L'amant noir
Par télégramme, j’avais indiqué à Artémis…
Par télégramme, j’avais indiqué à Artémis le jour et l’heure de mon arrivée. J’avais espéré que mon retour serait plus joyeux que mon départ, que les mois passés avaient jeté un manteau sur nos dernières disputes. Dans le train, je me représentais déjà sa petite silhouette s’agitant au bout du quai, ses cris, nos rires. Le convoi s’immobilisa dans un long grincement de métal. Je laissai les voyageurs descendre. Je regardai un homme prendre familièrement sa femme à la taille, des enfants accrochés à leurs jambes. Ils formaient un joli cercle. Et Artémis ? Où était-elle ? Elle allait surgir de la foule… Je passai de groupe en groupe, saisissant à la volée les éclats de voix joyeux des retrouvailles. Pas de trace d’elle. La tristesse me prit. Rien de plus sinistre qu’une gare sans personne pour vous ouvrir les bras. Je décidai de gagner la rue Bourgmayer, me raisonnant. Un contretemps ordinaire avait pu la retenir. Était-elle souffrante ?
Aussitôt poussée la porte de notre appartement, je fus pris d’un pressentiment. Tout était à sa place, le bureau Louis XV noir qui venait de mon père était toujours encombré de papiers et de courrier, le divan du salon avait ses coussins en vrac. Mais un froid humide flottait, une impression de renfermé depuis… Depuis quand ?
J’allai de pièce en pièce, puis, fatigué par le voyage, prenant à peine le temps de dégrafer ma veste et d’ôter mes souliers, me laissai tomber sur notre lit. J’avais retrouvé la manière qu’elle avait de le faire le matin, hâtivement, « à la cikimé » comme elle disait : défroissé d’un geste du plat de la main, bordé d’un mouvement de l’autre. Le voyage de Marseille à Bourg avait été interminable. Le sommeil s’empara instantanément de moi. Combien de temps dormis-je ? Quand j’ouvris l’œil, la nuit était tombée. Je me levai, un peu abruti. Quelle heure pouvait-il être ? Artémis n’était toujours pas là. J’avais faim. Le boulevard était désert. Le bar de L’Abbaye, en bas, fermé. Je ne trouvai rien dans le garde-manger. J’aurais dû m’en douter : l’intendance n’était vraiment pas son fort.
J’errai d’une pièce à l’autre. Mêlée au parfum d’Artémis dans son armoire, à l’odeur de mes livres, une autre me frappa, froide, lointaine, souvenir de ma dernière prise la veille de mon départ. L’opium. L’envie fut immédiate. J’ouvris la malle, à la recherche de ma belle pipe en ivoire. Où diable était-elle ? Y tenant plus que tout, je la rangeais toujours avec précaution. À défaut, je sortis un vieux bambou noirci par le dross, en grattai le conduit du fourneau. J’étais heureux de retrouver ces objets familiers. La longue aiguille, la lampe, le pot de chandoo dont je respirais l’odeur âcre. La pénombre régnait dans l’appartement aux volets clos. J’oubliai l’injonction du major. Juste une fois…
Je m’assis sur l’épais tapis du salon, entre des coussins. À la lueur de la lampe, je pris du chandoo et le chauffai. Je redécouvrais ces préparatifs auxquels j’étais heureux d’apporter un soin maniaque. Je m’allongeai sur le tapis, ma pipe devant moi, chargée de son précieux contenu. J’avais les yeux mi-clos. Une bouffée suffit. Je me rejetai en arrière, comme pris d’un spasme, savourant la fumée qui envahissait tout mon être, puis me détendis, comblé. Bientôt je n’entendis plus que le grésillement de la lampe. L’Ouergha et ses chemins de fatigue et de mort n’existaient plus, ni la gare sans Artémis. Je ne parvenais pas à m’expliquer son absence, mais, qu’importe ; mon esprit était envahi par une plénitude qui rendait vaines toutes mes questions, mes inquiétudes. L’amant noir, le plus fidèle des compagnons.
