L'amant noir
Je me revois, enfant…
Je me revois, enfant, dans le quartier Notre-Dame, à Versailles. Accompagné d’une dame, je me rends au parc du château, tout proche. La dame n’est pas ma mère, mais une jeune Autrichienne que j’appelle Fräulein. Dans mon souvenir, elle est très grande avec de beaux cheveux noir de jais. Elle vient de Salzbourg, la ville natale de Mozart. Je donne cette précision inutile car elle-même ne manque jamais de le dire, ce qui fait sourire mes parents. À Versailles, on écoute Lully, ou Rameau ou Charpentier, mais pour Fräulein, il n’est de musique que Mozart. Elle en fredonne des airs, ceux de Papageno ou de Don Giovanni. Fräulein sait que son compatriote est venu enfant à Versailles et ce détail biographique lui permet de concilier son attachement à sa ville natale et un amour naissant pour celle où elle vit.
Fräulein s’occupe de moi avec indulgence. Parfois je l’agace par mon indocilité. Alors elle me réprimande avec une grosse voix où l’affection n’a pas complètement disparu.
— Sie sind wirklich ein Schlingel, Fleurus !
— Ça veut dire quoi « schlingel », Fräulein ?
— Polisson !
Elle le dit avec un accent si fort que j’éclate de rire. Fräulein est douce, même quand elle se met en colère. Quand l’orage éclate les soirs d’été, c’est dans sa profonde jupe que je trouve refuge pour me cacher des éclairs et du tonnerre. Elle m’apprend à calculer à quelle distance passe l’orage. Je ne me rappelle jamais la règle. Et si le chagrin persiste, elle me presse contre elle. J’aime sa chair chaude et tendre ; combien de fois y ai-je enfoncé mon visage, pour sentir le cœur de Fräulein et le mien battre à l’unisson.
Mon enfance fut rythmée par les pleurs. Une contrariété, un trouble m’affectaient-ils, mes yeux s’embuaient aussitôt. Comme tous les enfants, objectera-t-on. Pas tout à fait. À la messe, au moment de l’élévation, devant un tableau charmant, après un reproche de mon père, l’émotion me prenait. Chaque fin d’été, lorsqu’il nous fallait quitter la maison où nous venions de séjourner, les bois qui me paraissaient immenses et les prés fauchés, j’étais saisi d’une irrépressible mélancolie : quelque chose en moi refusait l’arrivée de l’automne. À l’heure du départ, les larmes me submergeaient. Mes sœurs, Eugénie et Hélène, ricanaient : un garçon, ça ne doit pas pleurer. Fräulein les faisait taire. Ma mère expliquait doctement que j’avais le don des larmes. Elle tenait cette expression de son confesseur qui lui avait appris que cette disposition est l’apanage des grands mystiques. Son fils mystique ? Ce diagnostic lui convenait parfaitement.
Escorté de Fräulein, je marche sur le boulevard de la Reine, une longue artère, bordée d’arbres, qui descend vers le parc du château. Je porte un costume marin et mes sœurs des robes claires à volants. Ce qui est moins banal, c’est ceci : nous arborons tous les trois une chevelure rousse. Eugénie et Hélène tirent sur l’auburn, presque le brun, mes cheveux sont plus vifs. Mon père me surnomme Fleurus le Rouge. Je prends vite conscience que ce n’est pas une couleur commune. Autour de nous, les enfants sont blonds ou bruns. Rares sont les jours où mes cheveux ne m’attirent pas des quolibets. Rouquin, rouquemoute, poil de carotte, queue de bique, je découvre combien le français est riche. Ma mère, de qui nous tenons notre couleur, a sur ce sujet comme sur d’autres un avis définitif : « Il n’y a que dans le peuple qu’on n’aime pas les roux. » Elle ne cache pas sa conception inégalitaire de la société, nous considérant comme les représentants d’une race supérieure, statut attesté par notre flamboyance.
Les sorties dans Versailles avec Fräulein m’apparaissent comme des plongées dans un univers différent du mien, et donc insolite et intrigant. Nous croisons des fiacres menés par des cochers voûtés sur leurs sièges qui conduisent distraitement leur attelage. Il n’est pas rare qu’un juron jaillisse, quand un conducteur crie gare. Mes sœurs et moi découvrons un vocabulaire coloré, brutal et surtout imagé. Un jour que nous sommes témoins d’une altercation dans la rue, Fräulein se précipite :
— N’écoutez pas ces mots horribles, les enfants.
— Pourquoi ? Ça veut dire quoi, « merde » ? demande Eugénie.
— Et « te faire foutre », c’est quoi, Fräulein ? renchérit Hélène.
— Ne les répétez jamais, vous vous saliriez la bouche.
— Ça veut dire quoi, « merde » ?
— Ça veut dire quoi, « foutre » ?
