L'Art du brodeur
Définition de la Broderie.
[c] Les premieres Broderies chez les Romains, n’étoient que des
bandes d’étoffe, découpées & cordonnées, dont on chamarroit les habits; les plus modestes n’en mettoient qu’une bande, d’autres deux, trois, quatre, & jusqu’à sept, dont ces habits prenoient leurs noms, toujours tirés de la Langue Grecque; Molores, Dilores, Trilores, Tetralores, Pentalores, Exlores, Eptalores. Sous Constantin toutes les Robbes étoient Eptalores, c’est-à-dire à sept bandes, comme les falbalas de nos Dames.
Cet Art par sa magnificence & par son prix, fut long-temps réservé pour les Temples, les Rois & les Pontifes: on en enrichissoit la bordure des manteaux de Byssus, & de cette précieuse Pourpre dont il ne nous reste guere que la description.
Envain les Loix somptuaires dans différentes circonstances, en défendirent-elles l’usage; le luxe & l’industrie l’ont toujours étendue &
fait reparoître sous mille formes différentes[d].
[d] En France, la Broderie succede aux fourrures sous Philippe le-
Bel. Loi de 1315, qui défend la Broderie, excepté pour les Princes du Sang Royal. Henri II. permet seulement les bordures d’habits brodées en soie.
Louis XIII. & Louis XIV, ont rendu nombre d’Edits pour arrêter le
luxe, & nommément la Broderie.
Définition de la Broderie.
B est l’art d’ajouter à la surface d’une étoffe déja
fabriquée & finie, la représentation de tel objet qu’on le desire, à plat ou de relief; en or, argent ou nuances.
Il n’est guere de Nations qui ne brodent avec les différentes matieres que produit leur climat.
Les Chinois[e] patients & laborieux, brodent en soie plate, soie torse, & l’écorce d’arbre filée, d’une régularité qui n’a point d’égale; les différents sens dont ils conduisent leur soie, l’extrême propreté & le soin avec lequel ils travaillent, conservent tout le luisant & la fraîcheur de leurs nuances. Ils liserent souvent leur Broderie d’un papier doré & filé sur soie, qu’eux seuls savent faire. Il n’y a point de pays où l’on travaille si proprement, si abondamment, ni à si bon marché. Je ne sais si l’on peut placer au rang de leur Broderie des bouquets, vases & figures de cordonnets, artistement collés près les uns des autres, en toutes nuances sur du papier très-fin; mais j’ai l’expérience qu’on en peut tirer un bon parti, en rabattant ou attachant ces sujets sur étoffe avec une soie très-fine, après avoir arraché le superflu du papier. Ces fleurs, dont les nuances sont très-vives, sont sur-tout propres à orner des Ecrans, Tapisseries ou petits meubles; en Robes, les cordonnets sont sujets à se décoller au brouillard & à tout air humide.
[e] Voyez le Pere du Halde.
Les Chinois nous envoient encore des fleurs de mousseline en relief, gaudronnées au fer, très-bien colorées, qu’on emploie avec le même succès que les fleurs d’Italie pour les Jupes de Cour.
Les Indiens excellent à broder avec le coton filé, sur mousseline; ils emploient sur gaze, des joncs, cuirasses d’insectes, ongles & griffes d’animaux, des noyaux & fruits secs, & sur-tout des plumes d’oiseaux: ils entremêlent les couleurs sans harmonie comme sans goût; ce n’est qu’une espece de mosaïque bizarre, qui n’annonce aucune intention, & ne représente aucun objet.
Quelques femmes du Canada brodent avec leurs cheveux & autres poils d’animaux; elles représentent assez bien les ramifications des Agates herborisées & de plusieurs plantes: elles insinuent dans leurs ouvrages des peaux de Serpents coupées par lanieres, des morceaux de fourrure patiemment raccordés. Si leur Broderie n’est pas si éclatante que celle des Chinois, elle n’est pas moins industrieuse.
Les filles Negres du Sénégal, avant de se marier, se font broder la peau de différentes figures de fleurs & d’animaux de toutes
couleurs [f].
