L'amant noir
Depuis quelques semaines, le mot « guerre »…
Depuis quelques semaines, le mot « guerre » revenait sur les lèvres des Français. Non plus la guerre contre le Boche pour lui reprendre l’Alsace et la Lorraine, mais un conflit lointain et confus : le Rif. J’apprenais par les journaux qu’un dénommé Abd el-Krim avait rassemblé sous sa bannière plusieurs tribus hier éparses, et remporté des victoires. Il rêvait de réitérer au Maroc l’exploit insensé de Mustafa Kemal en Turquie : chasser les Européens et offrir à son peuple liberté et grandeur retrouvées. Il conduisait une guerre impitoyable, constituée d’embuscades et d’offensives, sous un soleil de plomb. Dans le Rif, l’armée française affrontait un ennemi invisible, sans cesse mouvant quand il n’était pas mêlé à la population. Les Rifains faisaient montre d’un courage inouï. Était-ce le patriotisme qui les guidait ? La fierté de combattre pour l’indépendance de leur terre ? Ou l’honneur de mourir pour Allah qui promet aux croyants un paradis formé de jardins ombragés, de fontaines et de jolies femmes dansant pour le repos des combattants ? Cette guerre ne serait pas moins terrible que l’autre. Pouvais-je m’y soustraire ?
Au Maroc, j’échapperais à la vie morne de la garnison et j’oublierais l’ingratitude de la gent écrivaine. Une lettre de Calmann m’avait consterné. Mon roman s’était vendu à mille deux cent cinquante-huit exemplaires. Il feignait d’en être satisfait, m’écrivant : « Un succès se construit. Les livres qui viendront couronneront plus justement vos efforts. » Je voyais les choses autrement. Les articles, les recommandations bienveillantes, l’espérance du prix Femina, rien de tout cela n’avait été suffisant pour attirer l’attention du lecteur sur Arnaout-Keuy. J’étais blessé dans mon amour-propre.
Je voulais retrouver rapidement l’odeur de la poudre, de la sueur et de la mort. N’est-ce pas l’apanage du métier des armes ? « Le métier des armes », c’est l’expression que j’utilisai pour annoncer mon départ à Artémis.
— Tu pars combien de temps ?
— Le colonel parle de six mois.
— Six mois !
— C’est le métier des armes, ma Grâce…
Un voile assombrit son joli visage. Que déplorait-elle ? Je m’interroge encore. L’absence de son mari ? Celle du régiment, le 39 e, sans lequel la ville allait être déserte ? Les épouses resteraient entre elles, se recevraient pour un café, un ouvroir. Peut-être qu’elles se rendraient ensemble au cinéma, Le Familia, qui venait d’ouvrir rue du Théâtre. Artémis n’aimait guère cette ambiance de femmes. Durant de longues semaines, elles attendraient l’arrivée du courrier – et, pour certaines d’entre elles, celle d’un enfant conçu avant le départ, comme pour exorciser quelque chose. Ce n’était pas son cas. Je mettais ses larmes de plus en plus fréquentes, ses foucades, ses accès de joie et de chagrin sur le compte de cette infortune. Quand elle en parlait, ses yeux s’embuaient aussitôt. J’étais embarrassé. La conception d’un enfant obéissait à un mécanisme intime, auquel je n’entendais pas grand-chose. Je haussais les épaules :
— Sois patiente. Les choses viendront en leur temps.
— On pourrait consulter un médecin…
— Pour quoi faire ? Que te dira-t-il ?
— Que nous dira-t-il ! On est tous les deux concernés.
— Oh moi, je lui dirai qu’on essaie tous les soirs et que c’est bien agréable…
— Bêta ! On ne peut pas parler avec toi. Tu…
Je l’interrompais d’un baiser, et partais d’un rire sonore. Elle quittait la pièce sans dire un mot.
Je ne mesurais pas combien elle souffrait et surtout de quelle nature était cette souffrance : intérieure, irrépressible, remuant le plus profond de ses entrailles. Quand je pensais union des corps, elle pensait maternité. J’étais comblé, elle insatisfaite. Notre harmonie, notre complicité n’étaient qu’apparentes ; un gouffre s’était ouvert entre nous. Je ne voyais rien. Ma fécondité s’épanouissait dans mes romans. Mais la sienne ?