La première fois qu’elle m’avait vu m’allonger dans le salon, les volets clos, et approcher la pipe de la lampe rouge, Artémis m’avait observé, intriguée. Nous étions mariés depuis peu, et nous vivions le temps enchanteur de la découverte mutuelle. Je lui avais parlé de l’opium comme d’un art. Eussé-je pratiqué la sculpture, l’aquarelle, je n’aurais pas mis plus de lyrisme pour le célébrer.
Comme elle avait appris avec moi les gestes de l’amour, elle me regardait me livrer à un étrange cérémonial qu’elle associait probablement à l’univers militaire. Je retrouvais chez elle le tempérament de sa mère. Rien ne la surprenait, rien ne la choquait. Chez les Démétrios, on pouvait faire fortune, conquérir un empire grand comme deux fois la France, conduire un avion, fumer de l’opium. Pourquoi pas ? La vie était ainsi, fallait-il s’en étonner ? Son éducation hétéroclite n’avait pas prévu de case pour les notions de bien ou de mal. Je l’avais tout de suite remarqué, et décidé que cette absence de catégories morales faisait tout son charme.
J’avais voulu l’initier. C’était pour moi une immense preuve d’amour que d’associer ma bien-aimée à ce plaisir intime, de l’entraîner avec moi dans ce monde irréel et doux, où je pouvais passer des heures. Elle avait d’abord refusé, secouant la tête avec énergie, comme si j’avais voulu l’entraîner dans des jeux pervers. Mais, devant mon insistance, elle avait finalement consenti.
Je revois la scène. Je l’avais allongée entre les coussins, tremblante comme une jeune vierge. Notre première nuit n’avait pas connu plus d’hésitations, de maladresses. J’avais retrouvé dans ses yeux la fascination craintive des commencements amoureux. Elle me regardait préparer la pipe, murmurant « Tu crois vraiment… », « C’est une folie… ». J’avais approché le tuyau de ses lèvres. Elle avait grimacé, les yeux fermés, tandis que je lui prodiguais à voix basse conseils et encouragements. Elle avait aspiré le précieux nuage bleu, poussé un gémissement, avant de se laisser aller dans mes bras. Je l’avais déposée à côté de moi pour fumer à mon tour. Enlacés, nous avions somnolé.
Plus tard, elle m’avait reproché le vertige qui s’était emparé d’elle, les picotements dans les bras, la gorge sèche que rien ne désaltère. À chaque séance, elle passait ses mains sur son visage pour chasser les toiles d’araignées qui, disait-elle, la recouvraient. Je riais, elle s’emportait. Comment la convaincre que ces sensations que connaissent les néophytes disparaissent à la longue ? Artémis avait assez vite interrompu l’expérience. Son tempérament s’accordait mal au culte de l’opium. Elle était trop vive pour goûter cette pratique où il faut consentir à la lenteur, trop concrète pour cet art de l’évanouissement. Artémis ne voulait pas quitter la vie, mais au contraire en jouir, à bras-le-corps.
Bientôt, elle ne supporta plus l’odeur laissée par la fumée et le désordre que formait tout le matériel nécessaire à la préparation de mes pipes. Sans parler des feuilles de papier où je recueillais les phrases que m’inspirait l’opium, pensées et vers que, négligent, j’abandonnais sur le tapis après chaque séance.
Je menais un combat. Je renonçais à l’opium par amour pour elle, avant d’y revenir par amour de celui-ci. Je le retrouvais toujours avec une joie profonde. Il se glissait dans les intermittences de ma vie, profitant des fâcheries qui ne manquaient pas de se produire entre Artémis et moi. J’ai la certitude aujourd’hui qu’il lui disputait mon cœur et mon corps.