— Taisez-vous ! Que va penser Mme la baronne ? Que c’est moi qui vous apprends ces mots ?
Ces propos de cochers furent mes premiers contacts avec le monde extérieur. Je ne les entendis jamais dans la bouche de mes parents, ni d’un autre membre de ma famille.
Nous passons devant des façades d’immeubles fermées par de lourdes portes charretières. Je laisse vagabonder mon imagination. Que cachent-elles, ces portes, de jolies cours pavées mais aussi combien d’histoires intimes ? De la rue, quand la nuit tombe et que les fenêtres s’éclairent, j’aperçois des intérieurs, avant que ne soient tirés les lourds rideaux. La ville royale dissimule ses secrets derrière l’apparence altière de ses immeubles.
Versailles est construit sur un sol marécageux. Les belles demeures qui bordent ses artères ont toutes des fondations posées sur l’eau. Parfois la moisissure remonte à la surface. Des malheurs surgissent comme le salpêtre, s’invitant au salon. Revers de fortune, déconvenues, mésentente, folie, alcoolisme, c’est l’honneur des habitants de ne pas en infliger le récit à leurs contemporains. Ils traduisent en version Grand Siècle le « never explain, never complain » des Britanniques. Certains jugent hautaines ces familles qui passent en affichant un grand air. Souvent, elles ne sont qu’accablées.
Longtemps ma vie a été réglée par Fräulein. Il y avait ce que permettait Fräulein, ce qu’interdisait Fräulein, ce que disait Fräulein. Je vivais dans le monde selon Fräulein.
Les jours de grand froid ou de pluie, je ne sortais pas. Je jouais aux soldats de plomb, des dizaines de petites figurines peintes. Elles représentaient les armées de l’Empereur, celles de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Russie. En bleu la Grande Armée, en rouge les Anglais, en blanc les Autrichiens. Allongé sur le parquet de ma chambre, je plaçais les bataillons prêts à charger. Les porte-drapeaux étaient en tête. Les canons tirés par des chevaux disposés en ligne, prêts à bombarder l’ennemi. Des billes de terre me servaient de boulets. Bientôt, ils opéreraient de lourdes saignées dans les rangs de l’adversaire. Pour complaire à Fräulein, j’irais même jusqu’à favoriser le sort des armées de son pays, et je m’écrierais devant elle :
— Regardez, Fräulein, c’est l’Autriche qui gagne !
— Kleine Junge… Quelle délicate attention !
Elle avait ri de cette facétie qu’elle raconterait le lendemain aux autres nurses, retrouvées au bassin de Neptune.
Fräulein est la première femme qui se soit extasiée devant moi. Celle dans le regard de qui je me suis senti aimé, considéré. Elle peut passer de longs moments à coiffer mes boucles en s’émerveillant de leur couleur et de leur souplesse. Quand, par une après-midi d’automne, maussade et humide, je m’installe au piano, Fräulein s’enthousiasme. Les touches défilent sous mes doigts. Je joue, les yeux mi-clos, guidé par je ne sais quelle muse. La musique remplit la pièce et dilate mon cœur, j’ai envie de chanter. Ses cris d’admiration attirent mes parents et mes sœurs, ce qui a pour effet de me paralyser. Je reste devant le clavier, incapable de poursuivre. Mais nul ne peut deviner que celle pour qui j’ai interprété une sonate ou un concerto, c’est ma mère.
Mes parents sont sur le point de sortir, et je dessine sagement. La femme qui naît sous mes doigts, ce n’est pas Diane ou Junon, ou Fräulein, c’est elle, ma mère : Hortense de Conflans, qui s’apprête. Sa robe longue et étroite est comme suspendue au bord de ses épaules. Son cou dénudé, blanc, superbe, est mis en valeur par une simple pierre accrochée par un cordon. Quand elle se déplace, j’entends le glissement du tissu sur le plancher. Bientôt, elle va partir. Mon crayon est à l’œuvre pour reproduire sa belle chevelure rousse miraculeusement retenue en chignon. Quelques traits m’ont suffi pour camper sur la feuille sa silhouette gracieuse, ses épaules rondes, ses hanches, le mouvement de ses bras. Elle se penche vers moi, sa main posée sur sa gorge, et dépose dans mes cheveux un baiser. Elle sent bon ; il se dégage d’elle un parfum léger. Elle avise mon dessin, sourit et, posant la main sur mon épaule, dit simplement :
— C’est très bien, Fleurus. Vous avez fait un très joli dessin.
La voix étranglée, je balbutie :
— Merci Maman.
Elle ne m’a pas pressé contre elle ni pris dans ses bras.
