L'Art du brodeur

Charles Germain de Saint-Aubin · Chapitre 8 sur 39

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L'Art du brodeur

Des différentes manieres de Broder.

Si l’on doit broder en soie ou laine, le Maître délivre aux Ouvriers les soies convenables devidées sur des bobines; assez ordinairement ces bobines sont enfilées en chapelet, comme fig. x,

Pl. 1.

Si le Maître donne à travailler en ville, il doit peser toutes les étoffes & les matieres qu’il donne à employer, en charger bien exactement un petit livre que chaque Ouvrier rapportera toutes les fois qu’il viendra chercher des différentes matieres & quand il rendra son morceau fini, pour servir de contrôle à sa fidélité. Toutes ces précautions ne font de la peine qu’aux coquins.

 

Des différentes manieres de Broder.

 

O brode en ronde-bosse, en bas-relief, en or nué, en passé, en passé-épargné, en guipure, en Broderie de rapport, en couchure, en gaufrure, en satiné, en paillettes, en taillure, en jais, en soie, en chenille, en laine, en tapisserie, en chaînette, en Broderie de Marseille, en nœuds & en blanc. Nous allons expliquer séparément toutes ces différentes manieres de broder, dont plusieurs se trouvent souvent réunies dans un même morceau d’ouvrage.

 

Comment on Brode en ronde-bosse.

 

O brode des figures & animaux de ronde-bosse, grandes comme nature; c’est un ouvrage fort rare & de la plus grande magnificence, qui demande beaucoup d’intelligence & de talent. Pour réussir, il faut d’abord faire modeler le sujet par un habile Sculpteur, puis le copier par parties détachées avec des morceaux de drap blanc, neufs, appliqués les uns sur les autres suivant les différentes saillies du modele; ce drap qui a dû être d’abord bien imbibé d’eau pour lui donner plus de souplesse à être modelé,

prendra à l’aide de l’ébauchoir ou menne-lourd, (voyez fig. ff, Pl. 1,) & de plusieurs points de soie, toutes les formes qu’on voudra lui donner. On recouvre ensuite toutes les superficies de morceaux de cartes à jouer, bien imbibés de colle claire; il faut que chaque muscle ou chaque pli soit un peu outré; les fils d’or qui doivent recouvrir, engorgent toujours un peu les formes. On recouvre ensuite chaque partie, de morceaux de taffetas blanc ou jaune bien collés & bien étalés dans tous les creux & les recoins de chaque piece: quand tout est bien sec, on dessine sur ce taffetas le détail des parties & le sens de les coucher; puis avec de la soie bien cirée, on coud les fils d’or ou de trait les uns bien près des autres, en suivant le sens des muscles ou des draperies, & donnant aux points de soie une marche réguliere & alterne dans leur rencontre: chaque point de soie qu’on serre beaucoup en travaillant, se trouve caché par les fils d’or qui les avoisinent, & donnent à l’or la forme d’un travail d’osier. Cet ouvrage s’appelle du relief satiné.

Quelquefois, au lieu de faire l’enlevure en drap, on modele en carton les parties de l’objet qu’on veut exécuter; on applique ces parties sur de petits métiers tendus de toile forte; on couvre les superficies de ce carton avec des morceaux de taffetas collés; on coupe la toile sous le creux de chaque morceau qu’on veut broder; puis quand tout est bien sec, on coud les fils d’or de la même maniere que nous l’avons indiqué plus haut. Quand chaque partie est dorée & liserée, s’il en est besoin, le Brodeur colle l’envers de son ouvrage avec de la gomme pour en arrêter les points de soie. Quand ces morceaux sont bien secs, il en découpe les bords & les rejoint les uns aux autres suivant son modele, avec des points de soie perdus, ou des fils d’or couchés de façon qu’ils cachent les raccords: il doit préférer de se raccorder dans les endroits où les parties se croisent ou se recouvrent. On conçoit aisément qu’une tête, un bras, un fruit, ne peuvent se broder qu’en deux parties au moins, & souvent en cinq ou six. S’il y a dans le sujet quelques parties saillantes & qui doivent badiner, comme plumes de casques, branches de fleurs, graines ou pistils, le Brodeur les fait en lame, frisure ou paillettes, & les soutient par des fils de fer cachés dans l’intérieur de chaque piece. On ne peut donner que les moyens généraux pour les différents cas; c’est à l’Ouvrier industrieux à chercher les méthodes les plus sûres & les plus agréables, suivant que son dessin & les circonstances l’exigent. Les Caryatides de quinze pieds de haut qui sont à Versailles dans l’appartement du Roi, & les ornements qui couronnent son Trône, sont des modeles & des chef-d’œuvres au-dessus des détails que j’en pourrois faire.