L'amant noir

Etienne de Montety · Chapitre 12 sur 23

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L'amant noir

Je n’avais rien demandé.

Je n’avais rien demandé. C’est la République des lettres qui, en me lançant dans la course, m’avait fait mordre la poussière. Je lui en voulais. Mon supplice n’était pas terminé. J’entrai avec Artémis dans la grande librairie de Bourg, chez Montbarbon. Le magasin était installé dans un ancien relais de poste. Je cherchai mon livre dans les rayonnages. Thierry Sandre avait remporté le prix Goncourt, Émile Henriot le Grand Prix du roman de l’Académie française. Leurs ouvrages étaient en piles, triomphants. Valaient-ils mieux que mon Arnaout-Keuy ? Je ne le trouvai pas parmi les publications du moment. Devinant mes pensées, Artémis m’entraîna vers la sortie :

— Viens, j’ai repéré un manteau et je voudrais que tu me dises ce que tu en penses…

La tendresse maladroite d’Artémis ne suffisait plus à me procurer l’apaisement. La réponse à mes affres vint spontanément : l’opium ! Cela faisait des mois que je n’avais pas eu recours à lui. Les premiers jours, j’avais ressenti un manque, j’étais pris de picotements désagréables, mais tout à Artémis et à son amour démonstratif, j’avais résisté à son appel lancinant. Je m’en étais même cru délivré. Naïf ! L’amant noir attendait patiemment tapi dans l’ombre que son heure revienne. Sitôt que j’eus pensé à lui, je ne pus résister.

Où fumer à Bourg ? La ville n’était pas un port. Difficile de se renseigner sans attirer l’attention. Un capitaine du régiment, vieux soldat issu du rang, me vint en aide. Les amateurs d’opium forment une franc-maçonnerie qui reconnaît ses pairs ! Au cours d’une conversation anodine, il m’avait percé à jour. Peut-être que mon visage gardait des stigmates de mon ancien commerce. Racontant ses séjours à Saigon, il m’avait parlé incidemment de « la boîte de Bénarès ». L’expression avait retenu mon attention : chez les initiés, elle désigne le pot d’opium. Quand je décidai de renouer, j’allai trouver le vieux colonial. « La boîte de Bénarès » ? Il me donna une adresse, rue du Peloux, du côté de la gare.

Je retrouvai instantanément le frisson de la quête, incertaine et excitante. À la tombée de la nuit, je me mis en chasse et entrai dans un immeuble anonyme situé le long des voies ferrées. Le coin avait l’avantage de la discrétion. Je montai les étages et m’engageai dans un couloir mal éclairé. Devant une porte où rien n’était indiqué, aucun nom, aucune raison sociale, je frappai. Un homme m’ouvrit, le visage dissimulé dans l’ombre. J’entrai. Lumière tamisée, silence feutré, sentiment diffus d’illégalité, tout cela participait du plaisir que j’éprouvais à me rendre en ces lieux.

L’odeur âcre et enivrante de la fumée me parvint aux narines, et avec elle le souvenir de la jouissance pleine et entière. Je pénétrai dans une longue pièce. Dans des alcôves, des corps reposaient, allongés sur des nattes. Je pris place en face d’un homme somnolent. Peut-être, songeais-je, un rite a-t-il besoin d’être pratiqué en assemblée pour être pleinement savouré. C’est le secret des religions.

Mes retrouvailles avec l’opium furent délicieuses. Le bien-être qu’il me procura m’amarra à lui aussi durablement que la première fois. Je m’en retournerais souvent dans la fumerie de la rue du Peloux. Mon service terminé au régiment, je quittais la caserne Aubry et, plutôt que d’accompagner mes camarades au café, je partais de mon côté, parfois sous les quolibets. Les autres lieutenants, souvent plus jeunes que moi, me prenaient pour un homme rangé, qui craint d’encourir les foudres de sa femme s’il rentre tard. Ils ricanaient :

— Duclair rentre chez Maman prendre le thé.

Comment leur avouer ce que j’éprouvais en compagnie de l’amant noir, eux dont les plaisirs se limitaient aux consommations du Grand Café et, pour les plus téméraires, aux filles des bars à entraîneuses ?

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