Chez les Duclair, on se voussoie. Entre époux, de parents à enfants et d’enfants à parents. Dans l’art de s’adresser aux autres, le « vous » est la règle générale et le « tu » l’exception. Je voussoie aussi Fräulein, nos domestiques, mon institutrice. Je tutoie seulement mes sœurs ; comme je le ferai tard avec mes camarades – tous des garçons, cela va sans dire. Froideur des cœurs, distance d’une condition sociale vis-à-vis du reste du monde, jugera-t-on hâtivement. Y voir plutôt la marque d’un temps et d’un monde où le respect et la courtoisie sont des lois d’airain.
Quand je pense à mes parents, c’est en tenue de soirée que je me les représente. Mon père est resté toute sa vie mince et droit. Ses cheveux, qu’il avait très courts, avaient éclairci avec l’âge. Ils lui donnaient un air extraordinairement juvénile. Il portait l’habit avec naturel comme si pour lui la vie était une fête perpétuelle. À ma mère toujours très élégante, il ne manquait jamais d’adresser un compliment : « Hortense, cette tenue vous va à ravir. » Il était galant, attentionné, un peu futile. Mes parents sortaient beaucoup ; ils recevaient et étaient reçus. Versailles n’est pas le faubourg Saint-Germain et les salons où ils se rendaient n’étaient pas ceux de la princesse de Caraman-Chimay ou de Mme Straus. C’était Versailles, ville à la fois plus discrète et plus exigeante, qui regarde Paris avec un mélange contradictoire d’admiration et de dédain. J’entends encore ma mère, au lendemain d’une réception à Paris, dire que l’assistance était « mélangée ». Qu’est-ce à dire ? À Versailles, on vivait selon des codes précis, immémoriaux et difficiles à expliquer, un souci de la tradition, pas toujours dénué de snobisme. On pouvait sortir dans le quartier de Clagny ou au Chesnay, mais pas à Montreuil, par trop bourgeois, encore moins à Porchefontaine, jugé trop populaire. Certaines réceptions n’avaient rien à envier à la capitale et Le Gaulois en faisait la relation. Étaient décrits par le menu le concert qui avait
É
été donné avenue de Villeneuve-l’Étang, la représentation de Labiche rue Saint-Honoré, et – la gazette signalait scrupuleusement ces points au lecteur – la présence du colonel commandant le 5 e génie et de Mme de Burrel, celle de Son Excellence, voire de Son Éminence. Il m’est arrivé de lire avec fierté le nom du baron et de la baronne Duclair. Les eussé-je trouvés dans Saint-Simon, ma sidération n’eût pas été plus grande. Versailles a été la ville du roi et de la Cour et s’en souvient, non sans orgueil. La vie pouvait y être gaie et légère.
Je suis né dans les dernières années du e XIX siècle, à mi-distance entre deux guerres. Quel événement les historiens distingueront-ils dans cette période ? Sans nul doute, l’affaire Dreyfus. J’écris ce nom avec prudence. Je ne l’ai entendu chez mes parents que prononcé sur un ton de compassion. Ma famille n’était ni dreyfusarde ni antidreyfusarde. Elle ne connaissait qu’« Alfred ». Celui qui allait devenir la plus célèbre victime de France était le « cocon » de mon père. Dans l’argot de l’École polytechnique : un camarade de promotion. L’un et l’autre ayant choisi l’artillerie, ils s’étaient retrouvés en garnison à Bourges, place importante pour cette arme, où les X étaient des seigneurs.
Qui l’ignore aujourd’hui ? Autour de Dreyfus, des familles se déchirèrent, de hauts esprits se fourvoyèrent. Il y avait ceux pour qui la justice primait tout, ceux pour qui la trahison au profit de l’Allemagne était inacceptable, ceux pour qui rien de bon ne pouvait venir d’un officier juif, ceux aux yeux de qui une injustice était toujours préférable à un désordre national.
Et puis il y avait mon père : l’affaire Dreyfus était d’abord un grand malheur survenu à son camarade – « ce pauvre Alfred », disait-il quand la société française le nommait soit le capitaine Dreyfus, soit le juif Dreyfus.
Il assurait sans broncher que toute cette affaire ne pouvait être envisagée si l’on n’admettait pas que les protagonistes étaient pour la plupart des polytechniciens. Docte et goguenard, il assurait que, chez eux, la logique implacable peut très bien naître de la spéculation la plus hasardeuse. Le capitaine Dreyfus, X 78, avait été accusé par le ministre de la guerre, le général Mercier, X 52. William Chaplin, X 87, avait écrit à Zola pour le féliciter de sa défense de l’accusé ; le commandant de Bréon, X 66, membre du conseil de guerre de 1899, avait voté l’innocence de Dreyfus et son avancement en avait pâti. Enfin, le général André, qui avait œuvré pour la réhabilitation de l’officier, était, lui, un X 57.
Cette théorie, il l’exposait à grand renfort de « crotale », de « fumiste » et de « Schicksal », mots d’élèves qui désignent le chef de salle, le civil et le concours, et nul ne savait quelle part de provocation ou de fantaisie y entrait, et surtout : de vérité. La démonstration laissait interdits ceux qui l’entendaient.