Je partais alors qu’Artémis était à vif.
Une guerre attire inévitablement les idéalistes et les desperados, comme la lumière l’insecte. Pour eux, elle est un grand jeu. En partant pour le Maroc, je recherchais autre chose. L’histoire de Charles de Foucauld et les romans d’Ernest Psichari avaient bercé mon enfance. À la table familiale, on parlait de ces fils de famille qui avaient contracté avec l’Afrique du Nord de véritables noces mystiques. J’espérais trouver dans le Rif une guérison comparable à celle qu’avaient connue ces hommes révérés par mes parents.
Partis débauchés ou tièdes, ils étaient revenus ardents et purs. Le soleil d’Afrique avait fait son office, décapant leur âme jusqu’à l’os. Dans le désert, on ne peut pas tricher, assuraient les vieux Africains. Sur un carnet, j’avais noté la prière du Centurion. J’en connais encore les premiers mots : « Ô vous tous qui souffrez d’un mal inconnu, qui êtes désemparés et dégréés… »
Foucauld, saint-cyrien dont le nom n’était jamais prononcé dans les murs de l’École, était allé jusque dans le Sud algérien à la rencontre de ce qu’il recherchait : le plus grand dépouillement. Il avait affronté la chaleur de midi, la lumière dure comme un métal chauffé à blanc, le manque d’eau, la rudesse des forts isolés, et ce mode de vie avait agi sur lui comme un révélateur. Foucauld, le lieutenant de Foucauld, l’ancien bambocheur des garnisons de Lorraine, était devenu le frère Charles ; il avait vécu en Algérie comme un saint, et était mort en martyr – c’était la conviction de ma mère. Il m’en était resté une leçon : le désert faisait revenir les plus prodigues des hommes dans le droit chemin. Il les rendait plus forts comme un acier passé par la forge et l’eau ; je désirais ardemment connaître moi aussi cette destinée glorieuse.
Le 39e fut envoyé dans l’Ouergha, à la frontière avec le Maroc espagnol. Les accrochages avec les insurgés étaient fréquents. Les pertes quotidiennes, le climat implacable. Nonobstant, j’étais heureux de ces retrouvailles avec le combat, le danger, la mort. Le visage protégé du soleil et du vent par mon chèche, j’observais le paysage immense, éblouissant. L’ennemi pouvait surgir à tout instant d’un pli de terrain, d’une crête, fondre sur nous, avant de disparaître comme il était venu, ayant semé la mort et l’inquiétude.
À Bourg, le capitaine Marchal était un officier parmi d’autres. Un peu laconique, un peu rustre, rompu à la vie en corps de troupe. Il n’avait que dédain pour l’état-major, qu’il appelait la Caïda avec ce qu’il faut de morgue. Sur le terrain, il se révélait un autre homme, incroyablement courageux et doté d’un sixième sens, celui du combat. Il classait les officiers en deux catégories : ceux qui bravaient le danger et ceux qui dissimulaient leurs galons pour se soustraire aux balles de l’ennemi, qui cherchait à abattre en priorité le chef. Faut-il le préciser : ici, Marchal commandait debout, au milieu de la mitraille. Il disait à ses subordonnés :
— Tu meurs, pour toi c’est la croix de bois. Tu en réchappes, c’est la croix de guerre. Quelle différence ?
Ê
— Être en vie, mon capitaine.
— La vie ? Une préoccupation de bourgeois, Duclair…
Marchal voyait dans les troubles qui agitaient le Maroc la main de Berlin, quand ce n’était pas celle de Moscou. À l’en croire, les deux puissances étaient acharnées à affaiblir la France. Les agents allemands et les bolcheviques poursuivaient la guerre de 14. Combien étaient-ils, ces fauteurs ? Des dizaines. Tel avait entendu parler allemand dans un village, tel autre croisé un homme dont les yeux bleus trahissaient l’origine. Je croyais entendre Robert parler de Gerhardt Breitner. L’ennemi était partout.
