L'amant noir

Etienne de Montety · Chapitre 20 sur 23

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L'amant noir

Ce matin, une idée m’a traversé l’esprit…

Ce matin, une idée m’a traversé l’esprit : retrouver ma mère. Depuis combien d’années ne l’ai-je pas vue ? J’ai décidé de lui écrire. Je voudrais rédiger une lettre d’amour, la première, la seule que je lui aurais jamais écrite. Que valent tous mes romans, mes poèmes au regard de cette lettre que je lui dois ?

Toujours commencer par la rédaction de l’enveloppe. Le reste vient ensuite sans mal. J’entends sa voix énoncer ce précepte. Je commence donc à tracer avec soin : « À la Baronne Duclair, 17 rue Mademoiselle, Versailles, Seine-et-Oise. »

Je me souviens de ma dernière rencontre avec elle : une catastrophe. À l’époque, la folie passait sur ma vie comme un grand vent. Ma mère regardait, sidérée, ce tourbillon qui emportait son fils. La passion ne faisait pas partie de son horizon intime. Son tempérament et son expérience de la vie l’inclinaient à penser qu’on ne bâtit rien sur le sable des sentiments fugitifs et des plaisirs éphémères. Elle me le répétait souvent lorsque j’étais adolescent, et je ne voulais pas la croire.

Elle avait tout de suite su que mon mariage était une foucade, et par conséquent qu’il serait un échec. Elle n’était pas parvenue à me mettre en garde sans rudesse. Je m’étais rebiffé. Quand on est amoureux, le cœur est à vif. La moindre remarque est une griffure sur un bonheur qu’on imagine immarcescible. Ma mère est aujourd’hui la seule femme que j’ai du remords d’avoir fait souffrir.

Un jour, elle lira ce manuscrit. Peut-être ces Mémoires resteront-ils à l’état d’ébauche ? Cependant mon écriture est très lisible. Elle remonte à plusieurs mois, quand je tremblais moins. Les dernières pages que j’ai rédigées sont plus hachées. Il faudrait que je les recopie. Je n’ai plus guère l’énergie de m’asseoir devant ma machine à écrire. Son ruban est à bout, moi aussi. Ma mère lira à livre ouvert qui fut son fils. Elle y verra ma vie, mes secrets, et le long tunnel que j’ai traversé sans une plainte, depuis… Depuis quand ? Elle y découvrira aussi mon chemin de résipiscence vers elle.

Je n’achèverai probablement pas… Quand décrète-t-on qu’un livre est fini ? On peut dire jamais, parce qu’il est le résultat d’un mouvement perpétuel auquel prennent part les souvenirs, l’imagination, la reconstitution, en un mot : l’esprit humain toujours en activité. Il sera fini quand je ne parviendrai plus à empoigner mon stylo et à poursuivre mon récit. Ce moment approche, je le sens.

Je lui ai trouvé un titre. Georges Calmann aurait été content, il disait toujours que c’était l’essentiel. J’entends encore le cher homme :

— Vous avez le titre. Maintenant, il ne vous reste plus qu’à écrire le livre…

Pauvre Calmann. Sa mort, juste avant la guerre, lui aura au moins épargné de voir le désastre, sa maison confisquée, « aryanisée », comme on dit maintenant. Il paraît qu’elle a changé de nom. C’est bien possible, je ne suis jamais passé rue Auber depuis le début de l’Occupation. Au moins, mon état d’asthénie a cet avantage : m’empêcher de désobliger Calmann, en prenant langue avec son successeur.

Le titre, donc. L’idée m’est venue l’autre jour, au café, en face. J’étais au comptoir, regardant machinalement par la vitrine. J’ai avisé la petite rue qui fait le coin avec l’avenue de Saint-Ouen. Une rue ? Une voie discrète, avec des touffes d’herbe ici et là entre les pavés disjoints, qu’aujourd’hui recouvre la neige ; un charmant coin de campagne en plein Paris. C’est du moins ce que doivent dire les guides, s’ils accordent quelque intérêt à cet endroit.