Quand « ce pauvre Alfred » fut condamné à la déportation sur l’île du Diable, en souvenir de ses années à la Montagne-Sainte-Geneviève et à Bourges avec le malheureux, mon père garda le silence, déchiré entre la loyauté à l’égard d’une armée que dans notre famille on n’aurait jamais critiquée, et l’affection qu’il avait pour son camarade « artiflot ». Il ne démissionna pas, ne rejoignit pas le camp des insurgés en faveur de l’innocence de Dreyfus : ce n’était pas son genre ; du moins refusa-t-il de hurler avec les loups, nombreux et puissants à l’époque – jusque parmi ses propres amis.
Chez les Duclair, on était officier. La tradition remontait à l’Ancien Régime. Un Duclair était mort à Dettingen (Bavière), un autre à Smolensk, aux portes de Moscou, et encore un à Solferino. Mais celui qui avait porté jusqu’à l’incandescence la noblesse de l’état militaire, c’était le général au ballon. Chez nous, il était inconcevable d’exercer un autre métier. Lequel d’ailleurs ? Je me souviens du ton employé par ma mère pour parler d’un quincaillier, ou d’un vétérinaire. Hortense de Conflans n’aurait pas parlé ainsi d’un escroc. C’était une femme de catégories. Même au sein de l’armée, il y avait les armes nobles : la cavalerie ; les armes intelligentes : le génie et l’artillerie ; le reste était tenu pour rien : des sabres de bois.
Que représentait pour moi l’état militaire ? Un statut social qui valait à celui qui l’avait endossé d’être appelé mon commandant, ou mon colonel, comme on disait « monsieur le baron ». Autant de titres héréditaires, pensait l’enfant que j’étais. La vie était ainsi faite.
Le métier des armes était une périphrase pour désigner un officier. De là à ce qu’il dût faire usage de celles-ci… Ainsi mon père, qu’avait-il connu de la vie militaire ? Des manœuvres, des défilés, d’inlassables préparatifs d’une revanche contre l’Allemagne. Mon père avait une ordonnance pour cirer ses bottes et conduire son cheval aux écuries. Il regardait le monde du haut de sa monture. La société lui donnait du « mon commandant ». Son teint clair, sa vareuse bleue et son pantalon garance lui donnaient un air tricolore qui plaisait aux femmes. La guerre dans tout ça ?…
Il quitta l’armée à cinquante ans, avec le grade de chef de bataillon. Il avait été proposé par trois fois au grade de lieutenant-colonel. En vain. Dans ma famille, je le constate, on dépasse rarement les grades subalternes. Quand ce ne furent pas les défaites, 1870 ou 1940, ce sont les affaires politiques qui portèrent préjudice à l’avancement de mes aïeux.
Mon père fut pris dans l’affaire dite « des fiches ». Qui se souvient de ce scandale ? Encore des polytechniciens, et leur satané esprit logique ? Le problème était simple. L’Église était considérée comme l’adversaire de la République. Or, de nombreux officiers étaient catholiques. Donc, pour le bien de l’armée de la République, ils étaient l’ennemi à combattre. Quod erat demonstrandum.
Au ministère de la Guerre, un ingénieux avait conçu une typologie des militaires en activité selon leurs convictions religieuses et leur degré de ferveur. « VLM » : « Va à la messe » ; « VLM-AL » : « Va à la messe avec un livre », autrement dit un bigot. À surveiller. Mon père, un VLM-AL ? L’office dominical faisait partie des usages d’un honnête homme, comme la promenade du soir ou le dîner en ville. Impossible de s’y soustraire. De là à croire à un Dieu fait homme, il y a deux mille ans dans un bled de Palestine, et présent à chaque messe dans l’hostie que le prêtre élevait… Il pratiquait certes, donnait à l’Église, saluait les prêtres dans la rue ; mais un bigot ? Ceux qui fréquentaient cet être exquis, si drôle en société et empressé auprès des femmes, ont dû sourire.
Le sang du général Duclair et la tradition familiale avaient prévalu, malgré le climat qui régnait alors dans l’armée et les fiches discriminatoires du général André. Je serais officier. Moi aussi, j’aurais mon pantalon rouge et mon ordonnance. C’était compter sans la guerre. À force de chanter « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine, et malgré vous nous resterons français », le temps était venu de reprendre ces deux provinces. Je m’engageai à l’été 1916, le jour de mes dix-huit ans. Cela faisait des mois que je rongeais mon frein, impatient de me battre. En rejoignant mon régiment, soupçonnais-je que je n’allais en rien suivre ce qu’avait été la carrière de mon père ? Le conflit faisait rage depuis deux ans. La guerre ne serait jamais « fraîche et joyeuse » comme l’avait déclaré le Kaiser, mais constituée de milliers d’offensives durement repoussées, dans le fracas des marmites, le sifflement des balles, le gémissement des blessés.
