L'amant noir

Etienne de Montety · Chapitre 7 sur 23

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L'amant noir

Je n’avais jamais prêté attention…

Je n’avais jamais prêté attention à Artémis Démétrios. Plus tard, Robert m’assura qu’elle était présente à de nombreuses réceptions où nous nous étions rendus, la saison précédente. Je n’avais aucun souvenir d’elle, n’ayant alors d’yeux que pour Amicie. L’année passée, peut-être Artémis n’était-elle encore qu’une adolescente gracile sur qui un homme s’interdit de porter son regard ? Le mien avait été entièrement occupé à habiller d’amour les belles épaules de Mme de Romefort.

Artémis était de petite taille, mais de son visage, encadré par de jolis cheveux blond pâle, et de ses grands yeux, qu’elle levait vers moi puisque trente bons centimètres nous séparaient, se dégageait une énergie communicative. Elle était d’une vieille famille de la ville. Je m’apprêtais à la ranger dans la catégorie des Pérotes que je connaissais, amusantes, insolites et empruntées, pour tout dire un peu provinciales, quand j’appris qu’elle sortait de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur. Ses amies étaient de la meilleure société parisienne. Deux ans plus tôt, chaque dimanche, elle était accueillie par la famille Someroy qui habitait rue de Grenelle, dont la fille Gabrielle était dans sa classe. Dûment chaperonnées par Mme de Someroy, les deux jeunes filles se promenaient au Champ-de-Mars, se rendaient au concert ou au théâtre. Artémis était fière de sa connaissance des pièces à la mode de ces dernières années. Elle m’en parla aussitôt que nous fûmes présentés, chez Douce de Ferniac.

— J’adore les pièces de Tchekhov et aussi de Louis Verneuil. J’en ai vu plusieurs à Paris quand j’y habitais. Et vous, lieutenant, vous êtes allé au théâtre à Paris ?

— La guerre ne m’en a pas laissé le loisir.

— Oh ! Pardonnez-moi.

Artémis Démétrios aimait parler, raconter, argumenter, quitte à se quereller avec son contradicteur des heures durant. Sa présence me divertit d’abord puis, et je m’en rendis vite compte, me ragaillardit. Sa vivacité avait quelque chose de contagieux. Prenant chacun plaisir à la compagnie de l’autre, nous nous détachâmes discrètement du petit groupe de jeunes gens avec lesquels nous sortions pour effectuer des promenades dans les jardins des Petits-Champs où se donnaient des films en plein air.

Je fus reçu chez les Démétrios. La famille d’Artémis habitait un immeuble en haut de la rue Tomtom, derrière l’ambassade d’Italie. L’appartement était vaste, sombre et chaleureux, garni de lourdes tentures rouges et de meubles de bois noir. Une horloge imposante trônait dans l’entrée. Lors de ma première visite, j’entendis une voix rauque qui venait du fond d’un couloir.

— C’est John, le perroquet, m’expliqua Artémis. Il est lunatique et ne dit guère que « bye bye » et « ça va ». Mais venez plutôt par ici.

Elle me conduisit devant le portrait d’un officier, qui arborait une magnifique moustache et bombait un large torse recouvert de décorations.

— Mon grand-père, le général Démétrios, me présenta Artémis.

Je me raidis et saluai pompeusement. Artémis pouffa.

— Ne vous moquez pas ! C’était un personnage considérable, connu dans toute la Turquie. On ne l’appelait que Démétrios Pacha. Vous qui avez l’âme romanesque, je vais vous raconter son histoire.

Ioannis Démétrios était à l’image de Constantinople, une juxtaposition d’origines et d’influences. Né à Kara-Keuy – certains précisaient avec dédain : sur le port –, Démétrios s’était engagé à seize ans dans la Légion étrangère à la faveur d’une escale d’un bataillon en route pour la Crimée. Le jeune homme y avait fait ses classes, se distinguant par son audace et son intelligence du terrain. En 1870, il avait réussi à s’échapper de Metz, tombé après que Bazaine eut capitulé. Durant le siège de Paris, à la tête d’une compagnie de zouaves, il s’était emparé de deux canons prussiens. Ce fait d’armes, connu dans les livres d’histoire sous le nom de « coup de Villiers-sur-Marne », avait valu à son auteur de devenir une véritable légende.