Cette menace invisible et romanesque enflammait les imaginations. Avec mes camarades, nous parlions souvent de Karl Maraï, plus connu dans la région sous le nom de caïd Abderhamane. Caïd, Maraï l’était déjà avant la guerre ; à Hambourg, il régnait sur une bande de malfaiteurs, de vide-goussets et de surineurs. Est-ce la mobilisation de 14 ou, plus tard, le chaos que connut la Russie, il fut contraint de s’exiler. Ses pas l’auraient mené jusqu’aux bataillons disciplinaires du Maroc, chez les « joyeux », après un passage par Paris où il aurait vécu du trafic de femmes. C’est du moins ce que prétendaient mes sous-officiers, un verre à la main, à la popote du soir.
— Il y a quelques semaines, il a attaqué une colonne et s’est emparé des putains du BMC. Maraï les a fait fouetter une par une, puis les a abandonnées à ses soldats.
— Elles ont dû passer un mauvais quart d’heure…
— Et lui, en a-t-il seulement profité ?
Maraï et les femmes. Converti à l’islam, il avait épousé une princesse berbère prénommée Leïla. Une nouvelle fois, sous le soleil, les récits s’enflammaient, conférant à l’histoire des accents proprement bibliques. Leïla vivait sous une tente caïdale dotée de tout le confort dont elle pouvait rêver. Maraï allait au-devant de ses caprices les plus inattendus : chauffage, parfums à brûler, sofas de Smyrne, tapis de Kairouan, miroirs, châles, rien n’était trop beau pour elle. Mais la belle n’était pas une ingrate, poursuivait la chronique colportée par nos hommes, qui avait les chairs à vif. Le soir, quand Maraï lui rendait visite, elle libérait ses cheveux qui lui descendaient jusqu’aux reins, et, dans une danse lascive, elle l’emprisonnait dans ses longues mèches, pour mieux conduire son désir et le soumettre à sa volonté. Se non è vero… La scène transportait les soldats. L’image de Leïla se confondait dans leurs esprits avec le visage de celle qui les attendait dans le Bugey, ou au bled. Ils s’en libéraient par des commentaires graveleux.
Ce qui était certain, c’est que Maraï commandait une partie des troupes insurgées. Artisan de la victoire d’Anoual, l’ancien vide-gousset était devenu un seigneur, à la tête d’un royaume grand comme deux départements français.
On disait encore beaucoup de choses à son sujet. Qu’il était d’une taille exceptionnelle, image saharienne du géant des contes d’enfants. Qu’il se nourrissait de la lecture de Clausewitz et de Sun Tse. Qu’il donnait ses ordres en allemand, ayant enseigné la langue à ses adjoints rifains.
Marchal voyait partout sa marque. Une embuscade, un pillage étaient forcément signés Maraï. Il fallait absolument le mettre hors d’état de nuire. Son destin insolite et grandiose me taraudait. Il n’était pas de jour où je ne pensais à lui. Une question me hantait. Cette existence romanesque, Maraï l’avait-il forgée de ses mains ou avait-il profité des circonstances ? Comment échappe-t-on au commun ? Comment devient-on un héros ?
Bientôt, à l’instar de Marchal, je ne cessai de me le représenter, lui et son puissant équipage, sa tente et sa princesse aux cheveux défaits. Il était l’ennemi, et mes hommes polissaient le soir au bivouac la balle qui débarrasserait la France de ce redoutable personnage, que je me surprenais à envier. Ce que j’admirais en lui, c’était sa liberté.
— Rassemblement !
La voix du sergent-chef Gambotti me ramenait à la réalité. Petit Corse teigneux et attachant, il connaissait son affaire, et battait sans ménagement le rappel des hommes.
— Section rassemblée, à vos ordres, mon lieutenant.
Le soleil avait commencé sa course déclinante vers l’horizon. Nous allions marcher toute la nuit sous le ciel immense du désert. Demain, après-demain aurait lieu la grande rencontre avec Maraï, in cha’ Allah !