Pourquoi le taire ? L’opium devint entre nous une occasion de disputes fréquentes. Artémis me reprochait mes longues heures d’apathie. Elle n’aimait pas la solitude, ni le silence. Elle les combattait en passant des disques sur le phonographe rapporté de Constantinople. Une voix éraillée envahissait l’appartement, des refrains populaires qui faisaient rimer « mains » et « demain », « amour » et « toujours ». « Des chansons de boniche », aurait déclaré la baronne Duclair, si elle avait eu connaissance de la façon dont sa bru remplissait ses journées. Artémis écoutait ces scies, la fenêtre ouverte, comme à Péra ; ce qui nous attirait des remarques acerbes de voisins exaspérés par le bruit.
J’ai retrouvé ma pipe d’ivoire. Elle était sur le bureau de l’entrée, cachée par une pile de lettres non ouvertes. Ma toufiane, si belle et élégante, source de tant de plaisirs, gisait, cassée en deux.
Je m’interrogeais : où pouvait être Artémis ? Était-elle partie pour Constantinople rejoindre sa famille ? Cela se faisait chez les femmes d’officier quand le régiment quittait la caserne durant plusieurs mois. Elles retrouvaient leurs parents en Bretagne, ou dans leur Limousin natal, et y passaient le temps que leur capitaine de mari rentre d’opérations ou de manœuvres. Rendue à la solitude, Artémis avait-elle eu le mal du pays ? L’envie impérieuse de se lever en contemplant la mer de Marmara ? Mais que ne me l’avait-elle dit ! Artémis ne m’avait laissé aucune lettre.
Cette incertitude me rendait fou. Tantôt j’affectais l’indifférence, tantôt je succombais au chagrin et enrageais d’humiliation. J’échafaudais les hypothèses les plus folles dans lesquelles se glissait ma colère de voir la petite Artémis m’échapper. Où était-elle ? Avait-elle, cette sotte, rejoint le petit lieutenant de Villeneuve, qui avait été dès son arrivée à Bourg la coqueluche des femmes ? Joli garçon, éducation parfaite, sourire prévenant, elles l’avaient aussitôt pris en affection. Artémis n’avait jamais caché qu’elle aimait la compagnie de celui que j’avais surnommé « le gendre idéal ». Au bal du régiment, l’an passé, ils avaient beaucoup dansé ensemble, faisant jaser la ville. J’avais laissé dire. Villeneuve avait été muté à Trèves. Je savais qu’Artémis le regrettait, ne serait-ce que pour les égards qu’il avait, et qui rehaussaient mes indélicatesses de mari habitué. Avait-elle pris le train pour l’Allemagne, dans le but de retrouver Villeneuve ?
À moins qu’elle n’ait gagné Paris. Elle me disait souvent : « Tu te rappelles, à Montparnasse ?… » L’âge d’or de notre mariage… La liberté que nous avions connue pendant les premiers mois lui manquait, les dancings, les chansons beuglées dans les rires et les bans. Michka Azourov avait-il été son amant ? Était-elle partie le rejoindre ?
L’opium se chargeait d’apaiser mon désarroi. Consolation des cœurs affligés – l’expression était de Monsieur Lin. Quand les effets de la fumée se faisaient sentir, je trouvais la quiétude. Mais dès qu’ils se dissipaient, je me levais comme un fou, arpentant l’appartement à grands pas. Je ne me résignais pas à l’inexpliqué. J’allais de pièce en pièce, cherchant de nouvelles hypothèses, toutes plus improbables les unes que les autres.
La concierge était catégorique : elle n’avait pas vu Madame depuis un mois environ.
— Avez-vous remarqué quelque chose d’étrange dans son comportement ?
— Non, jamais.
— Quelqu’un lui a-t-il rendu visite en mon absence ? Un homme ?
— Un homme ?
La brave pipelette avait pris un air offusqué.
— Vous pouvez me le dire…
— Oh ! Pas Mme Duclair ! Une dame si élégante !
