L'Art du brodeur

Charles Germain de Saint-Aubin · Chapitre 20 sur 39

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L'Art du brodeur

De la Broderie en Nuances.

On entremêle quelquefois les fleurs brodées en jais, de paillettes de verre, margueritains, & petits grains de différentes formes, comme c, c, c, fig. 14. Le meilleur jais vient de Milan; il faut qu’il soit court, bien égal de grosseur & coupé bien net: à Paris, ce sont les Émailleurs qui le font & qui le vendent.

 

De la Broderie en Nuances.

 

L Broderie nuée, soit en soie, en laine ou chenille, exige beaucoup de goût & d’intelligence; non-seulement elle exprime la forme des objets, comme celle d’or ou d’argent; il faut encore qu’elle peigne leur couleur & leur dégradation: l’Art de fondre les nuances pour faire sentir la lumiere ou la rondeur, n’est pas un art facile. Combien de gens s’applaudissent de leur ouvrage, qui n’en ont pas les premiers éléments? Non-seulement les points doivent se courber suivant les nervures ou les artérioles des feuilles, pour en exprimer

le mouvement. Voyez Pl. 3, fig. 7, a, a, a. Il faut encore placer les teintes à propos, éviter les épaisseurs; elles ôtent la grace & la légéreté de l’ouvrage; il faut encore, & sur-tout pour les fleurs, éviter la multiplicité des nuances; les Ouvriers médiocres croyent n’en jamais mettre assez; ils n’osent à propos sauter une ou deux nuances pour heurter les effets: il faut, tant qu’on le peut, faire de grands points dans les grandes parties, la multiplicité des petits points ôte le lustre de la soie; il est encore à propos d’éviter de toucher la soie en travaillant, encore moins passer le dez dessus; que toutes les fleurs d’une même espece ne soient pas toutes du même ton, comme il arrive trop souvent, la Nature en présente de claires & de brunes, il faut l’imiter, c’est une maîtresse sûre.

On brode en soie des tableaux d’histoire de toutes grandeurs,

des paysages, & quelquefois même des portraits[l]; mais ce sont des chef-d’œuvres très-rares, & ceux qui les ont faits ont toujours eu la docilité de se laisser conduire par d’habiles Peintres. La soie plate & la trême d’Alais, sont les matieres préférables pour ce genre d’ouvrage; on l’emploie à points fendus & rentrants les uns dans les autres, soit en suivant le sens des muscles, soit tout d’un sens, cela est arbitraire. Il ne faut point d’enlevure sous la Broderie en soie nuée; cela est d’aussi mauvais goût que les lumieres en relief dont quelques Allemands ont cru embellir leurs tableaux. Comme la soie plate est fort grosse quand on l’achette, on la refend facilement avec les doigts par aiguillées aussi fines qu’on le desire.

 

[l] On peut voir un beau portrait de Louis XIV, au Garde-meuble du

Roi; les tableaux de quelques ornements d’Eglise, & sur-tout les tableaux brodés du Trône du Roi, à Versailles, représentant les Titans foudroyés, & Jupiter confié aux Corybantes. M. Rivet, habile Brodeur, qui vient de finir ces morceaux d’après les tableaux de le Brun, a bien voulu m’aider de ses lumieres pour différents articles de ce Mémoire.

 

Les fleurs & compartiments pour meubles ou vêtements, se brodent ordinairement avec la soie de Grenade, sur-tout si c’est en passé. Quoique les ombres ne soient dans la Nature qu’une privation de lumiere qui présente les nuances des objets plus sombres & plus éteints, il est d’usage de les exprimer, (sur-tout pour les fleurs brodées), par des teintes de plus en plus vives; on n’ose pas (même pour les choses qui sont censées plus éloignées de l’œil), hasarder les demi-teintes ni ces couleurs sales & équivoques qui donneroient tant de fraîcheur aux fleurs dominantes, & les rendroient plus vives & plus saillantes: l’habitude fait qu’on n’est point choqué de ces contre-sens, qui démentent chaque jour les meilleurs tableaux. Depuis quelque temps on préfere à la soie de Grenade, un cordonnet fin & égal, dont le grain est plus agréable; nous devons cet exemple aux Chinois, chez qui plusieurs Curieux ont fait broder des habits de la plus grande régularité. Les Marchands en tiennent des assortiments.

Un autre procédé beaucoup plus expéditif, c’est de lancer une ou plusieurs nuances d’un bout à l’autre de chaque objet, en les fondant l’une dans l’autre; & quand la surface est toute couverte de soies, on la croise d’autres soies fines assorties aux premieres nuances, & lancées à la distance de deux ou trois lignes les unes des autres,

comme la rose, fig. 6, Pl. 3, ou la feuille de vigne, fig. 4, Pl. 7; puis on arrête ces dernieres soies de petits points imperceptibles, ce qui s’appelle râcher, comme le présente la figure. Ce procédé est bon pour les grandes parties, & les ouvrages qui ne doivent être vus que de loin. La soie en est fort luisante: les queues & nervures se font à points fendus à l’ordinaire.