L'Art du brodeur

Charles Germain de Saint-Aubin · Chapitre 5 sur 39

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L'Art du brodeur

Préparation pour Broder.

 

Q un Brodeur est appellé pour broder un meuble

quelconque, il se fait donner les mesures ou patrons de ce qu’on projette, par l’Architecte, le Tapissier, le Sellier, &c; il fait faire ses dessins au simple trait ou coloriés, suivant les cas. Quand ces

dessins ont été agréés, il les calque[i] [j] au papier huilé, double ce papier d’un autre qu’on nomme grand-raisin, & les fait piquer ensemble. Si c’est un habit d’homme qu’il ait à broder, après avoir fait choisir à celui qui l’emploie, un bout de dessin coloré, qu’on appelle Bord, il fait faire la taille, la fait piquer en plein ou par retraites. Quand le dessin est tout piqué, même les lignes qui tracent les largeurs ou contours extérieurs des patrons, on le pose sur l’étoffe qu’on veut broder, en observant de bien faire rencontrer l’un sur l’autre les angles du dessin & ceux de l’étoffe; puis avec une poncette, on frotte toute la surface du dessin aux endroits où il est piqué, sans lui donner de secousses, pour que la plus fine poussiere en passant au travers des trous piqués, trace le dessin sur l’étoffe. Il faut observer de bien fixer le dessin avant de poncer, avec plusieurs épingles ou des poids un peu lourds, pour l’empêcher de vaciller, autrement les objets pourroient être poncés doubles; il faudroit les effacer en brossant légérement avec une vergette, ou battre par l’envers avec une baguette, au risque de ternir l’étoffe.

 

[i] Voyez à la fin le Vocabulaire, pour ce mot & pour tous les autres

qui sont propres à cet Art.

[j] Espece de papier de Serpente préparé.

 

Quand le dessin est suffisamment poncé, on enleve bien légérement le papier, pour recommencer la même opération sur d’autres morceaux d’étoffe si le cas l’exige; puis avec une plume de dinde ou de corbeau, ou même un pinceau trempé dans de l’encre, du bleu d’Inde, ou du blanc de céruse préparé, on repasse sur tous les traits de la ponçure le plus exactement qu’il est possible; il faut que tous les traits soient bien lisibles sans être gros: la correction de l’ouvrage dépend en partie de cette opération. Il faut bien prendre garde de ne rien oublier: la ponçure fait souvent illusion; si elle étoit un peu brouillée ou trop chargée de charbon, il faudroit souffler légérement dessus à mesure qu’on dessine, pour en chasser le superflu: ce procédé s’appelle ordonner. Quand le morceau d’étoffe est entiérement ordonné, il faut le brosser, ou passer dessus une mie de pain rassis bien émiettée, pour emporter le reste de la ponçure qui terniroit l’étoffe ou les soies en travaillant.

Si l’étoffe est d’or en lame, de quelques couleurs qui fatiguent trop la vue, ou bariolée de nuances brunes & claires, on pourra poncer & ordonner le dessin sur du papier serpente verd, qu’on fixera sur l’étoffe par de petits points de soie perdus dans les fleurs; quand on travaille, ces points se trouvent cachés & recouverts par la Broderie: ce qui reste de papier sans ouvrage se trouve à peu-près découpé par le coup d’aiguille, & s’enleve facilement. Ce procédé garantit les étoffes délicates de la chaleur des mains & de la poussiere qui vole dans l’attelier.

On peut encore, quand ce sont des étoffes riches en lames, & par conséquent difficiles à recevoir l’encre, les poncer & les dessiner par l’envers, en faisant le trait plus nourri; il perce assez au travers de l’étoffe pour conduire le Brodeur, & l’on évite les éclaboussures qui arrivent trop souvent quand il faut gratter la lame de l’étoffe pour la dessiner.

Il est assez d’usage d’ordonner les fonds clairs en encre ou en bleu; cependant lorsqu’on veut broder en blanc sur blanc, sur-tout sur satin, il est bien plus propre d’ordonner en blanc, on y voit assez, & quelques traits qui restent autour des fleurs quand elles sont brodées, n’apportent aucun dommage à l’ouvrage.

Il y a des morceaux qu’il est indifférent d’ordonner sur la table avant de les tendre, comme Robes de femme, Tapis, & en général toute étoffe qui reste quarrée; mais les choses contournées, comme

Housses, (voyez Pl. 7, fig. 2,) Habits d’homme, Ornements d’Eglise, &c, il est plus sûr de les tendre sur le métier après en avoir pris la taille & avant de les ordonner. Pour dessiner les gazes, canevas, marly & autres étoffes claires, il suffit de les poser sur le dessin sans le piquer; les traits paroissent au travers, & l’on peut facilement les tracer à la plume ou au pinceau.