Artémis n’était plus là. Je me heurtais à ce constat, en manipulant ma pipe brisée. Machinalement, je joignais les deux morceaux disjoints du tuyau. C’est ma liaison avec l’opium qu’elle avait voulu briser ; les dégâts étaient considérables.
Je reçus une lettre de l’état-major en provenance de Lyon. J’étais convoqué. Six mois plus tôt, le lieutenant Duclair et son épouse étaient officiellement invités à une réception à l’hôtel du gouverneur. Cette fois, le ton était plus sec. L’armée n’avait pas oublié mon malaise dans le désert. L’affaire suivait son cours, implacable.
Un colonel me reçut, épais, grave, solennel.
— Vous déshonorez l’armée par votre vice, lieutenant ; et vous vous déshonorez, par la même occasion.
Que savait-il de l’honneur, cet imbécile ? Je l’écoutai pérorer.
— Vous écrivez. Passe encore. Il est de tradition que les officiers écrivent. Le maréchal Lyautey nous en donne l’exemple – et de quelle manière. Mais l’opium ! Et en opérations encore !
Son visage était devenu tout rouge. Il bouillonnait. Pourquoi, alors qu’il avait évoqué Lyautey pour excuser mes livres, ne parlait-il pas des dizaines d’officiers d’Extrême-Orient qui fumaient sans limites, et sur qui l’armée fermait les yeux ? Il m’écrasait du haut de son grade. Je songeais que mes camarades de promotion étaient déjà passés capitaines. Moi je portais toujours les deux galons que j’avais reçus en sortant de Saint-Cyr, voilà presque dix ans. Avec lenteur, presque théâtral, il me signifia que j’écopais de quinze jours d’arrêts. J’acceptai le verdict, résigné. J’étais déjà loin.
La sortie d’Ô mort, vieux capitaine, inspiré par mon séjour dans le Rif, constitua une échappatoire bienvenue. Je l’avais écrit en quelques semaines, et d’un jet. Cette facilité était-elle de bon augure ? J’y racontais la vie en opérations du capitaine d’Arbault et parallèlement l’impasse amoureuse dans laquelle il était engagé. Ce n’était pas le roman auquel j’avais rêvé. Georges Calmann me rassura.
— Croyez-moi, cher ami, un écrivain ne sait jamais le livre qu’il écrit.
Il était ravi de ce texte. Il avait pour habitude de soumettre les manuscrits aux amis qu’il invitait dans sa belle propriété de Seine-et-Oise. Entre une partie de chasse et un souper fin, ceux-ci avaient lu mon roman, et, assurait-il, ils étaient aussi enthousiastes que lui. Il le publia très vite.
Service de presse, attente des critiques, articles, je vécus une nouvelle fois suspendu à mon livre et à son avenir. La Revue de Paris le prendrait-elle cette fois pour une publication en feuilleton ? Pas davantage. Je vis un jour mon roman annoncé sur un placard de la librairie Gallimard. Il partageait le privilège de la nouveauté avec des livres de Maurois, Cendrars, Crevel, Mauriac. Difficile dans ces conditions de se faire remarquer en librairie, surtout quand étaient aussi en devanture Clément Vautel, Je suis un affreux bourgeois, La Fouchardière, Le Diable dans le bénitier. Et Edgar Rice Burroughs, Tarzan chez les singes . Il y aurait toujours plus tonitruant que mes romans.