Je ne me rappelle pas m’y être jamais engagé. Pour aller où, grand Dieu ? Sur le mur de l’immeuble, en face du café, j’ai remarqué la plaque. C’était la première fois que j’y prêtais attention. Impasse Milord : un parfait résumé de ma vie. Je suis parti d’un grand rire qui s’est prolongé, et les clients m’ont regardé avec inquiétude. Impasse Milord… Pas mal !

J’ai commencé la rédaction de ma lettre, en griffonnant quelques mots : « Chère Maman, je vous écris après un long silence… » J’ai les yeux humides, à cause du manque dont je souffre. J’ai tellement besoin de ma dose d’opium que de mes paupières dilatées coulent des larmes. L’une d’elles vient de tomber sur le papier. Croira-t-elle que je lui ai écrit en pleurant ? Ma main tremble. Écrire est désormais une véritable épreuve pour moi. Je dois maîtriser mon bras, en m’aidant de l’autre. « Maman… » Depuis combien de temps n’ai-je pas prononcé ce mot ? C’est le cri de l’enfance et celui des soldats agonisants. Je suis un petit garçon qui appelle dans le noir. Il est loin le temps où je persiflais avec Artémis, raillant « Madame Mère », ou « la Baronne ». Finis les pieds de nez du rejeton impertinent et ingrat, les excentricités inconvenantes. « Mère, voici ton fils… »

Je n’ai plus qu’un visage devant les yeux, le sien, quand elle se penchait sur moi le soir, avant mon sommeil, pour m’embrasser sur le front. C’est cette image que je voudrais avoir, à l’heure dernière. Je poursuis ma rédaction avec peine. J’aimerais conclure ma lettre par des mots dont elle seule mesurera l’intensité : « Je vous demande pardon… »

Ma main s’affole, mon écriture devient difficilement déchiffrable. D’ailleurs l’encre est de plus en plus pâle, la pénurie n’est pas loin. Je pose le stylo. Je chiffonne la lettre et j’en fais une boulette… À quoi bon la reprendre… Je vais plutôt aller à Versailles pour la revoir.

À quand remonte ma dernière visite ? Je me souviens seulement qu’elle s’est mal finie. Nous étions venus de Bourg. Artémis se réjouissait de retrouver Paris. Nous avions projeté d’aller y passer la soirée, et auparavant nous étions allés déjeuner rue Mademoiselle. La maison était en liesse : ma sœur Eugénie venait d’accoucher d’un quatrième enfant. Les trois autres étaient en séjour chez ma mère. Il n’avait été question que du nouveau-né, un garçon : le premier de la famille. En grand-mère, la baronne Duclair était méconnaissable. Elle s’extasiait, s’attendrissait même : cela faisait des années qu’elle ne vivait que par sa fille, dont la progéniture comblait son cœur. Artémis ne disait rien, mais je savais ce qu’elle endurait intérieurement. Le déjeuner s’était pourtant bien passé. Nous avions parlé de notre vie, de Bourg, et de Lyon où nous allions souvent. La conversation avait dérivé sur les temps présents, où ma mère ne voulait voir qu’une crise morale. Elle avait alors prononcé une phrase sur « ces gens qui ne veulent pas avoir d’enfants. Voilà où ça nous a menés ».

Sans un mot, Artémis s’était levée et avait quitté la pièce. Ma mère avait poursuivi son monologue, ne prêtant pas attention au départ de sa bru. Je retrouvai ma femme dans une chambre de la maison, en larmes. Nous avions pris congé. Ma mère ne s’était aperçue de rien :

— Elle est souffrante ?

— Ça va aller. Artémis est seulement très fatiguée par le voyage.

— Quand elle sera rétablie, vous reviendrez pour voir Eugénie et son bébé.

Je lui en avais voulu de son aveuglement. Elle s’intéressait si peu à nous… Et pourtant je l’avais encore défendue face à Artémis.

— Quelle méchanceté !

— Ces mots ne s’adressaient pas à nous. Tu connais ma mère…

— Oh que oui !

Nous n’étions pas revenus voir Eugénie et son bébé. Quelques semaines plus tard, je partais pour le Rif. Longtemps je tiendrais ma mère et ses phrases à l’emporte-pièce pour responsable du départ d’Artémis, et de notre malheur, sans admettre la part que j’avais dans ceux-ci. Je ne suis jamais retourné à Versailles.

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