Il me venait l’idée d’un roman. L’histoire d’un affrontement à distance entre deux hommes, un officier français et un chef rebelle. Par-delà leur adversité, un même tempérament les unirait. Ils seraient symboliquement les deux faces d’un même homme, avec ses aspirations et ses paradoxes, sa grandeur et ses bassesses. Ce que je savais du capitaine Marchal et de Maraï était suffisant. Un adversaire, un « salopard » même, ajoutait-il, mais le ton qu’il employait trahissait l’estime qu’il éprouvait, et même peut-être l’admiration.
Je n’en revenais pas d’être à nouveau poussé à l’écriture. Six mois plus tôt, j’avais juré de lui tourner le dos à jamais. Elle réapparaissait séduisante et tentatrice. Ce que je vivais là, je le transformerais en roman, j’étais à nouveau l’alchimiste de mon existence.
Pourquoi pas ? Les sables d’Afrique du Nord étaient à la mode. Georges Calmann se jetterait dessus : le livre que je rapporterais de l’Ouergha ne serait pas écrit avec des clichés, mais avec du vif, des couleurs, des odeurs, des anecdotes saisies au vol. Les lecteurs en raffoleraient. J’avais commencé à prendre quelques notes, au bivouac, devant un thé vert brûlant.
Je n’écrirais pas un roman sur la guerre mais sur la mort. Avec le capitaine Marchal, j’avais découvert le secret des troupes coloniales, « la Troupe », comme disaient orgueilleusement nos sous-officiers. J’admirais chez eux leur dédain absolu du danger – qui confinait à la métaphysique. La mort était une péripétie, un inconvénient préjudiciable à la progression d’une colonne.
Aucune guerre ne ressemble à une autre. En Champagne, dans la Somme, on se battait pour la reprise d’un secteur, pour quelques kilomètres, parfois moins. Chaque déplacement était jaugé, discuté, l’ennemi précisément désigné, les pertes évaluées. La guerre confiée aux artilleurs était devenue un objet scientifique. Ici force restait au romanesque. Dans l’immensité, on entreprenait de grandes courses à la poursuite d’un fantôme. En 1918, la reprise d’une tranchée pouvait se faire au prix d’un immense sacrifice. Dans l’Ouergha, on pacifiait des milliers de kilomètres carrés, à bride abattue, et au retour seulement on comptait ceux qui n’étaient pas rentrés. La mort n’avait pas le même poids sous le soleil du Maroc et dans la boue de la terre de France. La justice m’oblige à dire que, dans ma compagnie, les pertes furent nombreuses, mais jamais elles n’entamèrent l’ardeur de mes hommes.
Je comptais me mettre à la rédaction de mon roman sitôt rentré à Bourg. Le régiment m’accorderait quelques semaines de permission. Cette fois, pas de Montparnasse et de dancings avec Artémis. Elle en serait déçue, mais j’aurais à écrire un grand livre. Un vers me trottait dans la tête, que j’avais inscrit sur la première page de mon carnet de notes : « Ô mort, vieux capitaine… » Idée de titre ?
Auparavant, aurait eu lieu la grande rencontre, qui justifiait tout ce que je vivais depuis plusieurs mois. Maraï ! Nos espions avaient rapporté qu’il s’était établi dans le djebel El Megdiouz. Nous n’étions qu’à deux jours de marche, trois au plus. Marchal jubilait. La troupe avançait plus vite, galvanisée par cette perspective d’en découdre.
J’avais une autre perspective. Le bateau du retour me mènerait de Casablanca à Marseille, puis à l’issue d’un voyage en train, interminable – les convois militaires laissent toujours la priorité aux trains civils –, je retrouverais mon quotidien. Artémis serait là, radieuse, avec ses trésors de tendresse conservés, entretenus durant mon absence ; et par surcroît, l’écriture m’offrirait des transports d’une intensité insoupçonnée. Il me tardait de la revoir.