Calmann prenait un air navré. Cette fois les journalistes trouvaient Ô mort, vieux capitaine un peu court ; « lapidaire », lâcha même l’un d’eux dans un article sévère. Je relisais l’éreintement paru dans Le Figaro : « Relatant la récente guerre du Rif, il eût fallu que le roman de M. Duclair ressortît au genre épique, qu’il fût une ample fresque où se seraient déployées les forces en présence. Au lieu de cela, l’auteur d’Un matin à Arnaout-Keuy a livré un bref récit “replié”, se contentant de décrire les pauvres états d’âme de son héros ; il eût gagné en densité avec cent pages de plus. »
Cent pages de plus. Ah bon. Et pourquoi pas deux cents, trois cents ? Un roman jugé au poids, des épiciers, quoi. Je ravalai ma déception. Il fallait que je me fasse une raison, mes livres n’accrochaient pas. Je pouvais bien m’emparer d’un thème dans l’air du temps, rien n’y faisait. Quel était donc le secret des Genevoix, Maurice Bedel et Marie Le Franc, les écrivains du moment ?
J’échafaudais des théories. Je n’écrivais pas pour le grand nombre – les happy few de Stendhal venaient à mon secours – ; seule la nécessité de me libérer d’un torrent intérieur me tenaillait. C’est elle qui était à l’origine de mon écriture. Que m’importait qu’elle rencontrât ou non des lecteurs ? J’avais partie liée avec la littérature, pas avec la librairie. Je demandai un rendez-vous à Calmann qui me reçut et m’écouta avec bienveillance. Je n’étais certainement pas le premier auteur à qui l’insuccès montait à la tête.
— Persistez, Duclair. Votre heure viendra.
Je sortis de la rue Auber contenant ma colère et mon chagrin, et regagnai la gare à pied pour rentrer à Bourg-en-Bresse. Sans me soucier des passants, je récitais à voix haute, presque en hurlant, les vers de Cyrano qui me distrayaient tant quand j’étais jeune.
… Ne découvrir du talent qu’aux mazettes
Être terrorisé par de vagues gazettes
Et se dire sans cesse : « Oh pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure françois. » Non merci…
On se retournait sur mon passage. Une jeune fille, m’entendant, traversa précipitamment, comme elle aurait évité un fou, un ivrogne. J’enrageai.
Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire des visites qu’un poème…
Non merci, non merci, non merci.
Ma péroraison cachait trop mal mon dépit. Elle n’était pas le propos goguenard d’un homme libre, mais le cri douloureux de celui que l’infortune contraint à admettre qu’il est passé à côté d’un destin d’écrivain, et qui doit se contenter d’être un auteur.
La disparition d’Artémis me fournit, dans la douleur, les ingrédients d’un nouveau livre. Cette fois serait la bonne. Je me lançai dans la rédaction de l’histoire d’un homme qui n’a pas su garder la femme qu’il aimait. J’en trouvai le titre : Le Vase d’argile, et Calmann le trouva très bon. Une nouvelle fois, son soutien me ragaillardit. Il avait manifesté le même lorsque je lui avais apporté Arnaout-Keuy, et aussi Ô mort, vieux capitaine . Tout à ma joie d’être encouragé, j’en oubliais qu’il faisait son métier, qui est de prodiguer de la force aux auteurs.
J’avais rédigé plusieurs lettres pour m’enquérir d’Artémis. Je les avais expédiées à Trèves, Paris, Constantinople, aux bons soins du lieutenant de Villeneuve, de Michka Azourov, de Douce de Ferniac. À eux trois, je posais la question : l’avaient-ils vue ? Je ne reçus jamais aucune réponse d’Allemagne. Apparemment, ses bonnes manières, le lieutenant de Villeneuve les réservait aux dames. De Paris, la lettre pour Michka me revint avec la mention : « N’habite pas à l’adresse indiquée. » Il avait certainement déménagé à la cloche de bois. Restait Constantinople. Le courrier mettait plus de temps à arriver en Turquie qu’à Montparnasse. Mais Douce, la chère Douce, ne me laisserait pas dans les affres.
Je poursuivais la rédaction du Vase d’argile. Les souvenirs, les images, les anecdotes venaient facilement à mon esprit. Mais j’écrivais en souffrant. Certains jours, il fallait que j’arrache les phrases à mon stylo. Heureusement, l’opium arrangeait tout, aplanissant les obstacles. Lui savait dompter les mots. Désormais, je me rendais entièrement à sa puissance.