De son dirigeable, le général Duclair avait vécu la bataille de Fleurus au-dessus du commun. Comme des millions de mes contemporains, je ferais la guerre au cœur de la mêlée.
Mon père était déjà mort au moment de mon engagement. Décidément, il n’était pas fait pour les temps agités. Son dandysme sarcastique ne les supportait pas. Il avait servi dans l’armée durant un étrange entre-deux allant de 1870 à 1914, période où l’on ne parla que de guerre en France, sans jamais la faire. Il s’y était préparé, puis avait rendu l’âme peu avant le début des hostilités. Le monde de bruit et de fureur qui s’annonçait n’était plus le sien ; lui qui n’aimait rien tant que la musique et la conversation s’était éteint, discrètement. Il eût jugé une mort spectaculaire du dernier inconvenant. Il avait fait sa devise d’un vers : « Glissez mortels, n’appuyez pas. »
Le sommet de sa carrière militaire avait été une revue. Ma mère en parlait souvent, comme elle l’eût fait d’un exploit. En 1901, le tsar Nicolas II était venu en visite en France, accompagné de la tsarine Alexandra. Accueilli par le président Loubet et tous les corps constitués, le monarque avait assisté, près de Reims, à une journée de manœuvres conclue par un défilé. La veille, un grand dîner officiel avait été offert en son honneur. Mlle Berlet avait récité un poème de Rostand où l’on trouvait ces vers de circonstance :
Un ancien tapis d’Aubusson
Sur un air de vieille chanson
Fredonne : « Rien qu’à la façon
Dont je sens, sur moi, qu’elle glisse,
Oh ! Oh ! C’est une impératrice ! »
« Journées fastueuses », avait commenté la presse. Et pour cause. Mon père avait été fait chevalier de l’ordre de Sainte-Anne. Le tsar – ou un autre officiel russe, mais la chronique familiale disait sans hésiter : le tsar – avait agrafé sur sa poitrine une croix rouge émaillée. Quelle fierté ! Des uniformes chamarrés, de la musique, des échanges de toasts, une décoration rutilante, tel avait été l’univers militaire de mon père.
Mais il venait de mourir, et avec lui une armée de parade, de baisemains et de couplets de mirliton s’en était allée.
« Ils s’instruisent pour vaincre », jamais cette devise, celle de Saint-Cyr, n’a paru adaptée comme à ma promotion. Elle choisit pour nom de baptême Promotion des drapeaux et de l’amitié américaine. Mais entre nous nous l’appelions simplement la Centième. Mes boucles rousses avaient disparu avec l’enfance. Désormais je portais le cheveu ras, qui durcissait mon visage d’adolescent. Grand, « long comme un jour sans pain », disait ma mère, j’excellais dans les exercices physiques, la course, le parcours Hébert. Je sortis de l’école bien noté.
Je fus affecté au 161e régiment d’infanterie. L’infanterie plutôt que la cavalerie ou l’artillerie ? Les subtiles nuances de ma mère, arme noble, intelligente, etc., n’étaient plus de mise. Mon unité venait de se couvrir de gloire, et de gagner un surnom : le régiment des Portes de fer. Les Portes de fer étaient un redoutable réseau de tranchées situé près de Péronne, que l’ennemi avait pourvu de mitrailleuses. Ce verrou d’une haute importance stratégique, réputé imprenable, les soldats du 161 e – j’allais écrire « mes soldats » – l’avaient enlevé en octobre 1916. Ce sont ces héros que j’allais commander, moi le petit aspirant de la Centième.
Aujourd’hui, j’égrène comme une litanie les endroits où je combattis. Le Ravin du Prêtre où je connus le baptême du feu, l’ouvrage Nassau, le Bois du Prêtre, La Neuville-aux-Larris, Boujacourt, Champlat, le bois des Éclisses, le Mort-Homme. De simples lieux-dits ignorés des livres d’histoire ; ils furent mon unique horizon durant des mois. Quelque temps avant que j’arrive au régiment, un général avait déclaré à propos du 161 e : « Je le renvoie au Mort-Homme, n’ayant rien de meilleur à mettre à cet endroit. » Il s’appelait le général Pétain. Sa phrase nous la répétions souvent à nos hommes, pour les galvaniser.
Qu’étais-je venu chercher ? Une rude existence dans les bois et la boue, l’exploit accompli sous un déluge de fer et de feu, la pluie, le froid ? La mort défiée à chaque instant ? Je m’interdisais pareilles pensées, concentré sur une idée : combattre. Je fus à Champlat, au bord de la montagne de Reims : cote 236. L’ordre était simple : contenir l’offensive qui allait coûter au régiment plus de la moitié de son effectif. Je l’exécutai de mon mieux. Je commandai des assauts et ma section enraya des contre-attaques, à tout prix ainsi qu’on le lui avait ordonné. Le journal du régiment parla de combats au corps à corps.