Je voyais déjà la scène : d’abord nos tirailleurs donneraient un concert devant les Burgiens réunis sur la place de l’hôtel de ville – dans le jargon du régiment, on appelle ça une nouba ; le maire prendrait la parole pour dire la joie de la ville de retrouver son régiment. Un vin d’honneur suivrait, puis les hommes auraient quartier libre. Artémis serait dans l’assistance. Nous nous éclipserions discrètement pour regagner notre appartement de la rue Bourgmayer, presque en courant, impatients l’un de l’autre. Je le lui avais écrit maintes fois, ces retrouvailles me tardaient, le désir m’étreignait ; des mois que je n’avais pas senti sa douce présence contre moi durant mon sommeil, sa tête sur ma poitrine, nos reins soudés. Quand ces images me venaient, souvent dans la nuit fraîche, rendant son absence intenable, je me levais pour faire quelques pas. Je sortais de ma musette une boulette d’opium et la mâchais pour m’apaiser.
Car l’amant noir me tenait désormais avec fermeté. Les jours précédant mon départ pour le Maroc, au lieu de sortir avec Artémis, de l’emmener au cinéma, au restaurant, de profiter encore un moment de sa présence et de sa gaieté, j’avais couru la ville possédé par une frayeur indescriptible : si je venais à manquer d’opium, en plein pays rifain ? J’en mourrais. Je cherchais des boulettes à mâcher. Impossible de fumer en plein désert. Une pipe, une aiguille, de l’huile, trop compliqué. La fumerie de la rue du Peloux ne vendait pas ce genre de boulettes. Je me mis en quête d’un fournisseur. De mes courses à travers la ville, Artémis me voyait revenir hagard.
— Que fais-tu ? Tu as l’air préoccupé…
— Je pars à la guerre, figure-toi. Tu peux comprendre ça ? La guerre !
— Est-ce que je peux t’aider ?
— Oui : fiche-moi la paix !
Elle éclata en sanglots.
— Tu me fais peur quand tu es comme ça.
Les dernières nuits n’avaient pas suffi à nous réconcilier. J’avais rejoint mon unité par une aube blafarde, renfrogné. Artémis était restée à la maison. J’avais refusé qu’elle m’accompagne, craignant les larmes, une scène. Une seule consolation, dans ma malle, j’emportais une boîte d’opium à mâcher, achetée au prix fort dans un bar de la ville que m’avait indiqué le vieux capitaine. J’avais soigneusement emballé la précieuse denrée dans des pages du Courrier de l’Ain. En avais-je en quantité suffisante pour les prochaines semaines ? Ce seul achat avait suffi à me rasséréner.
Les premières semaines dans le désert marocain avaient agi sur moi conformément à ce que j’espérais. Durant les longues marches dans le sable et les rochers, dans le silence et la solitude, je constatai que le climat me décapait comme l’eût fait l’émeri. La rudesse des conditions de vie était revigorante. Mon corps consentait à cette ascèse. Finie la langueur de la vie de garnison. Pas le temps de penser à l’opium. Les premiers soirs, sitôt la journée achevée, je m’endormais comme une masse. À l’aube, l’activité reprenait, intensive.
Pourtant une nuit, au bivouac, alors que le sommeil tardait à venir, une envie me prit. Le goût du chandoo chauffé s’immisçait dans mes narines, je sentais déjà à mes lèvres l’embout de la pipe. J’essayai d’écarter la tentation. Elle insistait. Près de moi, dans l’obscurité, mes camarades fumaient une cigarette de kif, une matière qu’ils avaient découverte ici. Quelle différence avec mes boulettes ? pensai-je, allongé sur une couverture, regardant le ciel. Je fouillai dans ma musette, et trouvai la précieuse boîte enveloppée. Je mastiquai la gomme parfumée avec délectation, sentant l’opium prendre possession de moi. Le plaisir était moindre que lorsque je fumais. Je me souvins de la remarque d’un habitué de la fumerie de Bourg-en-Bresse à qui je m’étais ouvert de ma recherche de boulettes : « C’est l’opium du pauvre. » C’était celui du soldat de fortune. L’engourdissement vint quand même, m’arrachant un sourire de béatitude. La fatigue de la journée s’évanouit, j’étais entre ciel et terre. Mon corps en demanda le lendemain, et les jours qui suivirent. J’eus tôt fait de consommer le précieux contenu.