Sa vie était comparable à celle du général Duclair que j’avais tant entendu vanter chez mes parents : celle d’un garçon intrépide, que ses actes de bravoure avaient élevé au-dessus de sa condition. Les canons de Villiers jouaient dans la famille d’Artémis le même rôle que le ballon de Fleurus dans la mienne. Peu de jours sans qu’on les évoquât. On n’aurait pas su en dire davantage, détailler les forces en présence, ni même les circonstances exactes du fait d’armes ; l’anecdote suffisait. Et le résultat était là : après Villiers, le chef de bataillon Démétrios, officier à titre étranger, avait été fait chevalier de la Légion d’honneur.

Je sortais, j’allais au concert, je dansais le charleston avec la petite-fille de Démétrios Pacha. Ce titre me faisait rêver. La pratique des grades et des appellations m’était familière. Je l’avais appris dans mon enfance : on appelle un ambassadeur Son Excellence et un cardinal Son Éminence. Et un nonce ? Son Excellence ? Son Éminence ? Puisqu’il est à la fois ecclésiastique et ambassadeur ? La diplomatie l’emporte.

— Est-ce si important ? avais-je demandé à mon père.

— Oui, si un jour tu déjeunes avec le pape, tu seras bien content de connaître ces usages.

Il n’y avait aucune raison que je sois un jour invité au Vatican, mais mes parents tenaient à ce que leurs enfants fussent instruits des usages du monde.

Un pacha ! Le mot flambait dans ma tête, me renvoyait à l’Orient, à sa magnificence et à sa démesure. Au congrès de Berlin de 1878 fut décidé le sort de la Roumélie, province que se disputaient la Turquie et la Bulgarie. Ioannis Démétrios avait été choisi comme gouverneur de cette région parce qu’il en parlait les langues. C’est ce poste qui lui avait valu son titre, conféré par le sultan Abdülhamid II. Sa retraite prise, il s’était installé dans sa ville natale, en patriarche, au milieu de onze enfants.

— Les malveillants lui en attribuent davantage.

Artémis avait légèrement rosi en apportant cette précision. J’avais souri.

— C’est ce qu’on appelle une vie bien remplie.

L’énergie vitale de Démétrios avait-elle été reçue en héritage par sa descendance ? Je n’en savais rien, mais j’espérais que leur entrain se propagerait jusqu’à moi. Du reste, je me trouvais à l’aise parmi ces gens dont le pittoresque m’enchantait.

Comme ma mère, celle d’Artémis était veuve. Marianne Démétrios était une femme encore jeune, d’un charme à peine fané. Elle aimait s’habiller, paraître dans la Grand’Rue en offrant aux regards ses plus beaux atours. « Overdressed », assurait Winston, mon ami de l’ambassade de Grande-Bretagne. Je rectifiais : « Toujours chic. » Quand je fis sa connaissance, elle arborait une robe vert d’eau qui lui descendait à mi-mollet, et de jolis escarpins de couleur achetés à Rome et assortis à son sac. Quand elle sortait, ce n’était jamais sans un turban de velours, parfois agrémenté d’une voilette.

Marianne Démétrios, née Zacharias, parlait le français avec un léger accent. Elle l’avait appris chez les religieuses de Moda, ce qui ne l’empêchait pas de multiplier les cuirs. Elle disait « aéropage » et « dilemne » et parlait des « d’Ferniac », des « d’Romefort ». Ces petits accrocs m’amusaient et, au fond, m’attendrissaient.

Son enjouement n’était qu’un voile sous lequel elle dissimulait la tristesse dont elle était la proie. À l’instar de beaucoup d’habitants de Constantinople, elle était souvent sujette au hüzün, cette mélancolie des bords du Bosphore. Le spleen l’avait prise très tôt. Elle concevait la vie comme une morne succession de jours, sans que rien ne puisse la ramener à la splendeur défunte de Constantinople. À quand remontait celle-ci ? Au e e XII siècle ? Au XIX , quand les familles levantines, dont la sienne, étendaient leur empire sur la ville ? Elle n’aurait pas su répondre. Pourtant l’histoire de sa belle-famille l’avait fait rêver. Elle racontait les premières années de son mariage avec Karoly Démétrios. Les domestiques étaient nombreux, et aux petits soins pour elle ; ils avançaient pour Madame une araba capitonnée, où elle prenait place pour sa promenade. Était-on en hiver, on vivait dans un yali sur le sol européen. L’été, on gagnait l’Asie. Sa voix ne se départait pas d’une sorte de lassitude. Elle savait que dorénavant les Démétrios vivaient sur leur grandeur passée. L’agonie de l’Empire ottoman, la guerre avaient écorné leurs ressources, quoiqu’il leur restât assez pour vivre largement : des terrains plantés d’oliviers et de vignes sis au bord de la mer Noire rapportaient encore. Des immeubles à Péra leur procuraient des loyers. Et cependant Marianne était persuadée que, hormis le portrait du général, la famille ne possédait plus que des souvenirs.