Je ne peux pas repenser à ces journées sans frissonner. Était-ce moi cet homme qui se jetait dans la mêlée, pistolet au poing ? Parfois, je me rappelle, la peur me prenait. Je la dissimulais derrière un grand air d’officier ; j’aboyais mes ordres à mes hommes d’une voix virile et sur un ton rogue. L’ennemi fut repoussé à la grenade, parfois au poignard. Certains de mes hommes maniaient une pelle de tranchée soigneusement aiguisée. « Je frappe sous le menton, ou entre le cou et les épaules, c’est imparable », expliquaient aux bleus les fantassins Duret et Brockaert. Entendant cette méthode peu conventionnelle, j’eus un haut-le-cœur.
— C’est la guerre, mon lieutenant, me rétorqua le sergent à qui je m’en ouvris. Comment croyez-vous qu’on a enlevé les Portes de fer ?
Oui, c’était la guerre. À l’école, mes camarades m’avaient donné un sobriquet. Pour eux, j’étais The Lord, allusion au Petit Lord Fauntleroy et à mes manières jugées cérémonieuses. Ils prononçaient le mot en appuyant sur le « o ». Dans la boue et les combats à la pelle, qu’était devenu The Lôrd ? Un officier à la tenue souillée par la boue de Champagne, conduisant une section d’enragés mi-soldats, mi-bouchers, ayant juré que le Boche ne passerait pas la côte 236.
Un matin, durant une patrouille, je me trouvai si près de l’ennemi que j’entendis les soldats parler entre eux, « Morgen wird es regnen », « Hast verstärkt die Reling verschwiegen ? » : « Demain il va pleuvoir », « As-tu renforcé le parapet ? » L’allemand, la langue de Fräulein, avait été pour ainsi dire ma langue maternelle.
— Vos enfants parlent boche, s’étonnaient certains amis de mes parents.
— Ne dites pas « boche ».
— C’est la langue de l’ennemi !
— Celle de Goethe et Novalis, rectifiait doucement mon père.
Dissimulé par un pli de terrain, j’écoutais. Les soldats s’interpellaient d’une tranchée à l’autre, pour passer le temps. Je notais sur un calepin ce que j’entendais, des informations que je rapporterais un peu plus tard au capitaine. Ce n’était pas des tuyaux de première importance. Ces hommes n’étaient pas des officiers d’état-major, mais de braves paysans de Rhénanie ou de Souabe. Ils commentaient la vie qui s’écoule comme ils l’auraient fait à l’orée de leur champ, le menton appuyé sur une fourche ; sauf que la fourche avait été remplacée par un fusil Mauser. Ces renseignements me valurent des félicitations.
Nous vivions enterrés. Je m’enfonçais dans un long boyau où s’était établie ma compagnie. Recoin du cuisinier, de l’infirmier, on aurait dit un de ces passages de Paris où les cafés succèdent aux magasins de jouets ou de friandises, en moins lumineux. Nous vivions des journées entières dans la pénombre, fatiguant nos yeux sur des cartes, des journaux, des livres.
La nuit, les rats venaient nous contester notre droit à vivre sous terre. Ces sales bêtes se repaissaient de cadavres. À vomir. Quand ils tombaient dessus, les hommes les tuaient à coups de pelle. Leurs yeux brillaient dans l’obscurité, devenant obsédants pour ceux qui cherchaient un peu de sommeil. Il se racontait qu’un soldat de la 2e compagnie avait eu l’oreille rongée, ou le pied, ou les deux, les versions différaient. La seule idée de leur présence me remplissait d’effroi. Je me réveillais la nuit en sursaut, persuadé qu’un rat affamé se tenait tapi à quelques centimètres de ma tête, prêt à me manger. Je me dressais et ne distinguais que la masse de mon adjoint qui dormait, le souffle lourd, près de moi.
Mes hommes étaient au repos. Je déambulais, les observant assis en tailleur, fumant et discutant. J’avisai un groupe qui jouait aux osselets, à la lueur de la lampe, et m’approchai. C’était à Brillaut de jouer. Il lança les osselets avec adresse. La scène me fit venir aux lèvres les vers de Pierre Louÿs : « Comme nous l’aimions toutes les deux, nous l’avons joué aux osselets. Et ce fut une partie célèbre… » Brillaut leva la tête :
— Vous voulez jouer, mon yeutnant ?
Je souris pour dissimuler l’incongruité de la situation. « Elle amena d’abord le coup des Kiklôpes, et moi, le coup de Sôlon… »
— Tu le connais, Brillaut, le coup de Sôlon ?
— Quèsaco, mon yeutnant ? Sauf votre respect, c’est quoi donc le coup de Sôlon ? Je peux faire l’araignée, le mur ou la tour Eiffel qu’est rudement dure à réussir. Vous voulez que je vous montre ?