Il devait être onze heures. L’officier qui commandait la colonne n’allait pas tarder à décréter la pause. Bientôt la fournaise de midi rendrait la marche impossible. Le massif rocheux qu’on apercevait à quelques kilomètres fournirait un peu d’ombre à la troupe. Une section allait partir en reconnaissance. Sur l’horizon se découpait un paysage de fin du monde, en contre-jour, des rochers sculptés par le vent, à la masse fantomatique. Ces interminables journées de marche qui avaient d’abord fait sur moi l’effet d’une catharsis me pesaient maintenant. Mon corps était las. La soif me tenaillait. Je buvais plus que mes camarades et, sentant ma gourde presque vide à mon côté, je devinais que c’était le tribut que l’opium exigeait de mon organisme. J’avançais en serrant les dents.
À
À chaque pas, me semblait-il, mon passé défilait. J’y lisais à livre ouvert, Versailles, ma mère, Fräulein, Champlat, Duret, Constantinople, Amicie, Artémis. Cet exercice de divagation était plaisant. Tandis que mon esprit vagabondait, je me laissais guider par la colonne. Mes hommes avançaient sans mot dire. À mon côté, le chef Gambotti « chouffait », comme il disait, il surveillait tout. Quand je revenais à la réalité, je me devais de faire bonne figure.
— Tout va bien, chef ?
— Oui, mon lieutenant.
Au loin, sur la masse sombre de la montagne, de vagues silhouettes s’agitaient. Était-ce l’ennemi, ou des ombres formées par la chaleur ? Alors je commençai de souffrir le martyre. Longue poursuite tendue vers un but insaisissable, les heures constituaient une saison en enfer que rien n’apaisait. Je bus goulûment le dernier litre d’eau de ma gourde. Depuis plusieurs jours, je tentais de donner le change. Mais je n’en pouvais plus. Qu’était devenu le jeune homme gai et entreprenant de Constantinople, celui qui divertissait la colonie française de Péra, celui qu’Artémis avait aimé et épousé ?
Chaque matin, pour me raser, je sortais de mon sac, avec un savon et un blaireau, un petit miroir portatif. Ce morceau de verre me renvoyait un visage maigre à faire peur, un teint jaune, des yeux enfoncés, striés d’éclairs. Je me regardais avec inquiétude. J’avais d’abord mis cet état sur le compte de la fatigue, avant de comprendre. J’avais un besoin urgent d’opium. Ma vie en dépendait désormais. J’aurais tué pour lui.
J’essayais de me raisonner. À mon retour en France, j’arrêterais définitivement. Je jetterais ma toufiane, et le pot de chandoo, je ferais le serment de ne plus jamais y toucher. Moi aussi je profiterais des effets curateurs du désert. Je désirais que s’accomplisse en moi la promesse du Centurion. Je me prouverais que j’étais plus fort que l’opium, capable de le dompter et de me soustraire à son influence. J’entreprendrais une reconquête de moi-même. Mais d’ici là, il me fallait encore une fois retrouver l’amant noir. Une dernière fois.
Je respirais avec difficulté. Mon corps réclamait sa substance. La cadence qu’imposait le capitaine Marchal à la troupe était infernale. La confrontation avec Maraï, imminente, le rendait impatient. À la fatigue, la soif, s’ajoutait chez moi une envie irrépressible. J’avais cru que le besoin d’opium était comme le désir, qu’il pouvait s’estomper sans trop de difficulté. Que la nature humaine suppléait, s’adaptait. Il fallait que je me fasse une raison. Ma dose quotidienne d’opium me manquait plus cruellement que la peau de velours d’Artémis.
— Ça va, mon lieutenant ?
Je ne pensais qu’à lui depuis le matin. À hurler. Je marchais, en somnambule. J’appelais de mes vœux l’embuscade, la horde qui surgit. J’avais espéré que la vie serait la plus forte, et balaierait l’appel de l’opium.
— Ça va, mon lieutenant ?