Du temps d’Artémis, j’étais contraint d’écrire à mes heures perdues, souvent aux petites heures du matin, quand elle dormait. Je me tenais à ma table, ensommeillé, devant une fenêtre. En contrebas, la ville était assoupie. Pas âme qui veillât. Je tirais de cette solitude une sensation de puissance qui m’encourageait à écrire. J’étais un démiurge. Au lieu de dormir comme le commun, je noircissais des pages. Les idées, les thèmes, les souvenirs affluaient à mon esprit. Je prenais des notes dans un carnet, je relevais des passages de mes lectures.
D’une certaine façon, le départ d’Artémis arrangeait l’égoïste que je suis, celui qui vit tapi en tout écrivain. J’allais pouvoir écrire sans entraves, sans être obligé de tenir compte d’elle, de ses envies, de ses projets. Rendu à ma solitude, j’écrirais enfin – sans nul doute – un grand livre.
Bourg-en-Bresse m’offrait un cadre idéal pour y camper des scènes de la vie de province. J’y avais fait la connaissance de figures caractéristiques que j’insérai dans mon histoire. Mais mon dessein n’était pas d’écrire la vie d’une petite ville française. Je voulais crier à la face du monde que l’amour entre deux êtres est impossible, qu’il se trouvera toujours l’incompréhension, la jalousie, la lassitude pour les séparer. J’imaginai une issue tragique : le suicide de mes personnages.
Mes romans, je m’en rends compte, se finissent toujours par la mort. Elle me hante depuis longtemps. Elle me nargue, me serre de près. Même le commerce que j’entretiens avec l’opium n’est pas sans lien avec elle. Je la provoque quand j’aspire la fumée bleue de ma pipe, je sens qu’elle me frôle quand je m’abandonne, assommé et heureux, sur les coussins du salon. Est-ce elle ou l’amant noir qui me délivrera de la blessure causée par le départ d’Artémis ?
La rédaction du roman avançait. J’écrivais, je raturais, je recopiais en tapant sur une vieille machine bruyante et branlante. Je ne pensais à rien d’autre. La rédaction d’un livre chasse celui qui le précède. Il comblait l’absence d’Artémis dont la voix et la peau douce me manquaient. J’étais dans les affres. Pourquoi persister à écrire ? Mon dernier roman n’avait guère recueilli d’échos. L’exotisme à la Loti dont je me prévalais était désormais démodé. Morand, Cendrars, Malraux avaient bousculé la littérature, lui donnant un coup d’accélérateur. La curiosité qui avait accueilli mon premier roman laissait désormais place à une indifférence polie. Quelques critiques, quelques centaines d’exemplaires vendus. Peut-être moins. On s’était habitué à Duclair. Mais je m’obstinais, travaillant chaque jour avec constance.
Bientôt une version du Vase d’argile serait présentable. J’en avisai Calmann, qui me fit fête.
— Il faut préparer le lancement. Venez à Paris. Je vais vous faire déjeuner avec Dumont-Barrois.
— L’académicien ?
Je fis la moue.
— C’est un ami. Vous verrez, il est charmant.
— Est-ce bien nécessaire ?
— Ce n’est pas « nécessaire » : c’est primordial. Je vous le répète : un succès, ça se construit.
Lucien Dumont-Barrois était alors un auteur choyé par la critique, et adulé par les lecteurs. La soixantaine élégante, l’œil vif et la voix enjôleuse, c’était, depuis quinze ans, l’écrivain en vue à Paris, incontestablement. Calmann avait réservé une table dans un restaurant des bords de Seine, en face du Louvre. Devant un plateau d’huîtres, se débattant avec un demi-citron qui gicla sur sa boutonnière garnie, Dumont-Barrois m’avait accueilli avec bienveillance. Il m’avait d’abord interrogé sur l’armée française :
À
— À l’Académie nos maréchaux sont inquiets. Ils disent que les crédits baissent. L’Allemagne réarme. Qu’en pensez-vous, lieutenant ?