Le lendemain, Brillaut fut tué au cours d’une patrouille, d’une balle en pleine tête. Quand je l’appris, je fus frappé de mélancolie. Le soir, fumant sur le seuil de la maison où je logeais, je sortis de ma poche un livre et lus en guise d’oraison funèbre, pour le 1re classe Brillaut, l’épitaphe de Bilitis.
Un poète dans la guerre. Laisse-t-on le sort des armes entre les mains d’un homme qui a la tête dans la Grèce antique, enfouie au creux d’une belle indolente ? La première chose qui m’était venue à l’esprit à l’annonce de notre départ pour le front c’était : quel loisir la guerre me laissera-t-elle pour lire ? Certains jours, elle m’accorda plusieurs heures, d’autres fois, une poignée de minutes pour parcourir quelques pages. Je lisais Chénier et le doux Musset. Je ne manquais jamais de savourer ces lectures arrachées à la violence.
À l’appel des sergents, les soldats se rassemblaient, rangeant leurs osselets et leurs cartes à jouer dans leur musette, maugréant, vidant leur pipe d’un coup sur le talon de leur botte ; j’avais déjà refermé mon livre et l’avais glissé dans la poche de ma vareuse, avant de me rendre sur le lieu du rassemblement où attendait ma section, en rang. Mon adjoint me la présentait : « Troisième section rassemblée. À vos ordres, mon lieutenant. » Je saluais. J’aimais ce rituel simple et beau.
J’appris que j’étais cité à l’ordre du régiment. J’en tirais une grande fierté, à telle enseigne que je connais encore par cœur le texte de ma citation que j’ai conservé : « Chef d’une reconnaissance, a abordé crânement les lignes ennemies et engagé le combat, donnant l’exemple du courage à tous. A rapporté des renseignements intéressants et au retour a été sérieusement blessé. » Inoubliable style des récompenses militaires, rédigées par quelque sous-officier de bureau. Mais ces phrases recelaient une vérité : c’est bien crânement que j’allais au combat, et cette crânerie me valut d’être blessé. Tandis que nous rentrions vers nos lignes, nous fûmes pris sous un terrible marmitage. Autour de moi volaient la terre, les pierres, des éclats de bois, dans un vacarme insoutenable. Je m’écroulai, touché. Me parvint un gémissement, le fidèle Duret gisait, au bord d’un trou d’obus. Il m’appelait, tendait la main vers moi. Il n’était qu’à quelques mètres. Je compris qu’il était en train de glisser vers le fond rempli d’une boue épaisse. Je rampai tant bien que mal vers lui. La douleur à ma jambe droite était insupportable. Je réussis à lui prendre la main. Je l’entendis qui murmurait :
— Mon yeutnant, me lâchez pas, mon yeutnant.
— Tiens bon, Duret, on va venir nous chercher.
— Me lâchez pas…
Personne ne savait que nous étions là. Les forces me manquaient pour le hisser hors du trou. Je ne pouvais pas me redresser. Je me contentai de tenir sa main, de moins en moins fermement. J’avais des étoiles noires devant les yeux. Surtout ne pas s’évanouir. Duret dut s’en rendre compte. Sa voix me parvenait maintenant, lointaine :
— Mon yeutnant, je veux pas mourir…
Je sentais la vie qui s’en allait de moi. Comme elle avait été belle ! Le soleil se couchait sur la Petite Provence devant le château de Versailles, rouge écarlate. Je perdis connaissance.
Je me réveillai dans une grande pièce. Une forte odeur d’éther et de phénol me saisit. Dans mon bras était plantée une aiguille reliée par un tuyau à une bouteille suspendue au-dessus de moi. Un médecin qui passait lança :
— Tiens, le petit lieutenant reprend connaissance.
Ma première pensée fut pour Duret. Sa voix résonnait encore à mes oreilles, « m’abandonnez pas… ». Avait-il été sauvé ? Le médecin fit la moue.
— Duret ? Y a personne de ce nom ici.
— C’est le soldat avec qui j’étais.
— Une patrouille vous a ramassé. Vous étiez seul…
Personne n’avait prêté attention au corps enseveli dans le trou d’obus au bord duquel je gisais. Les infirmiers n’avaient qu’une idée en tête, m’évacuer au plus vite. Je connaissais la loi des champs de bataille : on délaisse les blessés légers et ceux qui sont trop gravement atteints, on ne s’intéresse qu’aux cas intermédiaires. Je perdais beaucoup de sang par la jambe. Cependant le chef de patrouille avait estimé que je pouvais être transporté.
La salle où je reposais avait été un salon, à en juger par les boiseries et le plafond orné d’un grand lustre. Je me souviens d’une pensée incongrue. Si un obus explosait non loin, le lustre tinterait-il ? J’avisai une cheminée surmontée d’un trumeau dont le motif représentait une jeune fille dans une clairière guettée par un jeune blondin. Il devait bien y avoir un angelot, armé d’un arc. Dérisoire allégorie, dans cet endroit où la souffrance des hommes était à vif.
