L'amant noir
Chapitre I
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Je pourrais décrire le salon de mes parents simplement par ses innombrables cadres aux murs. Tableaux de famille, eaux-fortes, miniatures, la pièce en était remplie. Enfant avec un cerceau, Portrait de femme, Château niché dans la verdure, Le Moment des honneurs, j’ai passé des heures à les regarder un à un. Et puis il y avait cette gravure… Elle attirait les enfants parce qu’elle était placée à leur hauteur et tranchait par ses couleurs vives, celles des uniformes des soldats. En son centre, un ballon dirigeable. On pouvait déchiffrer sur une petite plaque vissée sur le cadre un nom : « Bataille de Fleurus » et des chiffres : « 1794 (ou an II) ». Cette double date m’intriguait. Je ne me lassais pas de la détailler. J’observais les rangs des coalisés, Anglais, Autrichiens, Hollandais se pressant devant Charleroi. En face, la jeune République française.
Mon père m’expliquait que le dirigeable que je voyais avait été le premier ballon d’observation de l’histoire militaire. Il s’appelait L’Entreprenant .
— C’est lui, affirmait-il doctement, qui a donné la victoire aux Français.
Le 8 messidor an II, il régnait sur la plaine de Belgique un soleil ardent. Ce jour-là, non seulement la France remporta la bataille, mais l’un des artisans de la victoire, le général Duclair, eut un fils, auquel il donna le prénom de Fleurus. Ah, elle était racontée et commentée dans la famille, cette campagne, que Valmy, Jemmapes puis les exploits de Bonaparte à travers l’Europe avaient quelque peu éclipsée. On discutait de la part qu’avait prise notre aïeul. Jean-Baptiste Duclair était le fils d’un officier du régiment de Saintonge, lui-même engagé très jeune. Il était passé sans encombre de l’armée royale à celle de la République, parce qu’il ne servait ni le roi, ni le comité de Salut public, mais la France.
À la maison, il était bien vu de connaître les noms des combats de Rauch-Eberach, de Subbach ; du pont de Neuwied qu’il défendit courageusement ; de la bataille de la Trébie où un boulet emporta sa jambe tandis qu’il portait secours à des blessés. Cet acte d’héroïsme eut pour conséquence que l’Arc de Triomphe à Paris porte sur l’un de ses piliers le nom du général Duclair, baron d’Empire, mort en service en 1813. Nous ne pouvions pas passer place de l’Étoile sans que notre père nous rappelât ce point d’histoire. Si nous étions à pied, mes sœurs et moi devions chercher sur quelle arche il figurait. Nous le trouvions, entre David et Hamelin.
J’oubliais : la tradition de baptiser un fils Fleurus s’est perpétuée dans la famille. Un siècle plus tard, je reçus à mon tour ce prénom à la double consonance romaine et révolutionnaire. Dans une famille chrétienne de la France de la fin du e XIX siècle, je mesure à quel point c’était osé. Mon père n’avait pas hésité. Ma mère avait quand même adjoint à ce prénom celui de la Vierge, autant pour me mettre sous la mariale protection que pour atténuer un effet qu’elle ne pouvait pas ne pas juger provocant. Donner à son enfant un prénom qui ne figure pas au martyrologe… Plus tard, elle me raconta qu’au prêtre chargé de m’administrer le baptême, qui avait demandé s’il existait un saint Fleurus, mon père avait répondu en me désignant : « Qui vous dit que ce ne sera pas lui ? » J’imagine son sourire ironique, le plaisir aristocratique de faire un bon mot, que son père et son grand-père avaient peut-être déjà fait en leur temps.
Baptisé Fleurus-Marie, je reçus dans mon berceau la légende du général Duclair, son intrépidité, la bataille, le ballon dirigeable et les exploits afférents, « au grand soleil de messidor ». Faut-il s’étonner que ma jeune imagination ait pris feu ?
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