Artémis était l’enfant de ces deux histoires, du puissant fleuve Démétrios et de la mélancolie Zacharias.

La maison que sa famille possédait pour l’été se trouvait à Moda, de l’autre côté du Bosphore. L’installation, qui intervenait au mois de juin, était toute une affaire. On embarquait au port, avec des malles, des paquets, la monumentale cage du perroquet, que portaient de vigoureux hamals sur leurs charrettes, sous la surveillance des domestiques. Sur la rive orientale, des voitures à cheval attendaient les voyageurs en transhumance, et les conduisaient jusqu’à l’anse de Moda.

Pour rejoindre Artémis, je pris un vapur. C’était la première fois depuis mon arrivée à Constantinople que je quittais l’Europe. La maison Démétrios était nichée dans un bouquet d’arbres. Un perron à colonnes, des shaknichirs, je veux dire des persiennes étroites, lui donnaient un petit air balnéaire. Était-on à Arcachon ? Aux Petites-Dalles ? Du grand salon qui donnait sur la mer, on apercevait les Îles des Princes. Constantinople avait disparu du panorama. Était-ce là que j’allais pouvoir en finir avec Péra, le souvenir d’Amicie et les venins de Kara-Keuy qui me tenaillaient ?

Assis sur les rochers en contrebas, les pieds dans l’eau, je tournais le dos à la ville et à sa rumeur incessante. Devant moi se découpait la côte asiatique. Au loin passait un paquebot, en partance pour l’Europe. Ma cigarette se consumait lentement.

Mon arrivée avait réveillé la maison Démétrios, chassé le hüzün de Marianne comme d’un coup de vent. Un officier qui menait une troupe de théâtre, et dont la fréquentation honorait sa famille, Marianne n’aurait jamais osé imaginer pareil chevalier servant pour sa fille. Elle en avait reçu, des garçons courtois qui gardaient l’air distant qu’on prend avec les autochtones : la caque sent toujours le hareng, hein ? Les familles levantines de la ville souffraient de cette attitude qui se dissimulait mal. Avec ce petit Duclair, il en allait tout autrement. Fleurus par-ci, Fleurus par-là, j’étais parfait. Sans compter que ma pièce serait un triomphe, la Cour et la ville en parleraient. La famille Démétrios renouait avec ses grandes heures. Tout était pour le mieux. Les dimensions du jardin de Moda permettaient même d’accueillir un cheval. J’avais craint que Marianne ne fût affolée par cette audace, mais c’était tout le contraire. La vie reprenait, lui rappelant sa jeunesse.

À Moda, un imposant piano trônait dans le salon. Dès mon premier séjour, j’avais remarqué l’instrument et m’étais approché pour en effleurer le bois. Marianne m’avait fièrement expliqué :

— Il n’y a que deux pianos qui vaillent, Érard ou Pleyel. Liszt préférait le premier, Chopin le second.

Je m’asseyais devant l’Érard, aussi religieusement que si Liszt venait de me céder la place, fermais les yeux et laissais mes doigts parcourir le clavier. Marianne était aux anges.

Pour me reposer de la tension que ne manquaient pas de provoquer les répétitions de la pièce, j’aimais jouer. Je feuilletais les partitions, en choisissais par poignées et jouais Schubert, Beethoven, et évidemment Liszt – que j’appelais « l’ami de la famille », ce qui faisait rire Artémis –, mais aussi des airs de cabaret.

Un souvenir très précis me vient à l’esprit : une jeune fille dont je viens de tomber amoureux est appuyée au piano et ne me quitte pas des yeux. Elle caresse distraitement de ses doigts le bois clair de l’instrument, comme elle le ferait avec mon bras. Quand à l’interprétation d’une sonate succède presque sans transition un refrain fantaisiste : « Tu le r’verras Paname… », elle s’esclaffe. Sa mère dit qu’elle a de l’« inclinaison » pour moi. Toutes les deux me prennent pour un virtuose : Ravel.

Le piano me faisait du bien. L’angoisse qui me rongeait depuis tant d’années s’évacuait par les doigts. Mieux : elle se métamorphosait, devenait une force créatrice. Était-ce le vent qui traversait la mer de Marmara, la musique ou l’amour, à Moda je n’avais plus envie de toucher à l’opium. Le sourire d’Artémis et les touches du piano d’Érard me tenaient lieu de sédatif.

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