Ces lieux somptueux et défraîchis me faisaient penser à une maison où j’avais vécu les plus beaux étés de ma vie. Même style, mélange de briques et de pierres surmontées d’ardoises. Hautes croisées, escalier majestueux, on se serait cru dans le sonnet de Nerval, « C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre… ». Cette propriété était faite pour recevoir et danser ; d’une grande pièce provenaient des accords de piano, échappés des doigts d’une jeune fille à robe blanche et cheveux roux retenus par un ruban. Allongé sur la pelouse, je regardais les nuages qui prenaient la forme d’un animal ou d’une voiture. Le temps semblait figé. Quand, à la fin de l’été, il me faudrait gagner Versailles, je m’enfuirais dans les bois, pris d’une terreur irrépressible. Ainsi donc, ce bonheur ensoleillé n’était que fugitif. La vie n’était pas une succession de longues vacances passées au milieu des hautes herbes du parc, à guetter le héron, ou au sein de la bibliothèque où je me plongeais dans les romans du Capitaine Danrit et de Paul Féval.
Dans mon lit, je trouvais le temps interminable. Ma jambe me faisait souffrir, la plaie tardait à cicatriser et des élancements que les traitements ne parvenaient pas à atténuer me rendaient fou. J’ouvrais un livre et je récitais à mi-voix des vers, avant de m’assoupir, bercé par
À
la rumeur de la salle, et abruti par la morphine. À quels amours de poète rêvais-je ?
Je fixais des heures durant une fissure du plafond, me demandant si elle ne grandissait pas, ou si c’était une illusion d’optique provoquée par les calmants. Un jour, on amena dans le lit voisin un homme qu’on venait d’amputer. Il dormait. Je pensai aux derniers jours de Rimbaud qui était mort, les dents serrées, sans un mot. Sa révolte contre le pourrissement inéluctable de sa jambe, il l’avait gardée pour lui.
La mienne avait tenu bon. Je garderais seulement une entaille, un long sillon, partant de la cuisse jusqu’au mollet, qui me ferait légèrement boiter. Les jours de pluie, ou de froid, ma jambe se rappellerait à mon bon souvenir, parfois au prix d’une douleur insoutenable.
La guerre m’aura épouvanté et grisé tout à la fois. Mais elle m’aura révélé à moi-même. J’ai combattu sans me plaindre et la peur au ventre. Au moment de l’assaut, j’étais pénétré d’une sensation enivrante ; j’avais pouvoir de vie et de mort sur des hommes, sur ceux que je menais au feu et sur l’ennemi tapi à quelques centaines de mètres. À cet instant, j’étais l’égal d’un dieu et cette force soudaine me faisait frissonner.
Mon chef de corps écrivit un jour à propos de ma conduite : « L’aspirant Duclair est brave et courageux. Il a de l’entrain et excelle dans la conduite des hommes au combat. » C’était signé de l’un des héros des Portes de fer et son commentaire me remplit de fierté. Il ne savait pas qu’au retour des patrouilles je me pelotonnais sur mon lit de camp, pris de fièvre, en proie à une frayeur intense. Dans ma tête, passaient et repassaient des images où Duret suppliait : « Mon yeutnant, je sens que je glisse, mon yeutnant, aidez-moi… » Sa voix m’obsédait littéralement. J’aurais payé cher pour qu’elle se taise en moi. Mon esprit cherchait le repos à tout prix. Pour exorciser ma peur, je fredonnais des chansons de soldats, des couplets dérisoires que j’entendais beugler les soirs de repos dans les arrière-salles de bistros.
Au café du Pont, dans la fumée grise des cigarettes, la troupe tentait d’oublier la violence des combats. La bière y aidait. Nous y étions aussi attablés. Les hommes nous repéraient : « Y a des gradés dans la salle » ; oh ! pas des colonels, race inatteignable, de simples lieutenants, qui partageaient leur condition dans la boue des tranchées d’automne. Au bout d’un moment ils oubliaient notre présence et entonnaient, provocants et blagueurs à la fois, des chansons anarchistes.
Nous laissions faire. Nos hommes avaient droit au repos. Depuis une semaine, les bombardements étaient terribles. Des heures de pilonnage, à devenir fou. Chaque impact était un coup porté à nos oreilles. C’est cette tension extrême qu’ils évacuaient en braillant des rengaines.
Les soirs de tristesse, je partageais même leur désarroi qui s’exprimait violemment dans ces couplets déclamés avec une grandiloquence forcée :
Je suis soldat et c’est certain
Je suis fait pour les guerres
Mais je ne suis pas un assassin
Et ne tirerai jamais sur mes frères…
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