne d’Or.
Pour toute réponse, je reçus une lettre sèche. La baronne Duclair jugeait ce voyage inutile, et cette idée de mariage « bien précipitée » – comprendre : impossible. Au contraire, elle me demandait de venir en France au plus vite – là il fallait traduire par : y renoncer.
J’en eus les larmes aux yeux. Artémis était à côté de moi. Je sentis sa main serrer la mienne, à la broyer. Elle devinait mon désarroi, sans en mesurer l’ampleur.
— Elle a peut-être raison. Tu la convaincras mieux directement. Allons à Paris !
— Tu ne la connais pas, Artémis…
Je jetai sa lettre dans la cheminée, et lui signifiai, par télégramme cette fois, ma résolution d’épouser Artémis Démétrios. Notre mariage fut célébré quelques semaines plus tard à la chapelle du couvent du Divin Saint-Antoine de Padoue, tout près du Palais de France : une grande église neuve en brique qui accueillait le culte latin. Mes témoins étaient mon amie Douce de Ferniac et le lieutenant Robert. J’ai encore en tête la photo prise à la sortie de l’église, qu’Artémis avait encadrée et posée sur une commode de notre chambre. Quand j’ouvrais l’œil le matin, c’est le souvenir de notre mariage qui me souhaitait une bonne journée. Qu’est-elle devenue, cette photo ? Je la reconstitue de mémoire. Nous sommes à Constantinople, mais ce pourrait aussi bien être à Besançon. Nous nous tenons sous le porche de l’église ; je suis sanglé dans mon uniforme. Artémis est à mon bras, en voiles blancs. L’assistance porte jaquettes noires et chapeau. Me frappe notre mine grave. Est-ce à dire que nous étions tristes, Artémis et moi, ce jour-là ? Que non ! À l’époque, on ne souriait pas devant un objectif : la vie était une chose sérieuse, et sérieux aussi notre engagement devant Dieu et les hommes… Poser, minauder étaient affèterie de comédien. Le sourire, un artifice de fille. Notre mine signifiait que nous prenions en considération l’événement.
Notre bonheur était sans nuage. Marianne Démétrios y veillait, avec la sollicitude d’une poule couvant ses poussins. Je sus plus tard qu’elle avait reçu, quelques jours avant notre mariage, une lettre anonyme. L’auteur la mettait en garde contre celui qui allait épouser sa fille. Il y était fait de moi un portrait peu flatteur, mais en des termes tellement chantournés, à grand renfort de périphrases, que l’attaque perdait sa force. Il y était question du Pavillon, et des établissements de la rue Abanoz où j’avais mes « habitudes de garçon », de mes mœurs, de ma supposée prodigalité, et la lettre s’achevait ainsi : « Rien dans la conduite du lieutenant Duclair ne permet d’affirmer qu’il sera en mesure d’assurer le bonheur de Mlle Démétrios. »
J’avais pâli. Mais la réaction de ma future belle-mère m’avait rassuré.
— La rue Abanoz ? Je n’ai guère l’occasion de me rendre dans ce quartier. Constantinople est si grand…
De la vie de Démétrios Pacha, Marianne avait déduit que les frasques étaient consubstantielles à la condition militaire. Ça n’empêchait pas une épouse d’être heureuse. S’il avait fallu s’arrêter à si peu… Pour elle, Artémis avait épousé la France. Elle me voyait général, comme l’avait été son beau-père, et mit la lettre sur le compte d’un jaloux, un prétendant éconduit.
La représentation de Nedjibé avait paru être mon triomphe. Elle allait être ma perte. Le capitaine Raynouard, avec qui j’entretenais les plus mauvaises relations depuis que le théâtre avait pris chez moi le pas sur le chiffrage, rédigea un rapport circonstancié. « Négligent », « prend des libertés avec la discipline ». Et aussi : « affecte le genre artiste ». Mon supérieur faisait allusion aux vers que j’aimais à réciter, et qui tranchaient avec la culture militaire.
Nedjibé, apprendrais-je, avait été modérément appréciée de l’assistance. Sur le moment, les applaudissements nourris avaient fait illusion. Mais dès le lendemain, les commentaires avaient fusé dans les salons de Péra. Certains bons apôtres critiquèrent sévèrement la pièce et son sentimentalisme « sirupeux » – le mot avait plu et florissait sur les lèvres –, tandis que d’autres déploraient de certaines scènes le caractère « suggestif » (encore un mot qui fit florès en ville). Nombreux furent ceux qui se scandalisèrent qu’un officier français fût l’auteur et l’interprète d’un pareil spectacle.