[f] Voyez Bomarre, article Pierre à fard, & M. de Buffon, Tome 5,
page 131.
Les Georgiennes & les femmes Turques, réussissent merveilleusement à broder sur la gaze la plus légere, sur le crêpe & sur les étoffes les plus déliées: elles emploient l’or filé avec une délicatesse presque inconcevable; elles représentent les objets les plus mignons sur maroquin, sans altérer les formes ni écorcher l’or le plus fin, par un procédé qui nous est absolument inconnu. Elles ornent quelquefois leurs Broderies de pieces de monnoies des différentes Nations, & les Voyageurs instruits ont souvent trouvé dans leurs vieilles nippes, des médailles précieuses &
intéressantes[g].
[g] Voyez le Dictionnaire du Commerce, art. Compagnie de Gênes.
Les Saxonnes imitent assez bien les dessins des plus belles dentelles; leur Broderie en fil plat sur mousseline, est la plus délicate & la plus correcte que nous connoissions dans ce genre.
Les Broderies de Venise & de Milan, ont long-temps été célebres par leur nuance & leur propreté; leur excessive cherté en a plusieurs
fois fait défendre l’usage[h].
[h] Voyez le Commissaire Lamarre, au Traité de la Police.
Les Allemands (& sur-tout à Vienne) sont à présent les seuls qui le disputent à la France, pour la légéreté & l’intelligence du coloris.
Depuis environ deux ans, les Fabriquants d’étoffes de Lyon, enrichissent leurs belles nuances de compartiments de paillettes & paillons, qu’ils font broder dans leurs Fabriques; ils marient avec beaucoup d’intelligence les chefs-d’œuvres de la navette à ceux de l’aiguille: ils viennent de faire des étoffes à six cens francs l’aune pour habits d’homme; & l’on n’est plus effrayé de ce prix excessif.
Presque toutes les matieres peuvent être employées en Broderie; l’or, les fourrures, les perles, le burgos, la marcassite taillée, les pierres précieuses, le diamant même: l’industrie & la vanité des hommes met toute la Nature à contribution; mais ces choses, toutes précieuses qu’elles sont, n’ont d’agrément qu’autant qu’elles sont bien mises en place: distribuées avec goût, leur effet augmente: de la cadence dans les formes, de justes oppositions du grand au petit, du fort au foible, du doux au coloré, sur-tout des vuides & des repos; en un mot une imitation choisie de la Nature, & les principes généraux à tous les Arts.
Je ne serois pas Dessinateur, que je soutiendrois (& il ne me seroit pas difficile de le prouver), que le Dessin est la base & le fondement de la Broderie. Il détermine les formes & la belle distribution; il donne de l’harmonie, regle les proportions, ajoute un nouveau mérite à l’ouvrage, par l’économie des différentes matieres, & l’opposition ou le mélange des différents procédés.
Il faut donc que le Dessinateur joigne à son talent, la connoissance des détails & des difficultés de la Broderie, pour se conformer aux possibilités de l’exécution; comme il seroit à desirer que les Ouvriers eussent au moins les premiers éléments du Dessin, pour ne pas corrompre les formes & les emmanchements, ainsi qu’il arrive trop fréquemment. Je le répete, le Dessin est l’ame de la Broderie, & c’est par le Dessin que péchent les ouvrages de la plupart des Nations dont je viens de parler.
Nous autres François, qui portons l’attention la plus réfléchie sur ce qui a quelque rapport au luxe, il est étonnant le parti que nous tirons des découvertes faites par les autres Nations, en les variant, les améliorant & les adaptant de la maniere la plus agréable à de nouveaux usages: il suffit pour s’en convaincre, de voir les chefs-d’œuvres que renferme le Garde-meuble du Roi, & le concours des Etrangers pour avoir de nos Broderies, séduits apparemment par la nouveauté des matieres, la variété des dessins & la beauté de l’exécution; ils préferent dans les occasions de magnificence, nos productions à l’éclat ou la délicatesse des leurs.