Gambotti avait remarqué mon pas incertain, mes yeux dans le vague. Je levai la tête, lui adressai un pauvre sourire, murmurai « ça va », avant de m’écrouler. Il crut à une insolation, à un état d’hypothermie. Je fus aussitôt conduit à l’arrière à demi conscient. On me rafraîchit le visage. Le capitaine médecin qui m’ausculta comprit immédiatement. Des états comme le mien, il en avait rencontré des dizaines au Tonkin. Il diagnostiqua un manque lié à une dépendance chronique et me fit une piqûre de morphine, pour m’apaiser. Quand je repris connaissance, il me lâcha, cinglant :
— Les doses de morphine, je les réserve d’ordinaire aux grands blessés, Duclair, pas aux opiomanes. On n’est pas à Saigon, ici.
Il demanda mon évacuation. Je rentrerais avec la colonne du ravitaillement, qui était sur le départ.
J’échouai à l’hôpital de Casablanca. Je n’étais pas retourné dans un de ces établissements depuis ma blessure, mais je retrouvai aussitôt leur rythme, le ballet empressé des brancardiers annamites et des infirmières, qui contrastait avec l’attente des patients durant des journées entières. Toutefois, quelque chose avait changé. À Champlat, j’étais comme tout le monde – un soldat blessé. Ici je n’étais qu’un pauvre type, un paria. Les infirmières murmuraient dans mon dos. J’imaginais la teneur des propos : esprit faible, dépendance, manque de volonté. Que savaient-elles, ces femmes à qui la coiffe blanche faisait un si joli visage, de mes souffrances venues du fond de l’enfance et de mes cauchemars incessants ? Croyaient-elles que c’était par vice, ou par pur désœuvrement que je m’acharnais à mettre un voile d’illusions entre la vie et moi ?
Un major me chapitra lui aussi et me prescrivit une cure de sevrage. J’acceptai, évasivement. Il écrivit devant moi une lettre de recommandation pour le directeur d’une maison de santé où je pourrais séjourner.
— Promettez-moi que vous irez.
— Est-ce bien nécessaire ?
— Vous êtes malade, Duclair. Il faut vous soigner.
Je le regardai sans mot dire.
— Reprenez-vous. Vous êtes en train de tout gâcher : votre santé, votre famille, votre carrière. Votre vie. Allons, mon vieux, secouez-vous !
Je n’en avais plus la force.
Je devais être là depuis quoi, une semaine ou plus, je fumais dans la cour, observant machinalement les allées et venues. Je vis arriver une noria de voitures et j’entendis derrière moi :
— C’est ceux du 39e…
Je reconnus, couchés sur des brancards, des soldats de mon régiment. Parmi eux, un visage familier, quoique mangé par la barbe : Gambotti. Lui si attentif à sa tenue, se rasant parfois jusqu’à deux fois par jour, il était l’ombre de lui-même… Un infirmier me glissa :
— Salement touché, celui-là. Passera pas la journée…
De fait, mon adjoint regardait dans le vague, à demi conscient. Je lui pris la main et la secouai.
— C’est moi ! Duclair !
— Mon lieutenant…
— Ça va aller, chef ! Vous êtes maintenant à Casa. On va vous tirer d’affaire…
Il ne répondit rien.
— Et le capitaine ?
Gambotti semblait ne pas me voir.
— Mort… Maraï… Beaucoup… beaucoup de pertes…
Le sergent-chef Gambotti expira dans la journée. J’appris du major que son transfert avait été long et périlleux. Il était arrivé à l’hôpital au bord de l’épuisement.
La bataille du djebel El Megdiouz avait été engagée le lendemain de mon évacuation. Elle avait aussitôt tourné au désastre. Le capitaine Marchal fut tué dès les premiers échanges de coups de feu : l’adversaire savait ce qu’il faisait. Nos tirailleurs s’étaient comportés bravement, mais Maraï avait l’avantage du terrain, et une connaissance précise de celui-ci. Touché au thorax, Gambotti fut secouru par la colonne de renfort partie depuis plusieurs jours. Il avait perdu beaucoup de sang. J’écoutai le récit du médecin, interdit. Pendant que le 39e se battait, j’étais ici, à faire quoi… lutter contre moi-même… C’était lamentable… Je me méprisais.
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