Mes détracteurs avaient compris à quoi avait été utilisée l’énergie qui me faisait défaut au chiffre. Leurs appréciations avaient été transmises à Raynouard par le truchement d’âmes bienveillantes, comme Péra en comptait tant. « Semble saisi par la folie des grandeurs », écrivit-il, allusion à mon apparition sur scène à cheval. La phrase était soulignée au crayon rouge, dont le capitaine faisait visiblement grand usage. Il était si peu confiant dans son expression écrite qu’il soulignait beaucoup, pour rehausser la force de ses commentaires.
Le verdict était tombé : « Doit impérativement être renvoyé dans un régiment pour retrouver une vie militaire encadrée. » Ce jugement entraîna ma mutation en France. Je reçus un courrier m’informant de mon affectation à Bourg-en-Bresse, au 39 e régiment de tirailleurs algériens. Je devais faire mes adieux à Constantinople.
Je vécus cette affectation comme une rupture. Je sentis se réveiller au fond de moi la vieille tristesse qui m’envahissait, enfant, et rendait les départs douloureux. À Constantinople, j’avais vécu dix vies, et découvert une forme de liberté. J’avais pénétré un nouveau monde, une société originale et attachante ; j’avais forgé des amitiés. J’avais aussi pansé des plaies très anciennes. Au fond, j’avais été moi-même. Je crois pouvoir dire que je fus heureux. J’avais même trouvé une forme d’équilibre, contre l’avis de mes procureurs.
Depuis mon mariage, ma vie avait changé. Après une morne journée au chiffre, où je prenais mon ennui en patience, je retrouvais Artémis qui avait emménagé dans mon petit appartement de Djihangir. Elle m’accueillait avec gaieté. Je voyais notre « chez-nous » se constituer à l’image de l’intérieur qu’elle avait connu dans son enfance : sofas, paravents, coussins ; quand une cage à oiseaux fit son apparition, je réalisai que j’avais bien épousé la fille de Marianne Démétrios. Seule contrariété pour moi, en s’installant Artémis décréta qu’elle ne voulait plus voir mon chat qu’elle appelait le kédi. Elle m’assura qu’elle faisait une allergie aux poils de ces animaux. En réalité, c’était le sentiment qu’il était ici chez lui qu’elle ne supportait pas. Je la vis plusieurs fois entrer dans une grande colère, s’emparer d’un balai, et, très vite, elle l’obligea à quitter les lieux. Il obtempéra non sans me lancer des regards implorants. Cette détermination de ma femme me contraria d’abord. Je tentai une timide défense :
— Ce n’est qu’un animal !
— Je n’en veux pas chez moi.
— Entre mon chat et le perroquet de ta mère, quelle différence, ma Grâce ?
La réponse d’Artémis fut volcanique. Ce fut, je crois, l’occasion de notre première grande dispute. Nos caractères, nos vies antérieures devaient s’harmoniser. L’affaire du chat fut très vite effacée par la tendresse démonstrative qu’Artémis me témoignait, sitôt que je franchissais le seuil de l’appartement.
Dans les jours qui suivirent l’annonce de mon affectation en France, je fus d’une humeur exécrable qu’elle s’efforça de dissiper.
— Nous y serons très heureux, mon chéri.
Je me détournais d’elle ; le visage fermé, je me recroquevillais dans un coin de notre lit, envahi par de noires pensées. Je n’avais pas le courage de lui avouer que j’étais retourné chez Monsieur Lin. Une après-midi, après que le capitaine Raynouard venait de me chapitrer une nouvelle fois – « Tous vos supérieurs n’auront pas ma patience », répétait-il –, je quittai mon bureau d’Orta-Keuy. J’étais à bout, en proie à une migraine tenace. Mes tempes résonnaient des mots brutaux que je venais d’entendre. J’allai jusqu’au port, espérant que le vent de la mer apaiserait mon mal. Je pensai alors à l’impasse Liman, toute proche. Je ne m’y étais pas rendu depuis plusieurs mois.
M’avait-on reconnu chez Monsieur Lin ? J’avais été conduit sans un mot vers une natte. Aussitôt installé, l’odeur de la fumée m’avait saisi et avant même qu’on m’eût préparé une pipe, l’opium avait été une promesse ; j’avais senti monter en moi l’apaisement que je recherchais. J’avais approché l’embout de mes lèvres ; l’effet avait été immédiat, la réalité s’était évanouie, les semonces du capitaine Raynouard, la garnison qui m’attendait en France, plus rien n’existait autour de moi. Ma tête ne cognait plus, le sang semblait à nouveau y circuler paisiblement. J’étais allongé sur un matelas dans la position du fœtus, petit être fragile qui recherchait un lieu où il serait protégé des vicissitudes de l’existence. L’opium était mon liquide amniotique.
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