Il fréquentait Foch et Joffre quai de Conti, citait Lyautey et Vigny. Je n’étais qu’un officier subalterne. J’émis quelques idées générales sur la situation en Europe, puis nous passâmes à la guerre du Rif. Il avait voyagé au Maroc, séjourné à Rabat, Fez, et en parlait d’ailleurs avec précision et intelligence. Là encore, je restai sur ma réserve. Quand il fut question de mes romans, après quelques compliments, il me fixa :
— Le temps des gammes est fini, Duclair. Vous nous avez convaincus que vous saviez écrire. Vous avez du métier. Mais, bon Dieu ! Oubliez le métier ! Donnez-nous un chef-d’œuvre, où on lira dans vos tripes, à ciel ouvert. C’est cela que nous attendons.
« Vos tripes, à ciel ouvert », l’expression m’a longtemps poursuivi. Mes romans sont écrits avec quelque élégance, du moins je le crois. J’y ai mis en scène le malheur de l’homme, la guerre, l’inconstance du cœur humain. Mais, j’en conviens, sans débordement, sans outrance. Était-ce cela qu’il avait voulu dire ?
J’interrogeai Calmann sur ce point. Il me répondit que mes livres donnaient parfois l’impression aux lecteurs de rester en lisière. J’avoue : on n’y voit pas « mes tripes ». Quelque chose en moi le refusait ? La hantise d’être percé à jour ? Non, celle de paraître impudique, vulgaire. Chez les Duclair, on ne se livre pas facilement : « Non decet. » Je gardais obstinément le secret de mes hantises pour mes nuits sans sommeil.
Je continuais à travailler, sans plus penser au succès. Qu’est-ce qui l’explique ? Des ouvrages récents rencontraient un large public : La Garçonne de Victor Margueritte, Courrier-Sud d’Antoine de Saint-Exupéry, Un homme se penche sur son passé de Maurice Constantin-Weyer. Quels points communs entre tous ces romans ? Ce n’était pas le scandale, ni le soufre. Je songeais à Radiguet dont on avait tant parlé, dans l’édition. Pour lancer Le Diable au corps, Bernard Grasset n’avait pas lésiné : une campagne de publicité avait inondé la France. Affiches, annonces dans les journaux. Film diffusé aux actualités dans les cinémas où l’on voit le jeune prodige signant son contrat chez son éditeur, et le public se précipitant sur l’ouvrage en librairie. Le livre était vanté par un slogan : « Avez-vous lu le chef-d’œuvre d’un romancier de dix-sept ans ? » Qu’est-ce qui était important ? La qualité du livre ou l’âge de son auteur ? À la sortie de mon Arnaout-Keuy, j’en avais vingt-six. Et après ?
J’avais tout de même parlé à Calmann de l’opération Radiguet, essayant de mettre dans ma voix des intonations de reproche : pourquoi ne ferait-il pas connaître Le Vase d’argile de la sorte ?
— Un livre lancé comme une savonnette, quelle idée !
— Ça semble efficace…
— Vous conviendrez, mon cher Duclair, qu’il y a quelque chose de grossier dans ce procédé…
J’en convenais. J’enrageais, incapable d’en vouloir à Calmann. Le pauvre ne se relevait pas du coup terrible que les surréalistes avaient porté à sa maison en prenant pour cible ses auteurs emblématiques : Anatole France, Loti, Barrès. C’était à la mort de France et le texte était intitulé Un cadavre. On y lisait : « Marquons tout de même d’un beau signe blanc l’année qui coucha ces trois sinistres bonshommes : l’idiot, le traître, le policier. » L’attaque était dure. Elle envoyait la maison Calmann dans un mouroir, et avec elle ses auteurs. Les surréalistes n’étaient pas les seuls à penser ainsi. Cela pouvait expliquer l’accueil tiède fait à mes romans. La guerre avait balayé une certaine littérature. Désormais, il fallait être dada, libre, imprévisible. Je voyais bien les mines, les sourires entendus, quand je prononçais le nom de mon éditeur. Que ne me libérais-je de Calmann ? Des amis me le conseillaient déjà, m’engageant à rencontrer Bernard Grasset ou Gaston Gallimard… Je renâclais. Je m’étais engagé avec la respectable maison de la rue Auber, pour le meilleur et pour le pire. Je ne m’en irais pas au premier orage. Je resterais fidèle : ce mot avait de la valeur à mes yeux. Je me tiendrais, stoïque, debout, humilié par les sarcasmes ou l’indifférence de mes contemporains. Je ne dévierais pas.
Il fallait que je cherche ailleurs les raisons du succès d’un livre. Peut-être dans ses qualités intrinsèques, après tout. Exprimant une sensibilité, un livre pouvait rencontrer une époque et ses aspirations secrètes, provoquant une mystérieuse alchimie. Quelle part prenait l’auteur dans cette affaire : savait-il ce qu’il faisait ? Écrivait-il en conséquence ?
J’ignorais tout des attentes de mon temps. Je puisais dans ma mémoire une matière. Des « anecdotes ». La guerre ? Mes déboires conjugaux ? Devais-je raconter à la première personne mon histoire ? Je plairais à la critique qui louerait ma sincérité. Sincérité, et après ? Dans ma famille, on avait toujours tenu cette attitude pour méprisable. La sincérité n’est pas la vérité, avais-je souvent entendu chez mes parents.
Quant à séduire le plus grand nombre : inconcevable. Comment dans ces conditions rejoindre la foule des lecteurs ?
Je me sentais en exil. Mais alors que dix ans plus tôt je tirais orgueil de cette marginalité très aristocratique, désormais la proscription me pesait. Je n’allais tout de même pas consentir à faire du mondain, du Pierre Frondaie… Plutôt renoncer.
Durant mes heures de réflexion et d’incertitude, les idées affluaient à mon esprit, comme si en écrivant je perçais d’autres nappes phréatiques de mon imagination. Des sujets se présentaient à moi par dizaines, comme des tentations, au milieu de la rédaction du Vase d’argile , à l’image d’une jolie femme qui surgirait dans la vie d’un homme marié, lui ouvrant la perspective d’une vie nouvelle, forcément moins grise. J’envisageais un roman qui relaterait la vie d’un soldat de retour des tranchées. La vie qu’il a menée pendant quatre ans, ses blessures, la camaraderie du front, tout cela est étranger à son entourage. Il se morfond. Puis s’inscrit au Parti communiste pour retrouver dans une cellule de quartier la forte fraternité des tranchées. Je m’étais déjà mis à l’ouvrage, ébauchant un plan. Le roman s’appellerait « La Ferveur ».
Je me souviens de la réponse embarrassée de Calmann, quelques jours après que je lui eus soumis ce dernier projet. Le thème de l’engagement politique, m’expliqua-t-il, avait déjà été pris par de nombreux romanciers, et d’ailleurs il n’était pas sûr qu’il fût pour moi. Eh quoi ? Il y avait donc des sujets réservés ? Étais-je condamné à l’orientalisme, aux romans de fils de famille vaguement sulfureux ? Aux histoires provinciales ? Calmann avait achevé son argumentation par une de ces maximes dont il avait le secret, une phrase sibylline, intrigante : « Ce roman-là, je ne saurai pas le défendre. » J’avais déjà écrit trente feuillets de « La Ferveur ». Je les rangeai, blessé à mort, et repris sans enthousiasme la rédaction du Vase d’argile.
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